> Wallace Stevens : Harmonium

Wallace Stevens : Harmonium

Par | 2018-05-27T03:02:38+00:00 11 décembre 2015|Catégories : Critiques|

 

Harmonium est un accordéon joué par des sirènes pre­nant le thé un matin de fin du monde. De la com­plexité du lan­gage à l'épure vision­naire, Wallace Stevens invoque du fond des océans des esprits aqua­tiques préposés à la marche de l'âme.

 

 « But not on a shell, she starts,
Archaic, for the sea.
But on the first-found weeds
she scuds the glit­ters,
Noiselessly, like one more wave »

("Non sur un coquillage, elle part, /​Archaïque vers la mer. /​ Mais sur la pre­mière herbe venue /​ Elle file dans les reflets, Silencieusement, comme une autre vague." p. 32).

 

L'Infanta Marina, fille non du feu, mais du soir humide, étend ses bras d'écume,

 

 « and thus she roa­med
In the roa­mings of her fan
Partaking of the sea
And of the eve­ning »

(Ainsi errait-elle /​ Dans les errances de son éven­tail, /​ Participant de la mer, /​ Et par­ti­ci­pant du soir, /​ Tandis qu'ils s'écoulaient /​ et pro­dui­saient leur bruit décrois­sant."

 

pour accueillir un wan­de­rer lunaire dont elle reflète l'esseulement. « The wal­ker in the moon­light wal­ked alone, and in his heart his dis­be­lief lay cold ».

 Siddartha, non loin des rives éphémères, pro­fesse la vacuité sub­ver­tie par les silences syn­taxiques de Williams Carlos Williams, dont le fantôme plane sur ces noc­turnes abys­saux : « The mind herein atteins sim­pli­ci­ty /​ There is no moon, on single /​ Silvered leaf » 

Mêlant sym­bo­lisme intem­po­rel et tour­nures modernes, la plume de Stevens se fait épique, se sai­sis­sant d'un lyrisme crépusculaire dont le sujet éclaté n'est plus qu'une ombre chi­noise en sur­sis, qui s'échoue sur les lames effilées du lan­gage : « Mother of hea­ven, regi­na of the clouds/​ O sceptre of the sun, crown of the moon /​ There is not nothing, no, no, never nothing /​ Like the cla­shed edges of two words that kill ».

 Le feu solaire cède le pas à la pro­fon­deur de l'élément marin, étendue d'eau sombre dont Bachelard disait la mort son­geuse, et la peine infi­nie : « We live in an old chaos of the sun /​ Or old depen­den­cy of day and night /​ Or island soli­tude, uns­pon­so­red, free /​ Of that wide water, ines­ca­pable ».

 Toutes choses, du pro­me­neur soli­taire aux « gloo­my gram­ma­rians in gol­den gowns », « dull scho­lars » préoccupés de syl­labes, fleu­rissent pour fina­le­ment se fondre dans la mort inéluctable, « mother of beau­ty ». Les mères ter­restres sont frappées d'insomnie devant la matriarche céleste des âmes :

 

 « And the soul, O gan­ders, being lone­ly, flies
Beyond your chil­ly cha­riots, to the skies »

("Et dans sa soli­tude l'âme, ô jars, s'envole /​ Au-delà de vos chars gla­cials, vers les cieux." p. 29),

 

tan­dis que les mots flottent entre Bashô et le scal­pel érudit d'une syn­taxe impi­toyable.

L'art des astres («Yet you per­sist with ane­doc­tal bliss /​ To make believe a star­ry connais­sance ») courbe l'échine devant l'étoile polaire (« In the high west there burns a furious star »), chef d'orchestre à la tête d'une foule d'archétypes hallucinés, tan­dis que les titres forment à eux seuls un can­tique de l'ordinaire. Deux plans de réalité se super­posent ici : l'apparence tri­viale du  consom­ma­teur et les gouffres gla­ciaux du sujet dédoublé. Le moder­nisme de Stevens ne sup­porte aucun isthme, il est tout entier fait d'archipels sémantiques ordonnés comme une Gnossienne. Que le badaud se laisse empor­ter par l'oiseau aux griffes de cuivre acérées, et che­mine dans les royaumes de l'Oklahoma et de la Floride, « signi­fi­cant land­scapes » entre le bour­geois en pleurs, l'académicien poussiéreux et les rideaux du métaphysicien qui dévoilent « the last lar­ge­ness, bold to see ».

Enfin, pour cette édi­tion, il nous faut saluer le tra­vail de Claire Malroux, sans lequel ceux d'entre nous qui ne pra­tiquent pas l'anglois n'accéderaient pas aux pay­sages trans­ur­bains d'Harmonium.

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