> Vie imaginaire de Maria Molina de Fuenté Vaqueros – Récit – (extraits)

Vie imaginaire de Maria Molina de Fuenté Vaqueros – Récit – (extraits)

Par |2018-11-19T06:21:18+00:00 18 janvier 2016|Catégories : Blog|

1.

 

Je reve­nais d'un long voyage,
le regard lourd des cha­leurs cita­dines tra­ver­sées,
l'odeur de tous les chiens du monde comme un col­lier à mes che­villes ;
je n'avais plus les mêmes mains.

Je reve­nais de loin
et comme un train qui tra­verse les mon­tagnes – silen­cieuses dans la cha­leur –
les forêts de sapins, verts et noirs,
je vou­lais trou­ver la mer.

Nous avions ren­dez-vous au Cafe de las flores,
une toute petite bou­tique.
« Ils vont faire tom­ber l'immeuble juste en face.
Les ser­vices de la ville vont dyna­mi­ter le vieil immeuble pour construire autre chose,
peut-être un parc, ou agran­dir les rues. »
Maria ne vou­lait pas rater l'éboulement,
les étages qui tombent, l'effondrement et cette place neuve sou­dain faite au milieu de la ville.
Entendu par hasard à la radio du matin,
« 15h 15, début des manoeuvres. Les rues alen­tour seront bou­clées dès 13h,
pour des rai­sons de sécu­ri­té. »
Maria ren­trait de Malaisie.

La façade de l'immeuble est entiè­re­ment cou­verte de tags
et il y a un gar­çon aux yeux verts
grand sur trois étages,
avec de larges mains
une nuque en osier, sans doute pleine de vigueur
et sous ses pieds, du même vert que ses yeux :
P. L. mort d'exaltation et de fatigue, avril 87.
Todo tu cuer­po me fal­ta.

 

 

 

2.

 

 

 

Je retrouve Raùl au café sur­plom­bant la route,
Barranco de los Negros, Sacromonte.
Il est incroya­ble­ment beau,
a le nez angu­leux comme un annu­laire,
son corps est, je le jure, d'air et d'os,
la peau et le sang n'y ont qu'un rôle secon­daire.
Il me raconte l'histoire du foot­bal­leur débar­qué de son île malaise à 8 ans
emmu­ré vivant à 9 parce que son bal­lon venait taper contre les murs et les trot­toirs de la rue.
« Vous êtes morts ?» il demande en tra­ver­sant les rues
per­sonne ne le com­prend et per­sonne pour par­ler.
Il vou­drait être ému et on lui a dit :
« Passés les pre­miers temps tu enten­dras les rues se don­ner de l'altitude,
les voi­tures, les bus, la foule sur les mar­chés,
les métros sous la ville qui font trem­bler les écoles quand ils passent.
Les vivants fuient tou­jours le silence ».
Rien. Le ver­tige des hau­teurs, à 8 ans.
Alors il lance son bal­lon, contre les murs, contre les bus, contre les vitrines qui par­fois se brisent.
Infatigable, il shoote !

 

 

 

3.

 

 

Llança, une jour­née et une nuit

 

La mer je la regarde
assis à la ter­rasse d'un café,
je l'entends venir de loin,
remon­ter les années d'absence.
Tes yeux et ta bouche luisent, veillent d'un peu de clar­té dans l'éblouissant soleil de midi.

Il est 15h et tout le ciel nous fait pen­ser plus loin,
là où les bus ne vont pas.
Je pense à tes jambes, belles comme des arbres de pierres
et à tous les bateaux qui, de loin, nous dévi­sagent ;
nous devons être moins que des points sur une page.
Nous sommes l'oeil d'un oiseau.

Dans cette cha­leur – il est 18h – nous sommes déployés,
nous rêvons de sexes froids comme des cata­plasmes,
apai­sant les trop lumi­neuses brû­lures et les yeux
mor­dus dans leur chair noire.

La mer je la regarde perdre toute sa sévé­ri­té
en entrant (c'est main­te­nant minute par minute) dans l'obscurité.
Je revois dis­tinc­te­ment dans le vent salé
cha­cune de nos phrases échan­gées,
les mai­sons et le bruit des autres à des kilo­mètres,
le long visage de la côte.
Nous mar­chions sans même s'être levés.

Tu écri­ras peut-être un jour : la nuit a le corps d'une échelle
tu le disais hier, je te l'emprunte.
Reprends-le quand tu veux. 

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