> Vingt ans de poésie israélienne engagée

Vingt ans de poésie israélienne engagée

Par | 2018-02-21T15:44:32+00:00 18 novembre 2013|Catégories : Blog|

Jamais on ne se baigne plus d’une fois dans le même sang. Le corps s’estompe et à l’instant, lui seul existe. Comme la mer, comme la mer. Et il n’y a aucun sau­ve­teur
S’est-elle écriée jusqu’à ce qu’elle ne soit plus que cri ?

Liat Kaplan

 

Comment mettre fin aux choses qui n’ont pas de fin ?
Tuvia Rubner

 

Il n’est pas fré­quent de fer­mer les pages d’une antho­lo­gie de poé­sie en pleine conscience d’avoir lu un très grand livre. Et de se dire que si un livre de poèmes devait rece­voir un prix lit­té­raire cette année, ce devrait être ce livre-là. Tout en pen­sant aus­si que la paix appro­che­rait – peut-être – si le même genre de livre parais­sait de l’autre côté du mur sépa­rant israé­liens et pales­ti­niens. Un col­lec­tif de poètes israé­liens cri­tiques du com­por­te­ment poli­tique d’une par­tie d’Israël asso­cié à un col­lec­tif de poètes pales­ti­niens et arabes tout aus­si cri­tiques du com­por­te­ment poli­tique d’une par­tie de la Palestine. Un livre/​pendant tra­duit et publié lui-aus­si avec l’aide du Centre National du Livre fran­çais. Reconnaissons-le : ça aurait de la gueule. Une sorte de « gueule anti-idéo­lo­gique ». C'est-à-dire poé­tique, par essence. Une avan­cée concrète dans le domaine de la civi­li­sa­tion.
D’un burin de fer est en effet un ensemble poé­tique et poli­tique, cri­tique d’Israël en tant qu’Etat en guerre, pré­sen­tant « Vingt ans de poé­sie israé­lienne enga­gée. 1984-2004 ». De quoi conduire tout lec­teur fran­çais à sérieu­se­ment rela­ti­vi­ser les petites péti­tions bour­geoises à la mode. Ce petit effet, ici, ne serait déjà pas si mal. Un plus grand effet, là-bas – une écoute appor­tée aux poètes – ce serait encore mieux. Quelque chose d’un miracle, sans doute, dans les deux cas.
Sylvie Germain donne une pré­face indi­quant le ton du volume, sous le titre de « Poètes objec­teurs » : « Les poètes figu­rant dans cette antho­lo­gie ne siègent pas au banc d’un tri­bu­nal, ils ne forment pas une assem­blée de juges mais une constel­la­tion d’hommes et de femmes qui dénoncent, dans la colère et la dou­leur, les exac­tions com­mises dans leur pays – auquel ils demeurent pro­fon­dé­ment atta­chés – contre la popu­la­tion pales­ti­nienne » (…) « Chacun se tient debout à la barre du lan­gage, à la fois témoin à charge contre son propre peuple aimé et réprou­vé, et scribe d’une âpre luci­di­té, armé d’un burin de fer ». Et plus avant : « Ils parlent dans leur langue, celle de leur pays, de leur peuple, pour dénon­cer l’injustice et la vio­lence infli­gées par cer­tains des leurs aux Palestiniens, leur peuple frère si tra­gi­que­ment enne­mi ». Un fort beau texte de l’écrivain pour ouvrir une très belle et forte antho­lo­gie orches­trée en 9 par­ties par la poète israé­lienne Tal Nitzán. Chaque par­tie porte comme titre un vers de l’un des poèmes rete­nus. L’ensemble a d’abord paru en 2005 en hébreu et à Tel Aviv, et est accom­pa­gné de des­sins à la fois évo­ca­teurs et beaux de Rachid Koraïchi.
En une telle affaire, il convient de suivre le chef d’orchestre et de don­ner la parole aux poèmes, par­tie par par­tie.
L’opus, qui com­porte une cen­taine de poèmes, s’ouvre sur « Et le pays ? Le pos­sé­de­rez-vous en entier ? », où l’on peut lire Rami Dizani :

Je pleure car mon peuple n’a pas de cœur pour pleu­rer :
je vous ai vus dans votre lai­deur, ignobles dans votre arro­gance
une foule assem­blée, une pré-nation
– nation dépour­vue d’hommes-frères, d’unité, de com­pas­sion,
dépour­vue d’amour humain.
Ma patrie, dont je porte la honte, m’est deve­nue étran­gère
et je suis deve­nu étran­ger à mon peuple
je suis har­gneux et que­rel­leur
fiel­leux et vain­cu. Dégoûté de moi-même.

