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VANITE DES VANITES

Par | 2018-02-22T11:39:06+00:00 27 janvier 2013|Catégories : Blog|

 

 

(MEDITATION A PARTIR DES MOMIES COPTES DU LOUVRE)

  

« Un lieu, une mémoire » (Louis Calaferte)

 

– – – – –

 

Ce qui  est sans voix, (phase 1).

 

Ou plu­tôt non (phase 2) ce qui pro­voque  un effet d’abîme

 

 « Ce ne peut être que la fin du monde en avan­çant » aurait dit Rimbaud.

 

Figures d’une suc­ces­sion de chutes où  seul l'insaisissable est rete­nu. 

 

 

 

L’image rap­pelle que la vie tue.

 

Que c’est un don. Comme les images elles-mêmes.

 

C’est pour­quoi cer­tains mono­théismes les craignent.

 

Car don­ner, vrai­ment don­ner, est dif­fi­cile.

 

 

 

Le corps sans corps pos­sède une forme,

 

Un habit  de laine sur-mesure qui n’est pas un lin­ceul.

 

Le tout crée un début du jour plus que la fin de la nuit.

 

Ce qui n’enlève donc rien la ques­tion : que faire avec un corps ?

 

 

 

Car voi­ci le corps.

 

Que peut-il faire, que peut-il don­ner  ?

 

Donner  un nom à un tel corps est dif­fi­cile.

 

Au nom de qui don­ner le nom  ?

 

 

 

 

Par sa momie le corps reste inache­vé.

 

Il marche en lui-même.

 

Restent les indes­crip­tibles traînes de l'effacement.

 

 

 

 

A cet ins­tant les morts ne reviennent plus han­ter les vivants.

 

Ce sont les vivants qui habitent les morts

 

Pour qu’ils per­sistent dans le cos­mos.

 

Et s’il doit res­ter un désert, qu’il soit la néces­saire perte de repères

 

A  tra­vers l’étoffe litur­gique de toutes les lumières.

 

 

 

La momie tou­jours bâtit un mys­tère. 

 

La laine où elle repose élar­git son  secret.

 

Dans son creux elle déborde la force de vivre

 

Contre le peu qu’elle est. 

 

C’est pour­quoi la momie ne se quitte pas.

 

 

Dévoré le visage

les dents mises à nu

Sortent à vif

Pour un der­nier mur­mure

Un ultime com­ment dire.

Il res­pire encore un moment.

 

 

 

Faible lumière dif­fuse

Corps secoué jusqu’au der­nier fris­son

Reste sa colonne der­nière.

Une chute

Hors de la vie ?

Hors du corps ?

Pas loin de son esprit.

 

.

 

 

 

Visage éga­ré sur la route du temps.

 

Le corps entier tente encore de se déga­ger de  la laine grège

 

Elle est deve­nue sa com­plice.

 

Il ne s’agit pas de la filer mais de la détri­co­ter.

 

Appel.

 

 

 

Recherche des autres

 

Recherche de l’harmonie suf­fo­quée

 

Ceux qui ne parlent plus s’expriment pour­tant encore par la bouche.

 

 

 

Sourire du cadavre.

 

De toutes ses dents il raconte.

 

Mais celui que la vie a quit­té exige une autre his­toire

 

Avec une autre fin.

 

 

 

Pour autant face à  lui

 

On ne rentre pas chez soi plus âgé ou plus triste. 

 

Il faut le regar­der non pour gué­rir  

 

Juste pour com­prendre que per­sonne ne peut se sau­ver de la mala­die de sa mort.

 

Ecoutons ce que dit la souf­france

 

Dans la den­si­té de son silence sans fond.

 

 

 

 

Il ne s’agit plus de mou­rir

 

– Ce mot n’existait peut-être pas dans la langue copte.

 

Il s’agit d’accepter les visi­teurs

 

Et les Visitandines avec leur coiffe de vierge humaine.

 

Les bles­sures du pas­sé ne demandent qu’à s’asseoir près d’elles

 

Dans un besoin mélan­co­lique de par­ta­ger le cha­grin du temps

 

Et de trou­ver dans les tiroirs de l’ossuaire du Louvre la vie cachée.

 

 

 

 

Comment ne pas être tou­ché par son silence ?

 

Là où les crânes deviennent la boi­se­rie ronde devant la vie hos­tile

 

Crûment crue, car­ré­ment cri­mi­nelle.

 

Ils sont là pour mon­trer à ceux qui res­tent

 

Combien sont forts leur cha­grin et notre peine.

 

 

 

 

Leurs sque­lettes emmi­tou­flés sont des coups de poing.

 

 

 

 

Le corps de l’enfant a souf­fert.

 

Comme lorsqu’il regar­dait les bateaux par­tir pour l’Occident

 

Petit Moïse sor­tant de l’eau, s’écroulant sur le sable

 

Il souffre encore.

 

Personne pour le prendre sur des genoux.

 

Cet enfant est-ce vrai­ment lui ?

 

Est-ce vrai­ment nous ?

 

Reste sa Passion qui ne peut dire son nom.

 

 

 

 

Avec ce qui reste de leurs lèvres ron­gées

 

Les morts demandent encore par­don.

 

Mais de quoi sinon des cica­trices faites à la terre ?

 

Peut-être devrions-nous comp­ter les jour­nées de joie

 

Sur les doigts de leur main morte.

 

 

 

 

Des  tiroirs où l’on tenait les corps

 

Ils  se sont avan­cés tels des déments pour des noces à venir

 

Ils hurlent ce qu’on ne veut entendre.

