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Veilleur sans sommeil

Par | 2018-02-21T19:39:57+00:00 5 avril 2013|Catégories : Critiques|

Avec « Veilleur sans som­meil » (ain­si défi­nit-il le poète), c’est un choix de poèmes cou­vrant la période 1974-2008 que pro­pose Jacques Rancourt, dans une coédi­tion édi­tions du Noroît/​Le temps des cerises. Ce Québécois né en 1946, qui vit à Paris depuis 1971, auteur de nom­breux recueils de poèmes,  d’essais et d’anthologies, est aus­si tra­duc­teur, ani­ma­teur de la revue inter­na­tio­nale la Traductière, qu’il a créée en 1983 et du Festival fran­co-anglais de poé­sie.

Dans son avant-pro­pos, Jacques Rancourt s’amuse : « Me voi­là pour un temps "rapaillé", comme aurait dit Gaston Miron » («Rapaillé » est une expres­sion qué­bé­coise qui se dit d'une chose frag­men­tée, épar­pillée, dont on ras­semble et réagence les mor­ceaux et « L’homme rapaillé » est un recueil fameux du grand poète qué­bé­cois). Et c’est en effet à un ras­sem­ble­ment  et à l’élucidation d’une « tra­jec­toire glo­bale » que s’attache cette antho­lo­gie per­son­nelle, à tra­vers neuf recueils, depuis « La jour­née est bien par­tie pour durer » (Saint-Germain-des-Prés, 1973) jusqu’à « Halte à la poé­sie », quatre poèmes inédits datés de 2007-2008. Car à l’instar de ce qu’il dit du poète, l’auteur « n’a pas pris la voie la plus directe : pour aller droit devant lui » mais a grap­pillé de-ci de-là sa nour­ri­ture, au grès du monde, de ses humeurs, et de la langue elle-même qui par­ti­cipe de notre chair et ali­mente notre ver­tige (« l’âme loge tout entière dans le voca­bu­laire »). 

A toute les époques, la poé­sie de Jacques Rancourt dit le monde qui se défait, sans ces­ser de culti­ver l’humour (mais, dit-il, « je n’ai pas l’humour tran­quille »). Dans sa pré­face, Meschonnic parle avec rai­son de « sens du cos­mique », car Rancourt confronte volon­tiers sa poé­sie à l’épaisseur du temps et au mys­tère, notam­ment des ori­gines ;  mais c’est d’un style sou­vent léger, d’un ton facé­tieux (avec des poules qui marchent sur des œufs, des dénei­geuses qui sur­gissent « pour tout remettre au noir », par exemple, ou la « défaite gagnée d’avance »), que le poète mène son « ques­tion­ne­ment de notre être-au-monde ». Sans jamais perdre de vue ces « choses sen­sibles » qui font images et « pont ver­bal ».

Parce que l’air est « plein de phrases latentes », les « grappes de mots qui s’organisent en vers » et demandent constam­ment leur reste à l’auteur nous valent en tout cas une belle bras­sée de poèmes qui nous ren­voient tou­jours au monde, car « les points d’ancrage sont par­tout ».

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