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VIES

Par |2018-11-12T23:29:40+00:00 8 juin 2013|Catégories : Blog|

 

I

Un feu prend aux confins de Paris sous l’autoroute
entre les piliers de béton alors qu’à midi
brille un soleil de début d’été. Qu’y brûle-t-on ?
Des planches, des cageots, les détri­tus d’un chan­tier
sans fin. A l’odeur du feu que je sens en pre­mier
s’ajoute celle du ciment. Seul un ouvrier
noir tra­verse torse nu cet espace. Les flammes
s’élèvent, l’homme y jette des pièces de bois brut,
le feu cré­pite. Pourquoi est-ce si beau un feu ?

 

II

Un soir dans la nuit tom­bée
de jour en jour plus tôt
un vin hâtif réunit
sous un pont de fer
des hommes errants
et au matin
dans le ciel heu­reu­se­ment bleu
de sep­tembre décroît la lune
blanche – un signe inaper­çu
des pas­sants – petite foule
soli­taire.

 

III

Sur la pierre – pierre usée sans âge – avance
une four­mi, ani­mal minus­cule
qu’un mou­ve­ment violent d’hommes arra­cha
à son par­cours – rien qu’un point noir tra­ver­sant
notre vision quand grande est notre fatigue.

Tandis que l’eau s’écoule sur la pierre
la lune, haute déjà dans le ciel et grosse,
comme un mot, mais juste, donne un ins­tant à l’homme
seul la joie de se tenir dans cet entre-deux
du sol et du ciel où le regard porte.

 

IV

Dans la nuit de jan­vier
qu’un halo venant des villes
éclair­cis­sait à peine
dans le froid de la brume
un arbre et quelques autres
durs à iden­ti­fier
et ce pin d’altitude.

Tout est clos ici :
murs, grilles, palis­sades.

écorces, branches, racines :
une brèche immense.

 

V

Il y eut ces trois arbres
– une aube à midi
au milieu d’un pré

accom­pa­gnée de silence et d’oubli

comme une mon­tée de sève
entre l’écorce nou­velle
et la seconde nais­sance.

 

VI

Que res­te­ra-t-il dans l’âme
d’un enfant de ce geste
qui un ins­tant fut rien
et tout : poser ses mains
sur le sable, en regar­der
les traces, sen­tir les grains
sur sa paume ?

 

VII

Les sacs que le vent emporte
furent légè­re­ment rem­plis
des tré­sors que les enfants
amassent et dis­persent :

Brindilles, pierres
coquilles creuses d’escargots
poi­gnées de terre.

 

VIII

Dans un espace pri­vé de tout ciel
sous une lumière si vive que cha­cun
semble déta­ché de tout, l’enfant avance
sur le sol lui­sant. Il tient et lâche une main.

Effacée est la joie de l’été
quand tu pou­vais mar­cher nu,
dans l’eau du tor­rent cour

 

IX

Lorsque monte la détresse
les choses de la nature
– lilas, gly­cines, arbres de Judée –
inter­rompent la muraille du temps sans fin.

Feuillages, fleurs au ras du sol
Odeurs que réveille la pluie
presque d’été après la cha­leur prin­ta­nière :

choses tenaces autant que pré­caires
vives autant qu’insignifiantes.

Gloire et misère
dans le mauve pous­sié­reux des fleurs.

 

X

La joie est proche de la dou­leur
peut-être parce qu’elle nous sur­prend
quand nous nous atta­chons à des choses
infimes, moins que ce vert
imper­cep­ti­ble­ment plus clair
d’un feuillage qui pro­longe la lumière
un soir au seuil de l’été :
la cou­leur un peu vive
d’un jouet oublié dans l’herbe.

 

XI

Un temps océa­nique entre dans la ville.
L’enfant rit, inter­roge,
il doit tour­ner le cou, lever sa tête
car l’homme est grand.
Mais une bour­rasque le porte
il se voit proche des arbres
qui semblent mar­cher.
Ce jour qui s’achève est aus­si une aube.

 

XII

Nos mots – ceux que nous disons
avec tant de faci­li­té –
peut-être qu’ils devraient res­sem­bler
aux traces que nous conser­vons,
oublions des choses aimées
comme entre deux éta­gères
cette pho­to­gra­phie vieillie
d’une Ève pri­mi­tive
sculp­tée dans la pierre
que les pluies ont lavée ?

 

XIII

Étions-nous demeu­rés
silen­cieux quand tant de mal
proche nous touche ?

Fragile est la mémoire
de ces mots appa­rus
entre les plis des draps
tis­sés de temps !

Ces mots qui sem­blèrent
à peine dif­fé­rer
de ces choses :
herbes foi­son­nantes
pluies sur le sol brû­lant.

 

XIV

Branches noires
au seuil de mars
font tenir
pour morts ces arbres
qu’une fleur
– puis deux ou trois –
jours après jours
écloses montrent vifs.

De tant d’amandes
que tu ramas­se­ras enfant
com­bien de creuses
com­bien de pleines
et phi­lip­pines ?

 

XV

C’était encore un soir d’un long jour d’été
tu ren­trais ne sachant pour­quoi regar­dant
le ciel bleu où de très minces nuages blancs
s’étiraient, où des mar­ti­nets volaient haut
tan­dis que tu res­pi­rais l’odeur des blés
fau­chés. Arrivé, tu sus que ce basi­lic
cette menthe posés au bord de la fenêtre
étaient beau­coup de ce que tu avais cher­ché.

 

XVI

Toute la cha­leur
de ces jours ora­geux
dans la mai­son demeure
tan­dis que la brume
monte au-des­sus des prés
sous l’unique étoile
qui semble écar­ter
un nuage de l’autre.

Folle est la prière
de ce ciel
presque noc­turne !

 

XVII

Enfouie dans l’herbe une chose
ronde et grise bouge.

Ce n’est qu’un sac en plas­tique
qui lorsque le vent l’agite
se gonfle et res­semble
à un oiseau bles­sé
qui bat­trait d’une aile.

Brève illu­sion dont la cause
est sans doute le désir
que nous soit proche une vie
aus­si autre que com­mune.

X