> William Blake traduit par Darras

William Blake traduit par Darras

Par |2018-10-18T04:59:37+00:00 30 mai 2013|Catégories : Critiques|

La longue pré­face de Jacques Darras per­met de situer William Blake dans son époque, de prendre conscience du fait que sa poé­sie est sin­gu­lière. Alors que la plu­part des poètes pré-roman­tiques fuient la ville, lui reste à Londres. Jacques Darras sou­ligne l’influence de Jacob Böhme, une filia­tion mys­tique visible dans Le Mariage du Ciel et de l’Enfer jus­te­ment.
William Blake épie les mer­veilles visibles et invi­sibles : le silen­cieux refuge des nids, la lune qui sou­rit, les anges. On croise de nom­breux enfants. Des adultes mal­heu­reux aus­si : ramo­neurs et sol­dats érein­tés, pros­ti­tuées malades. Les oppo­sés attirent le poète. Ne par­ler que d’un pôle serait men­tir.

This Angel, who is now become a Devil, is my par­ti­cu­lar friend : we often read the Bible toge­ther in its infer­nal or dia­bo­li­cal sense, which the world shall have if they behave well.
I have also : The Bible of Hell, which the world shall have whe­ther they will or no.

Cet Ange, aujourd’hui deve­nu Démon, est mon ami favo­ri, nous lisons très sou­vent la Bible ensemble dans son inter­pré­ta­tion dia­bo­lique ou infer­nale, à laquelle le monde pour­ra accé­der un jour s’il se conduit bien.
Je pos­sède éga­le­ment une Bible de l’Enfer, que le monde aura, qu’il le sou­haite ou non.

Le texte inti­tu­lé Prémisses d’innocence, écrit dix-sept ans après Le Mariage du Ciel et de l’Enfer, s’est éle­vé sur les mêmes fon­da­tions.

To see a World in a Grain of Sand
And a Heaven in a Wild Flower :
Hold Infinity in the palm of your hand
And Eternity in an hour.
[…]
A Horse misusd upon the Road
Calls to Heaven for Human blood.
Each out­cry of the hun­ted Hare
A fibre from the Brain does tear.
[…]
It is right it should be so :
Man was made for Joy § Woe,
And when this we right­ly know
Thro the World we safe­ly go.
[…]
Every Morn § eve­ry Night
Some are Born to sweet delight.
Some are Born to sweet delight,
Some are Born to Endless Night.

Découvrir l’Univers dans un Grain de Sable
Voir un Paradis dans la Fleur des Champs :
Contenir dans sa paume l’Infinissable
Lire l’Éternité dans une heure au cadran.
[…]
Cheval sur les routes qu’on mal­traite
Exige que du sang d’homme il y ait dette.
Le moindre cri dans la gorge du Lièvre tra­qué
C’est fibre au Cerveau de l’Homme arra­chée.
[…]
C’est bien nor­mal qu’il en soit ain­si :
Qu’il y ait Joie § Pleurs dans la vie,
Et si une fois pour toutes tu le sais,
Au monde tu peux tran­quille­ment aller.
[…]
Toutes les nuits § tous les matins
Naissent au plai­sir les autres les uns.
Naissent au plai­sir les autres les uns
Et d’autres à la nuit sans fin.

On trou­ve­ra dans ce recueil des apho­rismes au tra­vers des­quels William Blake s’éloigne de la poé­sie et entre en dia­logue avec les phi­lo­sophes, des sortes de fables aus­si.
Un petit lexique, à la fin de l’ouvrage, aide le lec­teur à ne pas se perdre en che­min. Car William Blake a créé une véri­table mytho­lo­gie puis écrit de longs poèmes épiques : Le livre d’Urizen par exemple, l’envers de la Bible, l’histoire de la Chute. En voi­ci un court pas­sage, dans lequel il est ques­tion d’Enitharmon, déesse égoïste.

Coild within Enitharmon’s womb
The ser­pent grew, cas­ting its scales ;
With sharp pangs the his­sings began
To change to a gra­ting cry.
Many sor­rows and dis­mal throes
Many forms of fish, bird § beast,
Brought forth an Infant form
Where was a worm before.

Lové dans le ventre d’Enitharmon
Le ser­pent gran­dit, ses écailles muent ;
Ses sif­fle­ments affreu­se­ment aigus
Se changent en cris âpres.
Mille cha­grins et convul­sions hor­ribles
Mille formes de pois­sons, bêtes § oiseaux
Façonnent, font naître une forme d’Enfant
Là où il n’y avait qu’un ver.

Cet enfant s’appelle Orc. Ce per­son­nage sera le héros révo­lu­tion­naire de William Blake. En 1795, la pro­blé­ma­tique de la Révolution Française est très pré­sente sur le sol de l’Angleterre monar­chiste.

Si William Blake a long­temps été consi­dé­ré comme pré-roman­tique, son œuvre est fina­le­ment assez indé­fi­nis­sable, si ce n’est jus­te­ment par sa nature chan­geante. En outre, William Blake a plu­sieurs cordes à son arc : il n’a pas écrit seule­ment mais des­si­né, peint, et a aus­si été gra­veur. Il avait quinze ans lorsqu’il a tra­vaillé la pre­mière fois chez un gra­veur. Sept ans plus tard, il a été admis à l’Ecole de l’Académie royale. Et paral­lè­le­ment à cette for­ma­tion, il n’a ces­sé d’écrire et d’illustrer ses textes.

X