> Une ville dans le ciel d’Issa Makhlouf

Une ville dans le ciel d’Issa Makhlouf

Par | 2018-05-20T17:34:40+00:00 2 juin 2014|Catégories : Blog|

Long poème en prose. Poésie et poli­tique. Poésie poli­tique. Mais pas sous forme de chant de lutte, de can­to d'espoir, de grand fleuve pro­gres­siste. Bien qu'il y ait un fleuve, un tout petit, à échelle humaine, mais dont le nom résonne avec le vaste monde : l'Hudson.

L'île de Manhattan est le bout du voyage, vais­seau échoué sur son fond et qui a les gratte-ciel pour gréements.Végétation de métal sur­gie de la terre. Les pas­sants fur­tifs qui entrent dans les maga­sins, qui montent et des­cendent sur les esca­liers méca­niques ou dans les ascen­seurs cre­vant les nuages, obnu­bi­lés qu'ils sont par les sou­bre­sauts de la Bourse, par cette fré­né­sie finan­cière inces­sante, n'ont pas d'yeux pour elle. Aucun ne tourne ses regards vers le fleuve où les barges rouillées char­rient les gra­vats d'immeubles détruits pour que d'autres s'élèvent à leur place(…)

Libanais vivant à Paris, Issa Makhlouf a été conseiller spé­cial aux affaires cultu­relles dans le cadre de la soixante-et-unième ses­sion de l'Assemblée Générale des Nations unies : c'est là qu'on éva­lue les séismes, les famines et les guerres à l'aune des inté­rêts des grands États. Par cer­tains côtés, ce livre res­semble à une chro­nique, cinq sai­sons de l'été au deuxième été. En fait c'est une longue fan­tai­sie pour pia­no : main droite New-yor­kaise, cas­sante, vio­lente ; main gauche inté­rieure, médi­ta­tive, lyrique, la beau­té des femmes, et des lisières, des constel­la­tions. Tout au long de ces pages, ce sont de ver­ti­gi­neux allers-retours entre le Macrocosme et les micro­cosmes, l'ascenseur de la pen­sée et des sens.

L'auteur aborde la « ville debout » de façon très concrète, il regarde les sta­tues, les bas­sins, il dévi­sage les halls et les vitrines de bijou­tiers. Il n'évite pas Ground Zero, ce non lieu qui rap­pelle le matin où les miroirs du rêve amé­ri­cain ont lâché. Résumé ain­si, on pour­rait croire à un com­men­taire qui agré­mente le défi­lé des 873 pho­tos de notre week-end en famille à NYC !

Mais Issa Makhlouf ne regarde pas où il fau­drait : J'ouvre les yeux sur le sang de la ville, com­mence-t-il par écrire. Je sais (…) que la civi­li­sa­tion repré­sente à tes yeux bien autre chose que ces bureaux de verre bâtis sur l'orgueil du ciment et du fer (…). Ce n'est pas un livre de cares­seur de stèles, c'est la vie qu'il regarde, dans toute sa pro­fon­deur char­nelle et his­to­rique :

Ce sont les esclaves qui ont construit l'Amérique. Mais l'esclavage n'est pas né sur son  sol. Il est venu avec les fleuves et l'eau des océans, dans les veines des hommes. Les pyra­mides d'Égypte ont été construites par des esclaves elles aus­si. Les civi­li­sa­tions humaines ont besoin d'esclaves pour se construire, besoin de guerres et de sang.

Ce n'est pas un point de vue occi­den­tal, mais pas non plus anti-occi­den­tal, c'est un regard libre, qui embrasse large sans jamais perdre le contact. La sculp­ture d'Henry Moore sur l'esplanade de l'ONU, il la voit indif­fé­rente aux res­pi­ra­tions de la nature qui l'entoure, pré­oc­cu­pée d'elle-même, nar­cis­sique. Ce que l'Univers immense gar­de­ra de nos rêves de « sublime » écha­fau­dés depuis la Renaissance ! Une vision du monde vivante et vivi­fiante, sans illu­sions :

Marchands ambu­lants et fumets de viandes rôties au voi­si­nage de l'église Saint-Patrick dans la Cinquième Avenue. Fidèles d'un côté, men­diants de l'autre. Vendeurs de chèques en or. Les banques de Wall Street ouvrent leurs portes en même temps que les églises.

