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Vies imaginées (2) Rimbaud

Par | 2018-02-20T10:57:13+00:00 14 février 2014|Catégories : Blog|

 

L'échappée

 

Enfant, cer­tains ciels ont affi­né mon optique.
Arthur Rimbaud

1871.
R. pho­to­gra­phié par E. Carjat.

 

Un men­ton bien appuyé, certes, mais qui se fond dans l'ovale du visage ; des sour­cils de femme, comme des­si­nés au crayon ; des che­veux taillés par un cou­rant d'air, un nez dis­cret et des yeux qu'ombrage la lumière en abon­dance dans l'atelier de Carjat : c'est Arthur Rimbaud fixant un point, très loin du pho­to­graphe bri­co­lant ses effets sous la jupe noire de l'appareil.

Rimbaud n'est pas là – ou plu­tôt : il est exac­te­ment là où il regarde, l'âme ne figure pas sur la pho­to­gra­phie. Au moment du déclic, l'ange juché sur ses épaules s'envole sans un bruis­se­ment d'aile, empor­tant le poète avec lui et lais­sant au por­trait la car­casse, l'oeil sucé par la lumière.

Prenez un gar­çon encore pubère, ou à peine sor­ti de sa puber­té, ôtez-lui son père, met­tez-lui une mère et des volées mémo­rables, ajou­tez un frère, deux soeurs, la pié­té dont il n'aura que faire et qui l'entourera toute sa vie, et, si vous êtes cruel, dotez-le de génie puis, par-des­sus tout, d'un sens du tra­vail qui ali­men­te­ra ce génie : si cet homme n'est ni inter­né dans un asile de fous, ni cri­mi­nel ou détra­qué, il pose­ra, d'un oeil oblique, devant Étienne Carjat, s'appellera Rimbaud, et on l'oubliera, même et sur­tout à tra­vers ses écrits, en en fai­sant des ali­bis, des pièces à convic­tion. Pourtant, beau­coup d'entre nous ont été cet enfant qui se hâte, sous la pluie de jan­vier, à la recherche d'un porche, d'un abri, s'asseyant ici ou là puis sor­tant de son sac une pomme mor­due la veille, toute des­sé­chée, dont le goût a fané, et qu'on croque jusqu'au tro­gnon jusqu'à se faire sai­gner les gen­cives. Ce petit pri­son­nier de dix ans qui, éle­vant son livre vers la lumière d'une lampe à pétrole comme on élève un rem­part de papier, suit des yeux d'autres êtres, d'autres mondes, et se for­mule déjà un ailleurs. Il part, en un sens. Rimbaud est déjà par­ti. Sa car­casse figée dans une pos­ture, dès le temps de pause, avant que Carjat croie tenir Arthur. Le bain argen­tique révè­le­ra deux abîmes, deux pru­nelles famé­liques. Le col, la veste, la che­mise sont plus vivants que ça.

Carjat est un bon­homme aux sour­cils fron­cés, hap­pé par le tra­vail et ce qu'il peut repré­sen­ter socia­le­ment ; ce grand front déga­gé pense, même si des idées se perdent par­fois dans les boucles brunes et argen­tées, les petites oreilles au scal­pel et la bar­biche en pointe lui don­nant un air de diable. Il est vêtu d'habits noirs qui tombent sur lui comme un dra­pé, et quand il bra­conne des images des plis se forment autour de ses bras. Ses mains manient des étin­celles. Quand il déclenche, il demande à son modèle de blo­quer sa res­pi­ra­tion, il lui coupe le souffle comme d'autres coupent l'herbe sous le pied : là, il peut cap­tu­rer une essence, un fluide, la note qui défi­ni­ra le par­fum. Mais d'un être haut, qui vous prend et vous rejette, dont les traits esquissent les deux déserts tra­ver­sés, celui de la vie lit­té­raire et celui d'Abyssinie, que voir sinon l'oeil oblique, l'apparent désordre des che­veux ou bien seule­ment, sim­ple­ment, une intel­li­gence pas­sée de l'autre côté ?

Il y a une hyp­nose sourde, secrète, dans l'acte de fixer une vue. Là où Rimbaud est rivé à un niveau céleste, comme si le ciel eût été dis­cer­nable dans l'atelier du pho­to­graphe, Carjat ne tremble pas, passe sa tête sous la jupe noire de la chambre et, bri­co­lant ses effets il peint avec la lumière, il nage dans son art, à la fois très clair et très obs­cur. Arrivé à ce point, il constate que la lumière qui lui par­vient et l'aura du sujet se dis­putent. D'où la satu­ra­tion, l'aura et la lumière mêlées, d'où l'ombre blanche sor­tie de la came­ra obs­cu­ra. L'appuie-tête dis­si­mu­lé, ce que l'on cherche en pre­mière inten­tion dans ce por­trait figu­rant ou défi­gu­rant Arthur Rimbaud, c'est le regard, vers où il porte, à quoi il fait écho. L'oeil est l'organe prin­ci­pal chez Rimbaud. Il écrit d'abord avec les yeux, la main en est le pro­lon­ge­ment dif­fé­ré.

Un por­trait réus­si du poète aurait été un car­ré de ciel bleu, pris à plu­sieurs moments de la jour­née, jusqu'au soir, quand les nuages s'y poussent, défrichent un che­min caho­tant, étirent leurs muscles tachés d'or, et qu'une pas­sante fait mar­cher sa robe d'azur aux plis inson­dables et tourne, à l'angle d'une rue, un soleil sur la poi­trine. Ou un ciel pauvre, allant nu, sans joyaux, un mor­ceau de ciel tout blanc, pri­son­nier de deux col­lines, par jour de froid, d'engelures, un de ces ciels qu'écrivit Baudelaire, sous lequel ira Rimbaud, comme l'enfant de jadis, avec une âme trop grande pour un seul corps, d'où l'échappée : celui qui arrête de regar­der et décide de voir

 

 

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