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9 poèmes inédits en français

Par |2018-10-21T05:57:05+00:00 18 mai 2014|Catégories : Blog|

 

Si nous nous tuions l’un l’autre

Nos yeux entou­rés des cils
Comme d’une cou­ronne d’épines
Consacrant défi­ni­ti­ve­ment
Tout regard,
Si nous nous tuions après nous avoir regar­dés
Dans les yeux avec un amour sans fin
Et te connais­sant, je te disais :
Meurs,
Meurs mon amour,
Ce sera si bien
Tu ne seras plus que mien,
Toi né du verbe-père
Tu connaî­tras le goût de la terre,
Tu sau­ras com­bien les racines sont belles
En entre­la­çant tes mains par­mi elles
Avec la joie insen­sée
De ne plus être à jamais…
Et me cares­sant tu me disais :
Meurs, ma ché­rie,
Ma bien-aimée au front d’octobre
Cerclé comme dans les icônes
D’un rond nimbe de mort,
Meurs,
Laisse tes cou­leurs dans les fleurs
Tes longs che­veux, aux sentes d’hiver
Et tes yeux, éclats aux mers
Pour que tu saches
Où les cher­cher
Quand tu revien­dras…
Si nous mou­rions d’un seul coup ensemble
Chacun de nous assas­sin et vic­time,
Sauvé et sau­veur,
En nous regar­dant sans cesse dans les yeux,
Longtemps après que nous ne ver­rions plus…

 

 

De l’eau sor­taient des corps blancs de peu­pliers

De l’eau sor­taient des corps blancs de peu­pliers
Aux formes ensom­meillées et suaves,
De beaux ado­les­cents ou seule­ment des femmes,
Douce confu­sion, leurs che­ve­lures humides
N’osaient occul­ter le désir,
L’eau était sans fin, ronde, immo­bile,
Sur son éclat la lune ver­sait
De l’huile.
Nous mar­chions pieds nus, lim­pides,
Je sen­tais
Mes doigts engour­dis dans ta main,
Il y avait tant d’amour sur les eaux
Que nous ne pou­vions cou­ler,
Tant de silence que le temps
N’osait dire aucune seconde,
Le ciel ne pro­non­çait aucun nuage,
L’eau ne bal­bu­tiait aucune onde,
Seules nos plantes de pied, nues,
Foulant la lumière de lune,
Émettaient un son léger.

 

 

Tant que je parle

Les dents ser­rées à tra­vers ères,
Toute parole est un gage de confiance
Sur la ligne bri­sée entre le ciel et moi –
Te par­lant, tu dois être.
Là-haut dans les mon­tagnes, où les sapins eux-mêmes
Se pros­ternent, gené­vriers, à terre
Et les nuages s’écoulent sur pierre,
Dans les bour­rasques, une parole bat
Elle est sans doute à toi cette voix
Au son tyran et du tré­fonds,
Que perd le vacarme de mon sang
Mais entendent les arbres et les vents.
Mon bien-aimé que per­sonne
N’a vu qu’en songe jamais ailleurs,
Père des mots qui sont en moi
Et sur le non-dire sei­gneur,
Fils incer­tain
Né de la prière
Que je t’élève,
J’ai fati­gué de tant de chant,
De tant de pen­sées sans suite,
De tant de paroles angé­liques.
Tu es sans pitié,
Je ne te vois ni ne t’entends –
Tant que je te parle,
Tu es.

 

 

 

Apprends-moi à brû­ler som­bre­ment

Laisse-moi m’allumer de ton obs­cu­ri­té,
Dans la lumière féroce
Apprends-moi à brû­ler som­bre­ment,
Modèle selon la forme des ailes
Ma flamme,
Et puri­fie-la de toute cou­leur.
Ou,
Mieux encore,
Donne-moi une semence d’obscurité
Que je puisse mettre en terre
Et fais tour­ner plus vite les sai­sons
Pour qu’elle gran­disse,
Que je la sème à nou­veau.
Dans la lumière féroce
Il y aurait alors des forêts et des champs,
Des bois, des ver­gers, des prai­ries et de hautes futaies de nuit noire.
Une ténèbre pro­fonde et tendre
Dans laquelle nous pour­rions mou­rir quand nous vou­drions,
Une obs­cu­ri­té où
Nous ne serions plus beaux, ou bons,
Mais seule­ment seuls,
Et comme nous ne devrions plus regar­der,
En fer­mant les yeux, nous sau­rions voir.

