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VISITEUR

Par |2018-11-20T18:47:14+00:00 2 septembre 2012|Catégories : Blog|

On se sou­vient de lui, vrai­ment il était irréel :
on l’entendait venir de loin,
avant qu’il soit entré, avant qu’il ait ouvert la porte,
on enten­dait le bout métal­lique d’une canne d’ébène,
les bruits de fers à ses semelles, un frois­sis de vête­ments ;
tou­jours en bonnes chaus­sures, et pareil pour les habits,
et par­fois il pas­sait même en queue de pie.

Il appor­tait des pré­sents enve­lop­pés de cel­lo­phane,
mais, avant cela, des mois durant, peut-être des années,
il pas­sait dans la rue, cra­va­té
et cha­peau­té dif­fé­rem­ment, il regar­dait
vers notre fenêtre, vers notre ficus en pot,
et nos rideaux, à coup sûr jau­nis par le temps.

Jusqu’au jour où nous l’avons invi­té, ins­tal­lé à notre table,
avons atten­du sa pre­mière parole, puis cha­cune des sui­vantes,
ne ces­sant d’observer le nœud de sa cra­vate,
ses revers, ses épaules, ses doigts croi­sés au-des­sus de la table ;
il par­lait peu, mais nous écou­tait avec atten­tion,
nous qui ne par­lions presque pas.

On atten­dait que s’ouvre une source de paroles,
que jaillisse le fleuve de sa pro­di­gieuse his­toire,
mais il res­tait muet, dis­pa­rais­sant peu à peu
der­rière sa cra­vate, son cha­peau en velours, son par­des­sus,
à la fin mou­raient le bruit de ses pas, le frois­se­ment de ses habits,
les chocs de la canne sur les marches quand il par­tait.

Peu après, il n’était plus dans la rue,
et notre ficus bruis­sait tou­jours,
nous res­tions silen­cieux, les rideaux jau­nis­saient,
et voi­ci, main­te­nant que nous sommes à table,
et que nous obser­vons assiettes et cou­verts en argent,
que nous nous deman­dons : nous a-t-il jamais vus,
jamais connus, nous ren­dait-il des visites,
de nous, jadis, qui donc avait exis­té, vrai­ment vécu ?

 

Traductions de  Liljana Huibner-Fuzellier & Raymond Fuzellier

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