Vous êtes reve­nus d’exil au pays aban­don­né de vos ancêtres
– et vous chas­se­riez les res­ca­pés de l’épée ?
Vous vous êtes fiés à votre épée, avez abon­dé en atro­ci­tés,
vos oreilles refusent d’entendre la cla­meur des déro­bés
– Et le pays ? Le pos­sé­de­rez-vous en entier ?

Et voi­là que vos jours arrivent.

(Pleurer le pays aimé)

Ou bien Dotan Arad :

a.

Des âmes pales­ti­niennes
dansent sur mon bal­con,
face au crois­sant blanc
elles dansent sans se tou­cher
res­pec­tant la dis­tance du rejet
lais­sant des traces bla­fardes
sur le car­re­lage

Salam Aleikoum
Aleikoum Salam
(trois fois)

Des âmes pales­ti­niennes
se tiennent der­rière le mur
et en cherchent les fis­sures

b.

Des âmes pales­ti­niennes
se cachent dans ma mai­son
der­rière les meubles
Le les­si­vage des mots n’arrive pas
à effa­cer leurs traces
sur la chaux
leur valise sont sur leurs genoux
elles attendent un signal.

c.

Des âmes de Palestiniens s’épaississent
                                     se mul­ti­plient
se brodent en secret
en com­bi­nat des lettres
de mots radio­pho­niques.
Et voi­là que devant moi
sans chair ni sang
sans os ni mains
sans kef­fieh
elles me déclament des paroles en arabe clas­sique
et jouent sur les cordes de ma conscience.

Je les emmène faire un tour au jar­din.
N’oubliez pas de tailler le ceri­sier
et ne vous ins­tal­lez pas sous la vigne
                                  dans une pré­ten­due séré­ni­té
cette mai­son est bâtie sur des voûtes
                                faites atten­tion
refou­lez tous vos rêves
à la hache
et ramas­sez l’écorce des mots
de par terre

de peur que vous soyez condam­nés à l’exil.

(Ames pales­ti­niennes)

La par­tie sui­vante s’intitule « L’arrogance de notre auto-des­truc­tion ». On peut y lire Maxime Guilan :

je vois l’ennemi par­tout. Même en moi.

(En pays enne­mi)

ou bien Nathan Zach en son Petit poème aux sol­dats morts au champ d’honneur, qui fait pen­ser à la Lettre à l’enfant mort de Jeanne Catulle Mendes, lettre écrite peu après la pre­mière guerre mon­diale :

Quel bon­heur d’être débar­ras­sé de toi,
de tes remon­trances
de tes exi­gences bruyantes,
de tes har­cè­le­ments constants,
de ce dog­ma­tisme bien pen­sant
ne recon­nais­sant que ses propres valeurs,
ayant tou­jours rai­son,
se jus­ti­fiant,
ne s’arrêtant jamais,
ne ces­sant jamais,
des années après que je fus,
des années après que je vécus,
quand il n’y aura plus per­sonne
que j’aurai connu de ma vie d’homme
et aucune femme
dont le corps aura cou­ché avec mon corps.

La gran­deur du futur dans la gorge,
elle ques­tionne, elle répond,
les hor­reurs du pas­sé à ses pieds
et les yeux tour­nés vers les cieux
elle exige des condo­léances
elle hurle à l’aide
alors qu’elle écrase d’un pied de fer
tout ce qui est sur son che­min,
tout ce qui s’offre à elle,
tous ses fils défunts,
quel bon­heur d’être débar­ras­sé de toi, patrie.

Suit alors ce « fruit » qui « meurt avant l’arbre », et ce poème de Tuvia Rubner :

Ce n’est pas ce que nous vou­lions, non, pas ce que nous vou­lions.
Que sommes-nous sans eux et pour quoi ?
Ce n’est pas ain­si que nous pen­sions, que nous vou­lions, non,
pas ce que nous vou­lions
qu’ainsi la terre dévore.

Il y a bien de la vio­lence, de la souf­france. Cette poé­sie s’ancre dans un réel qui nous échappe en par­tie, vu d’Europe occi­den­tale, qui échappe du moins à ceux qui ne connaissent pas char­nel­le­ment les autres mondes que celui dans lequel nous vivons (le tou­risme ne fait pas chair).

Lève-toi et sors
de cau­che­mar en cau­che­mar

(Arraché, extrait)

écrit Tal Nitzán
et plus loin, Dvora Amir :

L’âme est une forêt noire
L’âme est une pierre sus­pen­due entre deux mondes
Sur le levier d’un puits.