Ça, c'est pour la main droite. La gauche nous offre une lyrique et poi­gnante digres­sion sur la beau­té de Béatrice, en clô­ture du pre­mier été. En par­faite symé­trie avec l'évocation de « la dame à l'alzheimer »,  la mère de l'auteur, qui ouvre l'hiver. Mais qu'adviendra-t-il de ses che­veux épars, de l'éclat de ses yeux, du fré­mis­se­ment de sa lèvre ? crie Dante en pen­sant à Béatrice livrée aux dési­rs de l'homme riche qui vient de l'épouser. Le lisant comme le lurent peut-être ses pre­miers lec­teurs, Issa Makhlouf ravive le livre fon­da­teur : Il y a des livres que nous ne lisons pas seule­ment mais aux­quels nous nous confes­sons. On pour­rait appe­ler cela un regard d'enfant, un regard lavé.

Mais, loin de tout pri­mi­ti­visme, il réflé­chit aus­si sur l'acte de se sou­ve­nir, de consi­dé­rer ce qui fait par­tie du « patri­moine ». Un exemple, les pho­to­gra­phies de vic­times des atten­tats :

La pho­to­gra­phie ne touche pas le nerf de la dou­leur et de la mort (…) C'est qu'il est malin le corps bles­sé ! (…) Nous nous trou­vons devant un tableau de la mort peinte avant et après, ou d'une chose plus ter­rible encore : devant ce que cela signi­fie que de res­ter en vie à-moi­tié en vie, avec un corps dimi­nué et bran­lant, qui a tout d'un cri esseu­lé dans la nuit.

Cette pho­to­gra­phie, dont regorgent nos palais, nos mai­sons, nos pierres tom­bales (l'oeuvre de Christian Boltanski en explore obses­sion­nel­le­ment la folie), inven­tion par excel­lence de la moder­ni­té occi­den­tale, emblème d'un rap­port au réel à la fois pré­da­teur et man­quant tou­jours sa cible :

Quand l'homme blanc a mis le pied sur le conti­nent loin­tain, le soleil et les étoiles ont dis­pa­ru (…) Les conqué­rants ont pris l'or et les indi­gènes ont gar­dé le secret (…)

Mais, je le répète, ce constat sans illu­sion ne verse pas dans la poé­sie mili­tante. Pas plus dans le cynisme ou le fata­lisme. Il suf­fit de prendre un peu de recul. Viens, fais deux pas en arrière, stop, pas plus loin. Regarde main­te­nant, comme cette torche qu'on dit éclai­rer le monde est petite, et quelle obs­cu­ri­té recèle son coeur. Écoute sur­tout, ne manque aucune des voix que cette marge t'offre d'entendre… Fais comme moi, cale-toi confor­ta­ble­ment entre les pages blanches d'un cale­pin qui sont mes uniques cartes à jouer. Ne sommes-nous pas les simples ins­tru­ments de l'histoire que nous racon­tons ?

Il est tou­jours ris­qué de jeter des ponts entre des œuvres, en voi­ci un cepen­dant. Parlant d'une femme enceinte à la ter­rasse d'un café de Soho, Issa Makhlouf écrit :

Le plai­sir sexuel est une récom­pense de la nature à ceux qui la servent en assu­rant la conti­nui­té de l'espèce.

Propos qui, à Paris comme à NYC, détonnent… Et me rap­pellent un natif d'Égypte qui vécut en Italie, Ungaretti. Il écri­vait en 1919, dans le poème Lucques : « À pré­sent que je consi­dère, moi aus­si, l'amour comme une garan­tie de l'espèce, c'est à la mort que je songe ». Il ne vont pas nous faire la morale au moins ! À nous, invi­tés du prince Propéro (celui de Poe), enfer­més dans notre bun­ker fes­tif ! Et ce mot de « nature », deve­nu tabou pour qui­conque passe son bre­vet de moder­ni­té… que veut-il dire ce mot ? Que celui qui l'énonce place l'homme sur terre, lui déniant la posi­tion de petit dieu à laquelle le XXème siècle et ses gratte-ciel lui ont fait croire.

Le livre d'Issa Makhlouf se ter­mine par ces mots :

Si seule­ment, à l'heure de sa mort, l'être pou­vait se dis­soudre dans l'air et le bleu du fleuve l'emporter vers les rêves loin­tains !

 

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