 

Heureusement leurs larmes son invi­sibles depuis le temps.

 

Mêlées au sable quelles vitres ren­dirent-elles opaques ?

 

 

 

Dans le for­mi­dable cor­tège humain

 

La mort une fois de plus a recom­men­cé sa tache.

 

Elle était là. Elle est là. En bonne cama­rade.

 

Nous sommes ses éga­rés pro­vi­soires.

 

Notre foule est de plus en plus com­pacte.

 

Finalement il n’existe que la légè­re­té d’âme comme cri­tère.

 

C’est peut-être trop. Ou trop peu.

 

 

 

Le corps en a fini avec les épou­sailles des mères

 

Et avec l’extase pour­ris­sante de la chair sou­mise à la jubi­la­tion de la ver­mine.

 

Il n’y a pas d’autre jour que le celui où le sin­gu­lier

 

– pas si sin­gu­lier que ça d’ailleurs –

 

Se dilue dans le tout.

 

 

 

Voilà l’issue

 

Avant que le gris-noir ne s’étende

 

Avant la nuit totale

 

Le bruit sourd du fleuve des morts.

 

Il y a toute la bru­ta­li­té du mar­quage qui écrase ou sou­lève.

 

L’existence bat encore dans des couches  denses  où la cou­leur est presque absente.

 

 

 

 

L’exigeante pure­té des momies

 

N’est que la face brillante d’un autre désir non assu­mé.

 

Celui qui laisse tou­jours son approche éper­due.

 

Le blas­phème y jouxte l’adoration,

 

La lumière les ténèbres,

 

 

 

Voici en une anar­chie cel­lu­laire ce qui reste du « je », du « moi ».

 

De tels pro­noms n’ont plus rien de per­son­nels.

 

Ils n’auront été que des points de l’invisible sai­si dans son vif.

 

Qu’il en soit ain­si.

 

 

 

Ce ne sont  là que sil­houettes inhu­maines ou trop humaines

 

Par la charge d’inconnu expo­sée à l’arrachement.

 

On retient le souffle cou­pé

 

Le geste déses­pé­ré.

 

 

 

Les corps montrent ce qu’il en est non de  la vue mais de la vie et de la mort

 

Leur inter­valle per­met de s’en rap­pro­cher sans illu­sion d’optique

 

Afin d’appréhender autre­ment tout ce qui nous échappe,

 

Ce qui se dit,  se dit en ne se disant pas.

 

 

 

 

Chaque momie n’est que ren­dez-vous, attente.

 

Surgit le monde de la pré­sence pré­caire.

 

Il l’est dans la dou­leur muette

 

Mais incar­née tant que faire se peut.

 

Soudain  la véri­té dérobe la vie

 

La mort  dérobe la véri­té par son jar­gon de l'authenticité.

 

 

 

 

Soyez cer­tains que ces images ren­voient à l'inconscient bar­bare,

 

Tels les spasmes tel­lu­riques d'un rite inau­gu­ral.

 

L'origine du monde est là.

 

Dans le tapage du silence.

 

Murmure que mur­mure

 

 

 

 

Il porte au bout du monde.

 

Il dégage un pro­fil par­ti­cu­lier que l’éternité ne peut nier :

 

Celui d’un temps non pul­sé mais pur.

 

 

 

Les morts – les morts – les morts viennent allé­ger notre peine.

 

Nous sommes confiants en leur fidé­li­té

 

Tandis qu’une lumière blanche les étale, dis­pa­raît puis revient sur leur vani­té.

 

Elle fait de nous leurs orphe­lins d’un seul jour à l’aune de l’éternité.

 

Quel que soit notre pari ils tien­dront.

 

Ils res­tent les pri­mi­tifs du futur.

 

 

 

 

 

POSTFACE

 

Le corps, tou­jours, nous échappe. Nous ne savons rien de son lieu et de ce qui s'y passe. Nous ne pou­vons consta­ter que ce qu’il en reste. Bref son ossuaire. Les  momies coptes  en donnent des indices afin de mon­trer com­ment elles ont prise sur nous  et  nous touchent.  Elles ren­versent nos espaces char­nels afin d’inventer de nou­veaux rap­ports, de nou­veaux contacts avec le sque­lette qui « incarne » une autre pré­sence.

Les momies coptes sont un lieu de fouille et d'incarnation du sque­lette en un exer­cice de  cruau­té et de dou­ceur para­doxale. Chaque crâne devient  porche, pas­sage plus que char­nier ou cime­tière où toutes les choses seraient fixées. Surgit une théâ­tra­li­té du signe humain. Elle exa­gère à bon escient  la dimen­sion tra­gique  afin d'en pro­lon­ger les échos.

Messagère d'un monde clos la momie fait pas­ser d'un monde boîte à un monde oignon,  per­met­tant de glis­ser du fer­mé à l'ouvert. Le corps est péné­tré par la cavi­té de ses orbites, entre ses dents et en un sens du rite.  Un rite poé­tique qui trans­forme la notion même du genre qu’on nomme « vani­té ».

La momie devient l'aître – âtre de l’être-  qui défie à la fois la repré­sen­ta­tion et le sens com­muns qu'on accorde aux morts. Se  retrouve ici ses ori­gines les plus loin­taines, avant même le lan­gage et donc – si l’on en croît la Bible – la chair. Aux pré­ten­dus  éclairs de paroles d'évangile fait place ce qu’il nous reste : nos os à ron­ger. On a donc tou­jours besoin des images car les mots seuls et à l’inverse s'enfoncent dans les ténèbres.

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