(Ballade pour un vieillard pales­ti­nien, extrait)

C’est l’être même de l’Homme qui est de nou­veau, dans un contexte juif, mis en ques­tion. 
C’est que :

Ici les fils meurent avant les pères

(Asber Reich, Le cœur obser­va­teur, extrait)

La vio­lence, la guerre. Et cette qua­trième par­tie du volume (Et les mains – Les mains des sol­dats) dans laquelle on peut par exemple lire un ins­tant de Shaï Dotan :

Un ins­tant seule­ment. Je veux
hur­ler. J’ai tiré sur lui. Il avan­çait,
le visage sus­pect. Qui pou­vait savoir que ses poches
étaient vides, que son sac était plein de vête­ments.

Il se peut qu’il n’ait pas eu de per­mis de tra­vail,
qu’il ait trans­gres­sé une fois la fron­tière. Peut-être n’a-t-il pas enten­du
mes mains qui criaient, le sang
bat dans la poi­trine, frappe les tempes.

Il arrive qu’il se lève dans mon som­meil
dur comme du plomb, vide comme le vent
et il me dit : tu m’as tué, je ne savais pas
que tu étais de cette trempe.

Évidemment, c’est très déli­cat à faire com­prendre en Europe actuel­le­ment mais dans la guerre ce qui est dur à vivre, ce n’est pas de ris­quer d’être tué. Cela génère seule­ment de la ter­reur. Non, ce qui est dur c’est d’avoir à tuer. Et ce poème est en quelque sorte uni­ver­sel, en ceci qu’il porte en son sein la souf­france uni­ver­selle de ceux, là comme ailleurs, qui se sont trou­vés en situa­tion d’avoir à tuer. Un « avoir » qui arrache du réel, vio­lem­ment, l’être inté­rieur. Un peu comme si l’on arra­chait d’un coup la peau et la chair d’un os.
La guerre est, en ces pages, omni­pré­sente, ain­si en cette cin­quième par­tie, Et si c’est un enfant, sera-t-il ramas­sé ? :

Pilote, la pro­chaine fois que tu tour­noie­ras
dans ton héli­co,
au-des­sus de Jenin
pense aux enfants
et pense aux vieilles
des mai­sons que tu bom­bar­de­ras.
Étends une bonne couche de cho­co­lat
sur ton mis­sile et
essaie de bien viser
pour que, dans leur mémoire,
le sou­ve­nir reste doux
quand les murs s’écrouleront.

(Aharon Shabtaï, Au pilote)

Celui qui arrache la mai­son d’un homme, sixième par­tie, le dit autre­ment, sous la plume du même poète :

J’ouvre le fri­go
et je vois un petit pain qui pleure,
un mor­ceau de fro­mage qui saigne
un radis for­cé à pous­ser
sous les chocs élec­triques
et les coups de poings.
La viande dans l’assiette
évoque un pla­cen­ta
jeté au bord du poste de contrôle rou­tier.

J’ai visi­té un vil­lage
où les poules pondent
des œufs en pierre,
où le pain est cuit
dans des mai­sons meu­lées
où les yeux des gens
s’épient entre les dents
et où seules les sou­ris sont en liber­té.

Et ces regards sur le pays, dans la sep­tième par­tie, inti­tu­lée Chantez nous des chants de Sion, sous la plume de Rony Someck :

Que le cer­veau soit le chef d’état-major du corps
Que le corps cache le désir dans la cavi­té de son sexe
Que le sexe mouille les lèvres du pri­son­nier
Que le pri­son­nier soit une dent cas­sée dans la bouche de celui qui a crié l’ordre
Que l’ordre ne connaisse pas de fron­tière
Que la fron­tière soit ten­due comme une chaus­sette
Qu’une chaus­sette soit muette
Que la muti­té démêle les fils des bobines des mots
Que dans le cer­veau les mots soient blo­qués comme une bar­rière
Et que der­rière eux il n’y ait plus rien à dire

(Que…)

Ou dans l’avant-dernière par­tie consa­crée aux « choses qui n’ont pas de fin » :

Ronces et char­dons,
ronces et char­dons,
tout le pays ne sera que
ronces et char­dons, ronces et char­dons
voraces, sur la terre de mon peuple
ronces et char­dons s’élèveront.

Le péché de Judas fut écrit d’un burin de fer,
d’une plume de char­don.

Les der­niers poèmes, signés Yehuda Amihaï et Asher Reich, portent sur Ce qui pour­rait encore être répa­ré.
D’un burin de fer est plus qu’une simple antho­lo­gie, plus qu’un livre enga­gé (dont on n’oubliera pas qu’il a été publié dans un pays où cri­ti­quer la poli­tique du gou­ver­ne­ment est pos­sible), c’est un grand livre de poé­sie.
 

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