> 101 poèmes du Japon d’aujourd’hui

101 poèmes du Japon d’aujourd’hui

Par |2018-10-21T10:54:38+00:00 16 novembre 2014|Catégories : Critiques|

 

       On ne peut, bien sûr, réduire la poé­sie japo­naise au haï­ku ou au tan­ka. La preuve – s’il en est – avec cette antho­lo­gie de  poé­sie contem­po­raine du Pays du soleil levant. C’est pour­tant le fils d’un poète de tan­ka, OOKA Makoto (lui-même poète), qui nous pro­pose, ici, son choix per­son­nel de 55 poètes et de 101 poèmes  de la seconde moi­tié du 20è siècle. Tous les auteurs pré­sen­tés sont nés entre 1913 et 1955 et seuls des poèmes écrits après la Seconde guerre mon­diale sont publiés dans cette antho­lo­gie.

     Cette poé­sie de l’après-guerre est volon­tiers qua­li­fiée au Japon de « poé­sie qui pense », par oppo­si­tion à celle des pre­mières décen­nies du 20e siècle qua­li­fiée, elle, de « poé­sie qui chante », ani­mée par ce souffle qui vise à glo­ri­fier « les fleurs, les oiseaux, le vent et la lune ».

     Ce souffle lyrique, propre à de larges pans de la poé­sie japo­naise, s’estompe après la guerre et laisse la place aux œuvres dites de « poé­sie contem­po­raine ». Plus intel­lec­tuelles, plus tour­men­tées. « Car notre époque est si réfri­gé­rante », écrit OSADA Iroshi (né en 1939). On le com­prend : les hor­reurs de la guerre sont pas­sées par là, dont les tristes points d’orgue furent Hiroshima et Nagasaki. « Tout doit renaître des cendres et des sco­ries. Du moins est-ce là notre point de départ à nous, qui écri­vons de la poé­sie », note le poète AYUKAWA Nabuo, en 1950, dans un essai inti­tu­lé  Des esprits sans patrie.

    OOKA Makoto l’avait déjà dit, à sa manière, dans un poème daté de 1946. « L’année pas­sée quand vint l’automne/Aucun fruit d’arrière-saison/Dans le tour­nant de la défaite ». Il faut pour­tant, comme l’écrit si dure­ment, en 1072, OKADA Takakiko,, « conti­nuer d’errer sur la lande de la non-exis­tence ».

     Mais la véri­table rup­ture avec « la poé­sie qui chante » fut la publi­ca­tion, en 1952, du livre de TANIKAWA Shuntarô (né en 1931) inti­tu­lé Deux mil­liards d’année de soli­tude. Ce livre, note YAGI Chûei dans l’éclairante pré­face à cette antho­lo­gie, « rom­pait avec tous les codes habi­tuels de la poé­sie et consti­tua le point de départ d’une nou­velle forme d’expression en phase avec l’époque contem­po­raine ». Comme dans ce poème, inti­tu­lé « Tristesse », de TANIKAWA Suntarô. « Tout là-bas vers l’endroit où résonnent les bruits de vague du ciel bleu/​Je crois avoir fait l’énorme bourde/​De lais­ser tom­ber quelque chose au pas­sage ».

     Désormais la poé­sie japo­naise va plu­tôt pui­ser son ins­pi­ra­tion dans le quo­ti­dien des cita­dins. « Toujours vient cette heure à la croi­sée du jour et de la nuit/​Le silence tombe sur la ville/​Le flôt des voi­tures s’interrompt/Et c’est alors que je le vois/​Le che­val blanc qui bientôt/S’éloigne len­te­ment » (TSUJII Takashi, 1927-2013, dans un poème de 1967). « Construits sans aucun lien, des bul­dings s’ajoutent aux buil­dings et entre/​Eux comme à tra­vers les mailles d’un filet se fau­file un vent… », écrit YOSHIMOTO Takaaki (1924-2012), dans un poème de 1955. « La pluie pro­jette sur toutes les vitres lourdes le reflet des rues/​Des rues où la pluie ne cesse de tomber/​Et noie aus­si le lieu où bien­tôt vien­dra notre mort », nous dit, en 1966, KITAMURA Tarô (1922-1992).

     Cette nou­velle poé­sie japo­naise a des thèmes d’inspiration très divers : les scènes de la vie quo­ti­dienne, l’amour, le sexe, la guerre, le temps qui passe, la mort, les tra­di­tions… Il s’agit par­fois d’une poé­sie qua­si­ment nar­ra­tive, proche du récit en prose, sans grandes recherches for­melles et recou­rant assez peu aux images poé­tiques. Elle déve­lop­pe­ra pour­tant, au cours de ces der­nières années, un cer­tain goût pour la rhé­to­rique et l’hermétisme, la ren­dant par­fois dif­fi­cile d’accès.

     Mais « le natu­rel »  peut, à l’occasion, reprendre le des­sus, aus­si bien dans la forme que dans l’inspiration (si l’on veut bien consi­dé­rer que les poètes japo­nais sont ins­tinc­ti­ve­ment tour­nés vers la nature). Il en est ain­si de ce poème « Dans la ver­dure de Mitsuke », écrit par ARAKAWA Yôgi en 1975. « Printemps à Mitsuke/​Oh ces taches de ver­dure !/​Comme c’est le matin/​Je ne les pour­sui­vrai pas en profondeur/​Cependant/​Les herbes très haut se balancent ». Nous voi­là, sou­dai­ne­ment, très proches des grands maîtres de la poé­sie chi­noise de la dynas­tie Tang.

  

X