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Voyages post soviétiques

Par | 2018-02-22T11:29:45+00:00 30 juin 2012|Catégories : Critiques|

Rencontre un sur­vi­vant
Rien à dire c’était bien
C’était sa jeu­nesse
Il a sur­vé­cu

                   Henri Deluy

 

Henri Deluy a long­temps diri­gé la Revue Action Poétique et, notons-le pour mémoire, Imprévisible pas­sé fut au départ le titre d’un texte du poète paru dans le numé­ro 145 de la revue (hiver 1996/​1997). Petit, je lisais cette revue – dont on peut par­fois encore se pro­cu­rer l’anthologie orches­trée par le poète Pascal Boulanger (Une « Action Poétique » de 1950 à aujourd’hui, Flammarion, 1998), un livre qui méri­te­rait ample­ment de retrou­ver les éta­gères des libraires.

On sort ému de la lec­ture d’Imprévisible pas­sé. Un ouvrage qui est tout à la fois recueil de poèmes, de tra­duc­tions sem­blant faites sur le pouce, d’impressions de voyages, de réflexions et de sou­ve­nirs. Le tout dans un contexte « post sovié­tique ». On en sort d’autant plus ému si, comme l’auteur de ces lignes cri­tiques, on a pas­sé les trente pre­mières années de sa vie dans une com­mune de la très proche ban­lieue alors rouge de Paris. Chacun a son temps des cerises fina­le­ment. On avait cru ou vou­lu oublier et ce sont des bouf­fées de sou­ve­nirs qui reviennent en lisant les lignes de Henri Deluy. Un res­sac, en vrac. Les rues et le bitume, l’architecture socia­liste réa­liste de la mai­rie, de la biblio­thèque, les bâti­ments du col­lège sou­te­nus par des sta­tues d’athlètes sta­kha­no­vistes. Quand Deluy évoque Tania ou l’une de ses sœurs, on pense à sa propre jeu­nesse, aux échanges spor­tifs, dans le cadre de la fédé­ra­tion spor­tive des villes com­mu­nistes, celle qui s’opposait aux offi­cielles fédé­ra­tions fran­çaises (« capi­ta­listes » et méchantes, finan­cées par l’infâme CIA, voir même pire). On pense à son pre­mier amour, com­mu­niste for­cé­ment, vers douze ans. Elle s’appelait Miriana, venait de RDA et pra­ti­quait l’endurance. Elle était jolie, fraîche et char­pen­tée, sou­cieuse de pro­grès social. On s’est per­dus de vue. Il y avait un drôle de rythme, quelque chose de rouge dans l’air, de tour­noyant, des cama­rades qui son­naient aux portes des appar­te­ments (oui, la vie col­lec­tive, cela com­mence dans les HLM) et pro­po­saient qui L’Huma Dimanche, qui Pif et Rahan (le fils de Krao), qui encore… la carte du par­ti. L’heure de l’apéro, il n’était pas de bon ton d’offrir un whis­ky, bois­son poli­ti­que­ment dou­teuse, plu­tôt un pas­tis, par soli­da­ri­té avec les dockers de tous les ports. Avec le soleil, les mili­tants habi­tuels du dimanche étaient rem­pla­cés par de jeunes cama­rades, pour cause de vacances au bord de la Volga, de voyage tou­ris­tique à Moscou ou de visite de Bucarest. Une jeu­nesse rem­plie par le bloc de l’Est, en pleine proxi­mi­té de Paris, ce n’est pas rien. Et le foot­ball. Le cham­pion­nat entre villes com­mu­nistes, les édu­ca­teurs membres du par­ti… Les pre­mières lec­tures sérieuses à la biblio­thèque muni­ci­pale, au rayon des œuvres poli­tiques : les œuvres com­plètes de Marx, Lénine et du cama­rade… Staline. On évo­quait encore, dans les années 70, l’année de la mort du Père des Peuples, les larmes, le grand cham­bar­de­ment que sa dis­pa­ri­tion avait cau­sé. On évo­quait aus­si les men­songes éhon­tés que la pro­pa­gande de droite raciste et fas­ciste col­por­tait, y com­pris dans la com­mune (ce n’était pas faute, pour­tant, de détruire régu­liè­re­ment les locaux des par­tis de droite, y com­pris ceux du par­ti socia­liste, mou­ve­ment alors pro­fon­dé­ment social-traître et inféo­dé, ou presque, à la nébu­leuse inter­na­tio­nale nazie sans cesse renais­sante). Mensonges il y avait, et men­songes au sujet de l’URSS. Heureusement, la salle de ciné­ma locale finan­cée par l’impôt révo­lu­tion­naire dif­fu­sait des docu­men­taires réta­blis­sant véri­té et réa­li­té. On croi­sait par­fois, dans les tra­vées, dis­crets, des jeunes regar­dés d’un sale œil par les employés /​ mili­tants /​ cadres locaux du par­ti. « Trotskystes », enten­dait-on sans bien com­prendre ce que le sale mot vou­lait dire. Sauf que ces gars-là avaient dû bos­ser pour Mussolini ou quelque chose dans le genre.