 

Poèmes tra­duits du recueil Octombrie noiem­brie decem­brie /​ Octobre novembre décembre, éd. Cartea Româneascà, Bucarest 1972, non pré­sents dans l’anthologie Autrefois les arbres avaient des yeux (pré­face, bio­bi­blio­gra­phie, sélec­tion et tra­duc­tion du rou­main  par Luiza Palanciuc, éd. Cahiers Bleus /​ Librairie Bleue, Troyes, 2005).

 

 

 

Ce miroir

Entre nous deux
Ce miroir mou, incer­tain
Incliné de telle sorte que
Je ne me vois pas
Tu ne te vois pas,
Mais je te vois
Et tu me vois,
Nos yeux se ren­contrent
Et s’entenaillent
Sur son hori­zon argen­té.
Tant que ce miroir conti­nue­ra d’être
Et nous accueillir
Dans son rêve pro­fond,
La vie et la mort
Où tu es, où je suis,
Ne sont que des contes
Où je suis, où tu es.

 

 

 

Au bon vou­loir

Que pour­rais-je te deman­der
Si quoi qu’il en soit, tu sais
Tout ce que je pour­rais te deman­der ?
Que pour­rais-je sou­hai­ter
Si tu décides quoi qu’il en soit
Ce que je pour­rais sou­hai­ter ?
Je suis parce que toi
Tu as dit que je sois –
Un jeu au bon vou­loir
Tu veux ce que je dois vou­loir…

Lâche-moi un peu, endors-toi,
Oublie-moi quelques ins­tants,
Que je puisse conce­voir une chose
Qui ne t’est pas déjà pas­sée
Par la tête aupa­ra­vant !
Laisse-moi tran­quille,
Dans une paix que tu n’as pas pro­gram­mée !

N’es-tu pas fati­gué de tout savoir à l’avance ?
Voilà, à cet ins­tant j’écris un poème
Que depuis long­temps tu connais
Par cœur.

 

 

 

Plage

L’écume jetée sur la rive comme le sperme
Du ventre entré en putré­fac­tion
De l’océan,
Et les plumes aux traces de pétrole
Perdues par de vieux oiseaux,
Et les œufs assé­chés dans les pois­sons morts depuis long­temps,
Et les myriades de semences de sable
Dans les­quelles se sont pétri­fiées,
Jamais nées,
Des plantes insoup­çon­nées.
Tout est sté­rile, inter­rom­pu,
Les rayons des soleils éteints seule­ment
Continuent encore de nous atteindre
Avec leur tendre pou­voir de mort.

 

 

 

Tout aus­si

Pousser plus loin
Les fron­tières de l’obscurité
Accroître ne serait-ce que d’un mil­li­mètre
Le lieu vide lumi­neux
Qui t’aveugle, en t’empêchant,
Tout comme les ténèbres, de voir.
En fait
T’effraient aus­si bien
Ce que tu com­prends
Et ce que tu ne com­prends pas,
Ce que tu vois
Et ce que tu ne peux per­ce­voir :
Tout aus­si vain­cue à tous ins­tants,
Tout aus­si aveugle par tous midis.

 

 

 

Mandala

L’image intense du dia­mant qui m’aide
À pas­ser du confus état de veille
Dans la brusque illu­mi­na­tion du som­meil,
Scintillement inté­rieur,
Forme de lumière des­si­née
Avec la lumière sur la lumière,
De sorte qu’on ne dis­tingue plus
Qu’une mys­té­rieuse com­bus­tion
Qui donne sens à tout.
Tout comme le rayon blanc du dia­mant
Se brise en éclats colo­rés,
Tout comme le ser­pent mord sa queue
Et se trans­forme en anneau,
Dans la pro­fon­deur des racines sans fin
Les peuples du monde délirent pareille­ment.

 

 

Poèmes tra­duits du recueil Refluxul simţu­ri­lor /​ Le reflux des sens, éd. Humanitas, Bucarest 2008 (2ème édi­tion), non pré­sents dans l’anthologie Autrefois les arbres avaient des yeux (pré­face, bio­bi­blio­gra­phie, sélec­tion et tra­duc­tion du rou­main  par Luiza Palanciuc, éd. Cahiers Bleus /​ Librairie Bleue, Troyes, 2005).

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