> Alain Breton en poète trop effacé

Alain Breton en poète trop effacé

Par | 2018-05-27T03:26:12+00:00 15 décembre 2012|Catégories : Critiques|

« La parole nous livre
Aux eaux impor­tantes ».

Le poète Alain Breton co-dirige La Librairie Galerie Racine, lieu d’évènements, édi­teur de recueils de poé­sie et de la revue Les Hommes Sans Épaules. Jeune, il a ren­con­tré nombre de per­son­na­li­tés du monde de la poé­sie, de Yves Martin à Guy Chambelland en pas­sant par son oncle Michel Breton, auquel nombre de poèmes sont ici dédiés. Son père, Jean, était édi­teur. Rien à voir avec André Breton et le sur­réa­lisme, quoi que… Les Hommes Sans Épaules pro­longent aujourd’hui, sous l’égide de Christophe Dauphin, une cer­taine idée du sur­réa­lisme. Alain Breton a com­men­cé à publier ses poèmes à la fin du 20e siècle tout en étant fort actif dans ce même milieu de la poé­sie, col­la­bo­rant ain­si de près à Poésie 1. Une aven­ture dont la mémoire demeure forte. Le publiant dans la col­lec­tion « Poètes trop effa­cés » de sa mai­son d’édition, Le Nouvel Athanor, Jean-Luc Maxence donne à lire des poèmes extraits de la dizaine de recueils publiés par Breton ain­si qu’une série d’inédits. Du point de vue de Maxence, le poète est un « mys­tique sans Dieu », et à lire Breton on ne pour­ra qu’être d’accord avec cette façon de voir. Les poèmes sont sou­vent ceux d’un homme dans le siècle qui regarde le monde d’un œil et d’un sou­rire émer­veillés. C’est la vie qui forme lumière :

 

Les yeux ban­dés
J’entends le chant.

Le lac de la terre
Boit ton sceau sur­chauf­fé.

Tu te redresses
Au der­nier moment
Pour rendre sa vio­lence à l’air.

D’une cer­taine manière, l’acte d’être poète est ini­tia­tion au réel du monde, à la vie qui est lumière. Cette vie, un tout dont nous ne voyons qu’une part ain­si qu’un pro­fane mar­chant les yeux ban­dés :

 

Moi,
Novice
Devant la beau­té

Le monde est le temple de la vie. Comme cha­cun de nous.

Tout cela ne va pas sans humour, Alain Breton sait com­bien nous jouons, ain­si lorsque sa poé­sie évoque les sumos. Cela ne va pas non plus sans la femme, sans laquelle il est peu de poé­sie, femme pré­sente ici presqu’en per­ma­nence, femme et corps tou­chés, reliés :

Alchimie grave de ton ventre

Ta bouche
Ta paix

Commencée tan­tôt des étoiles.

 

« Alchimie », le mot résu­me­rait presque la poé­sie de Breton et l’on sai­sit la place don­née à sa poé­sie par Maxence, dans cette col­lec­tion, chez cet édi­teur. Nous sommes là entre bons hommes concen­trés sur les choses sérieuses. Elles ne sont pas si nom­breuses en réa­li­té, n’en déplaise à la pro­pa­gande mas­sive en vigueur, et le mot « alchi­mie » en est.

Le recueil porte en lui une force d’émotion qui s’impose avec les poèmes extraits de Ça y est le monde, ini­tia­le­ment parus chez Chambelland en 1990, et écrit dans le sillage de l’oncle Michel Breton. C’est un pan entier de l’histoire de la poé­sie de la fin du siècle pas­sé qui revit d’un coup ici. Et cette émo­tion se pro­longe avec les poèmes issus du recueil Le long du fleuve Orénoque, parus la même année, poèmes qui disent l’acte de don­ner nais­sance autant que celui de naître ou de renaître, poèmes qui parlent de cette concor­dance de ce qui est, lorsque cela est dans l’instant d’être. Alain Breton dit l’accouchement du renais­sant, autre­ment dit du poète. Alors, en effet, « Que la clar­té attende » ou « Que le néant t’explique ». La vie est un rituel cor­rec­te­ment ordon­né. Un poème. Né du chaos, comme toute forme d’ordre. Et voué à y retour­ner en quête de nou­velle nais­sance. Nous ne sommes donc pas éton­nés de lire en clô­ture de Ça y est le monde un poème à la mère, poème pla­cé dans cette antho­lo­gie à l’orée des extraits de Juste la terre :

 

Ma mère, tu le sais,
Je suis tou­jours la gre­nouille de sang entre tes
cuisses,
Je pends encore dans le laby­rinthe de l’air,
Je reviens vers tes mains d’heures innom­brables,
Sur ton ventre tam­bou­ri­né.
Je fus le des­sein, le sans-corps, l’éponge solaire.
Qu’es-tu deve­nue après tant de guet, de
souf­frances ?
Ton cœur m’a lan­cé dans l’espace,
Tu m’as don­né des yeux, des jambes,
Un pré­nom, des entrailles et un sexe,
Le droit de rêver aus­si, mouillé des tur­bu­lences
Du terre-plein de ton ventre – ô laine lyrique, ma
peau chaude.
Ma mère, depuis lors, tu planes au-des­sus des
sai­sons.
Sans doute ai-je quit­té le seul lieu sûr, fra­cas­sant
l’origine,
Mais, ser­ré comme piaf dans la lumière,
Regarde :
Sans cesse, je tombe sur le ciel.

C’est dit.

 

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