> Alexandre Hollan & Danièle Faugeras, Quelque chose n’est

Alexandre Hollan & Danièle Faugeras, Quelque chose n’est

Par | 2018-05-20T15:46:47+00:00 10 mai 2014|Catégories : Blog|

Vague de phrases
 

    ral­lu­mant
    rani­mant.

 

        Poème.

 

Ainsi, res­pi­rant, repre­nant silen­cieu­se­ment son souffle, expi­rant encore, un peu plus loin, la poé­sie de Danièle Faugeras pro­gresse. Peu de mots, qui s'inscrivent moins sur le papier que la blan­cheur de celui-ci ne les laisse poindre. Mots enten­dus en pas­sant, peut-être bien est-ce notre oreille qui hésite : ral­lu­mant ? rani­mant ? Des liens de sens entre les deux, des che­mins plus ou moins longs selon les lec­teurs, des murailles pour­quoi pas… Une poé­sie qui laisse libre de.

Un ouvrage où l'on se déplace par­mi les corps comme au milieu des mots, les 11 des­sins de Hollan eux mêmes sour­dant d'un voile dia­phane, les embruns peut-être. Chacun der­rière une page de papier calque, que l'on tourne avec un sen­ti­ment d'effraction pour, à leur corps défen­dant, dévoi­ler ces Vénus pudi­cae dont la der­nière est un beau pro­fil de gros­sesse : pre­nant corps elle prend garde /​ (…) désir /​ de sai­sir (…)

Dessin qui par ce dis­po­si­tif acquiert une qua­li­té lan­ga­gière, alors que le mot impri­mé, lui, se maté­ria­lise.

quelle            que

 

    chose

 

n'est pas

 

rien

 

(pour peu que

 

À la faveur de cette paren­thèse non refer­mée, le blanc s'emplit de vie, comme si le poème, à la manière de l'art de l'intaille, fai­sait accé­der la matière au sens par le creu­se­ment du signe.

Parlons-en de ce signe. Le n'est du titre fait pen­ser à « naît », de même que le verbe lie voi­sine avec lit et plus loin délire. Une écri­ture uti­li­sant le poten­tiel poé­tique du jeu de mots, ce dont les ana­lystes laca­niens font un grand usage, moins pour signi­fier que pour jeter dans le dis­cours des bombes para­doxales.

Pour dire quoi ?

La pré­sence.

La pré­sence de… ? on ne sait. Pas de nom, ni de com­tesse sor­tant à telle heure, pas de figure, pas de sub­stan­tifs, ou très peu : au devers de la page /​ sa pré­sence /​ alors /​ affluant . Poésie non-nomi­na­tive où ce qui compte c'est les rela­tions, les rap­ports, ce qui se lance et se tisse entre les signes. Beaucoup de pro­noms sans anté­cé­dent aus­si, des « lui », des « l' », des adverbes, autant d'étais qui n'ont rien d'autre que la page blanche à sou­te­nir.

Le mot cesse d'être un voile pour, à l'aide de très peu, tou­cher le réel. Somme toute l'expérience en fran­çais la plus proche que je connaisse de l'esprit du haï­ku, bien mieux que les imi­ta­tions « sub­stan­tives » qui s'en récla­maient dans les années 80.

Voici un livre qui célèbre la vie par le vide entre les cel­lules… étant ain­si réunis n'est et naît. Un élan de vie qui est sens, qui est forme et qui cir­cule entre les regards. Car les corps de Hollan où la caresse du fusain révèle les ver­ge­tures du papier, à l'image des mots inter­ro­geant sans cesse leur énon­cia­tion, font de la page un miroir où c'est l'acte de voir (et d'entendre) qui est mon­tré :

miroir à corps per­du

 

Page après page, Danièle Faugeras avance des motifs plus nets, fes­tons /​ de rouille, une odeur, une défla­gra­tion. Selon sa for­mule pré­sence insue pou­droie, ils sont la pous­sière, les par­ti­cules un peu plus grosses qui laissent devi­ner qu'un visage, ou un pay­sage (libre de, ai-je dit), est ici.

S'en remet­tant aux doigts incon­ti­nents, plu­tôt qu'aux fluides fau­teurs de forme, la main, la confiance en la main qui conduit le tra­cé, trouve l'intuition du mot juste à poser. Et pour­quoi ne pas lire « in-conti­nents », ces poèmes sug­gé­rant la fin du contour, de la limite car­to­gra­phiée. Ce qui ne veut pas dire la confu­sion.

Réflexion autant que bon­heur de lec­ture, la langue du poète offre une repré­sen­ta­tion par le dedans de la vie, comme ces images four­nies par les micro­scopes ou téles­copes élec­tro­niques. Il n'est pas for­tuit que cette écri­ture se mani­feste au moment où les expé­riences scien­ti­fiques s'occupent de l'écume plu­tôt que du rocher :

pas­sage d'une onde

 

sitôt entre­vu

 

   éteint

 

Il faut s'exercer à lire ce presque silence, à dire le blanc, à relier le monde entier et le cœur du monde à l'adverbe fur­tif.

 

 

 

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