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Vu du sud (10)

Par | 2018-02-25T16:35:45+00:00 30 mai 2014|Catégories : Blog|

« La poé­sie fait tou­jours son appa­ri­tion comme les sai­sons et les pluies en leurs cycles »
Abdelwahab Al Bayati

 

 

C’était à Amman, en Jordanie, au début des années 1990 que j’ai ren­con­tré pour la pre­mière fois le grand Poète Irakien Abdelwahab Al Bayati. C’était lors du Festival mon­dial d’art et de culture de Jarash[1].

Le nom d’Abdelwahab Albayati était déjà inti­me­ment lié à l’histoire de la poé­sie arabe moderne. Il était l’un de ses piliers avec d’autres grands poètes Arabes dont Badr Chaker Assayab, Nazek Almalaika…

Al Bayati était consi­dé­ré comme le poète de l’exil, du refus, de la résis­tance contre la tyran­nie et sur­tout un grand inno­va­teur de la poé­sie arabe.

Il a été célé­bré de son vivant par les poètes, les cri­tiques, les his­to­riens de la lit­té­ra­ture et de la poé­sie dans le monde arabe. 

Son œuvre poé­tique tra­ver­sée par un souffle gran­diose a joué un rôle déter­mi­nant chez la plu­part des poètes arabes dès les années cin­quante et ce jusqu’à sa mort[2].

Poète arabe donc, son œuvre toute entière est écrite en langue arabe. C’est un poète dans le sens où Al Mutanabbi entend la poé­sie ou, si l’on pré­fère, un Rimbaldien dont la poé­sie se nour­rit de voyages, s’écrit en voya­geant, en s’exilant, en mar­chant, en chan­tant. C’est un vision­naire qui a su dis­tin­guer fort bien le carac­tère posi­tif de la poé­sie, de la vie sans la sous­traire à sa trans­cen­dance. Il est un nova­teur de la langue poé­tique et s’est tenu toute sa vie à la dis­po­si­tion du Poème et de ses Devoirs avec une confiance joyeuse. Il a libé­ré la parole poé­tique en lui injec­tant un sens cri­tique radi­cal, au plus pri­vé comme au plus loin­tain. Il est le poète par excel­lence chez qui poé­tique, poli­tique et mys­ti­cisme forment un seul corps dans son écri­ture.

Il a publié son pre­mier recueil de poèmes, Anges et diables en 1950, diri­gé le maga­zine cultu­rel popu­laire La nou­velle culture avant d’être démis de ses fonc­tions en rai­son de ses opi­nions et jeté en pri­son. Il prend le che­min de l’exil en 1954 à Damas, avant de conti­nuer ses errances vers d’autres grandes villes arabes et occi­den­tales : le Caire, Beyrouth, Londres, Paris. Il écrit Lettre à Nazim Hikmet (1956), Poèmes dans l’exil (1957). Al Bayati revient en Irak en 1958 après le coup d'État mili­taire dans lequel trouvent la mort le prince Abdullah et le roi Fayçal. Il publie Vingt poèmes de Berlin (1959), occupe le poste d’enseignant puis devient atta­ché cultu­rel auprès de l'ambassade d'Irak à Moscou et publie Des paroles qui ne meurent jamais (1960) avant de démis­sion­ner en 1961 sans retour­ner en Irak.

Il a ensei­gné à l’Académie sovié­tique des sciences. Publié en 1964 Le feu et les paroles avant de reprendre le che­min de l’exil : Philadelphie, Le Caire, Londres, Madrid, Djeddah, Paris… Il fait des allers-retours et se déplace sou­vent comme pour échap­per à la stag­na­tion, à la mort. Il revient mal­gré tout de temps à autres pour se res­sour­cer au Proche-Orient. Il faut, dit-il : « voya­ger, faire d’autres ren­contres de nou­veaux soleils, de nou­veaux hori­zons, le tout nou­veau monde qui est en train de naître ». S’ensuivent plu­sieurs recueils dont : Les yeux des chiens morts (1969) ; Journal d’un poli­ti­cien pro­fes­sion­nel (1970) ; Poèmes d’amour sur les sept por­tails du monde (1971) ; Autobiographie du voleur de Feu (1974), Le livre de la mer (1974) ; La voix des années lumières (1979) ; Le Royaume de l’épi (1979) ; (…). 

L’œuvre poé­tique de Abdelwahab Albayati est grande aus­si bien par sa qua­li­té d’écriture que par l’humanisme dont elle impré­gnée. Elle est sa conscience mys­tique et poli­tique.

