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La fleur profane

Par | 2018-01-16T22:05:09+00:00 7 décembre 2015|Catégories : Blog|

 

La petite fleur pro­fane
Celle qui jamais ne fane
Place de la Liberté

Jean Ferrat

 

 

La Faim, sous les coups de midi,
Danse sur mon ventre dia­phane
De pauvre pec­ca­ta mun­di.
Queux toqués des sal­mi­gon­dis,
L’hareng pec, pec, pec l’étourdit,
Mais que jamais, jamais ne fane
La fleur pro­fane.

 

Que l’on plume, sur les tré­teaux,
Tous les Oiseaux d’Aristophane,
Que l’on me chasse des châ­teaux,
Des rose­raies et des coteaux,
Que l’on dis­loque mes  cou­teaux,
Mais que jamais, jamais ne fane
La fleur pro­fane.

 

L’on scie, çà et là, des rebecs,
Des ren­gaines sans colo­phane,
L’on cloue des ailes et des becs,
L’on arrai­sonne nos  che­becs,
L’on dégomme nos cau­de­becs,
Mais que jamais, jamais ne fane
La fleur pro­fane.

 

Que l’on se moque ouver­te­ment
De mes neuf sœurs, de  mes neuf ânes,
De mes vieux tours, de mes tour­ments,
De mes ser­mons, de mes ser­ments…
Que l’on expurge mes romans,
Mais que jamais, jamais ne fane
La fleur pro­fane.

 

Que l’on m’abatte dans mon champ
De fèves que des fées effanent,
Que l’on se joue de mes pen­chants,
Que l’on émousse mes tran­chants,
Que l’on effi­loche mon chant,
Mais que jamais, jamais ne fane
La fleur pro­fane.

 

L’ivresse et l’amour, l’on ne peut
Les cacher, nous chante Antiphane.
Je m’égaie, m’assote et pour peu
Que l’air du temps soit siru­peux,
Je verse dans des vers pom­peux,
Mais que jamais, jamais ne fane
La fleur pro­fane.

 

Je m’égueule, les vôtres non !
Je monte à cru Pégase, Alfane,
Bayard et des che­vaux sans nom
Qui tirent le soc, le canon.
Je suis bon pour le caba­non,
Mais que jamais, jamais ne fane
La fleur pro­fane.

 

Mais que jamais, jamais ne fane
Ta fleur pro­fane,
Liberté ! Liberté !

 

 

 

Peccata : nom don­né à l’âne dans les com­bats d’animaux.
Peccata mun­di : homme qui, comme l’âne, porte sans rechi­gner les far­deaux, les péchés du monde.

L’hareng pec, pec, pec : allu­sion à la pièce de vers L’hareng saur de Jean Richepin,  musi­quée par Désiré Dihau et illus­trée par Toulouse Lautrec, ain­si qu’au poème Le hareng saur de Charles Cros
.
Antiphane : poète comique grec du début du 4ième siècle.

Alfane : che­val du géant Gradasse.

Bayard : che­val de René de Montauban.