> Victor Blanc, Paradis argousins

Victor Blanc, Paradis argousins

Par |2018-08-18T22:41:46+00:00 7 juillet 2014|Catégories : Blog|

  Voilà un livre de poé­sie bien construit : trois par­ties qui sti­mulent le lec­teur… Le pré­fa­cier com­pare l'auteur à Rimbaud : "On peut attendre d'un jeune homme qu'il soit, selon le vœu de Rimbaud, « abso­lu­ment moderne ». Victor Blanc l'est." Et le dit pré­fa­cier de cer­ner la moder­ni­té de Victor Blanc, l'auteur de Paradis argou­sins : uti­li­sa­tion du lan­gage infor­ma­tique, de dif­fé­rents vers (comp­tés, rimés, libres…), réfé­rences à la poé­sie du pas­sé… Mais le lec­teur se méfie car on lui fait régu­liè­re­ment le coup du lit­té­ra­teur (roman­cier ou poète) qui, à vingt ans, vient de publier un livre génial… Ça finit en géné­ral par un flop : l'un arrête d'écrire pour par­tir au Harar, l'autre meurt de la typhoïde et beau­coup retournent à l'oubli… Il faut donc juger sur pièce, lire atten­ti­ve­ment le livre sans tenir compte des dithy­rambes de la cri­tique… Au risque de se four­voyer !

    Victor Blanc, "moderne" ? Suffit-il de "délais­ser les livres de jadis pour le creux des écrans" pour être moderne ? Qui se sou­vient des TO7 aujourd'hui quand les MacBookPro font flo­rès (pour un temps !) ? Gageons que Poésie#404 sera une curio­si­té illi­sible dans une ving­taine d'années. Suffit-il d'écrire "enfi­lant à la perle /​ les beaux culs blêmes" pour faire moderne ? L'acte ici décrit est vieux comme le monde. Ou encore d'écrire : "Mon sexe est un pot d'échappement en retard et bla­fard" ? Je ne sais que pen­ser de cette image osée : est-elle ridi­cule ou fait-elle pen­ser à la ren­contre d'un para­pluie et d'une machine à coudre sur une table de dis­sec­tions ?

    Lisons donc atten­ti­ve­ment Victor Blanc sans s'arrêter à ces sco­ries. Heureusement, ses poèmes sont tra­ver­sés d'échos des livres de jadis et même de jeux de mots approxi­ma­tifs (comme "Au lit soit qui mani­gance" qui n'est pas sans faire pen­ser au célèbre "Honni soit qui mal y pense") qui témoignent de la saine atti­tude de celui qui ne s'en laisse pas conter.

    Le titre du recueil (qui est aus­si celui du deuxième ensemble de poèmes) et le titre du pre­mier ensemble sont remar­quables par deux mots rela­ti­ve­ment oubliés de nos jours : argou­sins et pan­op­tique. Un argou­sin (en argot) est un poli­cier (flic ou maton) tan­dis que pan­op­tique ren­voie à l'architecture péni­ten­tiaire de la fin du XVIIIème siècle qui aurait per­mis de tout voir, de tout contrô­ler à un gar­dien située au centre du dis­po­si­tif. Ces deux termes sont révé­la­teurs de la socié­té capi­ta­liste (libé­rale) avan­cée (vers quoi ?) qui entend tout sur­veiller (faut-il rap­pe­ler Les grandes oreilles et les autres gra­cieu­se­tés de la CIA et, à un moindre niveau tech­no­lo­gique, les agis­se­ments des offi­cines publiques et pri­vées ici ou là ?).

    Mais Victor Blanc parle de faits contem­po­rains, il ne se réfu­gie pas dans un pas­sé sup­po­sé poé­tique, il parle de syn­di­cats, de poli­tique, de Révolution, du pro­fit des uns et de la pau­vre­té des autres, du chô­mage, de slo­gans… Il se gausse des deux der­niers pré­si­dents de notre belle répu­blique, don­neurs de leçons aux pauvres…. Bref, il met les mains dans le cam­bouis. Mais sa poé­sie n'est pas aux ordres, elle ne répète pas des slo­gans poli­tiques ou syn­di­caux. La preuve, le lec­teur la trou­ve­ra dans la Chanson de Jean de la Crise qui emprunte ses tour­nures aux formes poé­tiques du pas­sé, aux chan­sons révo­lu­tion­naires, à la langue de bois des pro­fes­sion­nels de la poli­tique… C'est bien venu, bien arti­cu­lé, ça chante à sa façon et c'est jubi­la­toire.

    Toute poé­sie est de cir­cons­tance, seule sub­siste celle qui reste lisible une fois les cir­cons­tances oubliées. On peut trou­ver dans Paradis argou­sins de beaux poèmes de révolte et de dégoût (comme Un nom). On peut se dire que Victor Blanc ne condamne pas le lyrisme, il en use même, ni le chant. Pour le reste, il faut attendre et, pour ceux qui aiment le risque, parier…

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