Poète de la rup­ture (rup­ture entre autres avec une tra­di­tion mil­lé­naire de la poé­sie clas­sique arabe, rup­ture avec les pou­voirs « Mes rela­tions, dit-il, avec les gou­ver­ne­ments ira­kiens n'ont jamais été conci­liantes. J'appartiens au peuple ira­kien. Je ne peux pas me sépa­rer des gens ». Il est tour à tour oppo­sant à la monar­chie, au régime du Général Kassem en pas­sant par celui de Saddam Hussein qui le déchoit de sa natio­na­li­té Irakienne en 1995 suite à sa par­ti­ci­pa­tion à un fes­ti­val de poé­sie en Arabie Saoudite.

Ses rap­ports avec son pays au cours de sa vie ont fait l'objet de beau­coup de polé­miques et le poète est allé jusqu’à com­pa­rer son his­toire avec celle de Prométhée.

Abdelwahab Al Bayati est l’auteur de la quête de l’absolu, du sens de l’histoire, de l’exil, de l’amour et de la dou­leur.

Dans son œuvre, il arrive qu’il s’adresse direc­te­ment à des per­son­na­li­tés sym­boles, amis proches ou loin­tains tel que dans : Pour TS Eliot ; Pour Che Guevara ; Pour Ernest Hemingway  ou à son ami le poète turc Lettre à Nazim Hikmet et autres Poèmes (1956) ; Pour Naguib Mahfouz, Amman (1997).

Le poète inter­pelle les poètes, les révo­lu­tion­naires, les voya­geurs, la conscience des peuples. C’est l’homme des cités et ses poèmes sont impré­gnés de leurs traces indé­lé­biles.

Plusieurs de ses recueils ont été éga­le­ment tra­duits en plu­sieurs langues dès 1950 en Russie, Chine, Bulgarie, Yougoslavie, Danemark, Suède,  Iran et en France où il était invi­té en 1979[3].  

En 1980 Al Bayati est atta­ché cultu­rel à l'ambassade d’Irak à Madrid. Il écrit avec une pro­fon­deur lyrique et mys­tique l’un de ses plus beaux recueils de poèmes d’une force rare Le jar­din d’Aïcha en 1989. Un an après, il reprend le che­min de l’exil, Al Bayati quitte l'Espagne pour se réfu­gier en Jordanie en pro­tes­tant contre le gou­ver­ne­ment ira­kien qui décide d’envahir le Koweït.

Les deux poèmes ci-après dont je pro­pose une « inter­pré­ta­tion-tra­duc­tion » sont inédits[4]. Ils portent le nom de deux villes ira­kiennes : Al Qûfa et Bagdad.  Deux poèmes tou­chants et atta­chants qui ont disent long sur la souf­france du poète, de l’amour qu’il por­tait à la ville d’Al Qûfa et un inté­rêt mani­feste essen­tiel­le­ment pour sa ville natale, Bagdad.

Deux poèmes où Abdelwahab Al Bayati, usé par l’exil et l’errance, dévoile tout le poids de la souf­france dans une langue poé­tique pure, char­gée de sens et qui à eux seuls résument l’histoire d’un pays qui a sur­vé­cu à 7000 ans de guerres.

 

 


[1] Abdelwahab Albayati avait boy­cot­té le fes­ti­val à cause de la pré­sence de Shimon Perez à Amman et a été très affec­té par la posi­tion du gou­ver­ne­ment jor­da­nien qui s’est ran­gé du côté de la coa­li­tion contre l’Irak. Il me confia que contrai­re­ment à d’autres intel­lec­tuels Irakiens oppo­sants en exil, il était « farou­che­ment oppo­sé à toute inter­ven­tion étran­gère. On ne com­bat pas un tyran pour tom­ber dans les bras d’un autre (…). »

[2] Abdelwahab Al Bayati est né le 19 décembre 1926 à Bagdad près du sanc­tuaire du Maître sou­fi Abdel Qadir al-Jilani (12ème siècle) et mort en exil le 3 Août 1999 à Damas en Syrie. Enterré selon son sou­hait non loin de la tombe du grand poète mys­tique Ibn Arabi.

[3] Conférence d’Abdelwahab Albayati au Collège de France sur l’attitude du poète arabe vis-à-vis du patri­moine.

[4] Ces deux poèmes m’ont été offerts par AlBayati lors d’une soi­rée pri­vée qui à eu lieu dans la mai­son du poète et roman­cier Jordano-pales­ti­nien Ibrahim Nassrallah en pré­sence de Azzedine Al Manaçrah (Palestine), poète, roman­cier et grand éru­dit de l’histoire la culture Araméenne.