Sacrés sou­ve­nirs, pour le moins.

Ce n’est pas rien, un livre comme celui d’Henri Deluy, pas rien un livre qui par­vient à faire remon­ter tout cela en son lec­teur.

Sans oublier ces moments ou ledit lec­teur, mal­en­con­treu­se­ment chré­tien, conver­ti vers l’âge de 15 ans, se ren­dait à l’office du dimanche, en affron­tant deux ran­gées de cra­chats com­mu­nistes. C’était un jeu. Une habi­tude. Un acte poli­ti­que­ment révo­lu­tion­naire.

Oui, ce n’est pas rien un ouvrage qui remet toute cette mémoire en acti­vi­té en son lec­teur.

Deluy n’est pas nos­tal­gique de cette époque, pas plus pour ce qui est de la France, que son texte évoque par­fois, du côté de Marseille, que pour l’URSS. Il nous emmène en trois par­ties liées les unes aux autres, mal­gré des temps dif­fé­rents, dans la Russie à peine post sovié­tique, au moment de la Chute du Rideau de Fer ou presque, autour de 1992 /​ 1993 puis entre 2000 et 2003, de Moscou à Pékin, en pas­sant par Léningrad /​ Saint-Petersbourg et Oulan-Bator. Le poète mêle impres­sions quo­ti­diennes sous forme poé­tique, regards sur ce qu’il voit, sen­sa­tions et sen­ti­ments, car­nets de notes, tra­duc­tions, sou­ve­nirs d’autres époques, les années 60 et 70. C’est un jour­nal de voyage, voyages au plu­riel. C’est aus­si un voyage dans un pas­sé proche, et un recueil de pen­sées des­crip­tives sur le pré­sent. Deluy n’admirait pas la Russie sta­li­nienne. Il n’en admire pas plus celle de Poutine et ses men­diants dans les rues. Et Deluy a bien rai­son. C’est un livre sur un choc, sur la fin d’un monde tant sur le plan inté­rieur qu’extérieur, ces moments où le désordre s’installe, moments que l’on sait natu­rel­le­ment être aus­si ceux d’une remise à l’ordre. Et Deluy d’écrire :

 

Fin du régime sovié­tique
Choc pour la majo­ri­té
D’un coup
Les gens croyaient
Le socia­lisme fini­ra par trou­ver
Sa voie
Et toute la souf­france endu­rée
Ne l’aura pas été pour rien

 

Un livre ancré dans ce qui passe sous les yeux :

 

Neige accu­mu­lée
Neige
Noire
Rien de plus sale que la neige sale
Ce matin
La Russie sort dif­fi­ci­le­ment de la neige
Et de l’URSS

 

On lit ce livre comme un long chant, celui de la dis­lo­ca­tion d’un monde, de vies entières tour­nées, ain­si que dans la com­mune de mon enfance, vers ce monde meilleur qui n’en finis­sait plus de ne pas arri­ver. Un monde que l’on atten­dait, ici, à l’ouest, dans le confort d’un car­can par­ti­san. Avec ses lieux, ses poètes, ses cinéastes, ses roman­ciers, ses amis, ses fédé­ra­tions, ses assu­rances et mutuelles soli­daires. Ses com­bats et col­lectes en faveur des peuples oppri­més. Un monde à part incor­po­ré dans un autre monde. Pas Berlin-Est, mais tout de même, pas l’Ouest non plus. Et pour­tant en France.

Deluy, comme de Molesmes enfant, a vécu dans un roman de science fic­tion tour­né vers un futur radieux et pour­tant inclus dans le pas­sé. Etrange sen­ti­ment.

Que je l’écrive éton­ne­ra sans doute et pour­tant il faut que cela soit dit : Imprévisible pas­sé est un grand livre. Qui parle autant de ce que nous sommes deve­nus que de ce que nous avons été. Le regard d’un poète sur le temps, sur ce mul­tiple simul­ta­né qu’est le temps.

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