> André VELTER : Loin de nos bases, prose-poème, et  Le jeu du monde – Cartes à Yanny

André VELTER : Loin de nos bases, prose-poème, et  Le jeu du monde – Cartes à Yanny

Par |2018-08-20T07:24:33+00:00 3 avril 2016|Catégories : Critiques|

 

André Velter est un poète qui a la bou­geotte. Sans doute par le fait d’avoir croi­sé la poé­sie sur son che­min, le voi­ci ins­pi­ré pour des livres en forme de proses poé­tiques de voyage. De ses deux récentes publi­ca­tions, la pre­mière est cer­tai­ne­ment la plus sin­gu­lière. Par la grâce d’une ami­tié avec un tra­duc­teur-poète expert en sino­lo­gie, Jacques Dars, voi­ci que l’auteur remet ses pas dans ceux du St John Perse d’Anabase (Alexis Leger, poète fran­çais prix Nobel de Littérature 1960), mais éga­le­ment, il met les pas de son écri­ture jusqu’à un cer­tain point dans celle de son pré­dé­ces­seur : par exemple, le livre comme ceux de St J.P. est impri­mé en ita­lique, et se com­pose de cha­pitres numé­ro­tés enca­drés de deux « chan­sons », un rap­pel d’Anabase. Cependant au lieu de dix cha­pitre, Loin de nos bases en com­porte treize, (shi-san en chi­nois) peut-être en rai­son d'un motif occulte. Par exemple, pour les choses qu’on offre, les chiffres impairs en Chine sont mal vus, car cela laisse entendre qu’une per­sonne manque à l’appel. La règle ne vaut natu­rel­le­ment pas lors d’un deuil : en l’occurrence, on peut consi­dé­rer qu’un Absent (Dars ? Perse?) hante le livre. Quoi qu’il en soit, l’écriture nous emmène en che­min jusqu’à Tao Yu, le temple « à une jour­née de che­val de Pékin » où Alexis Leger rap­porte qu’il avait écrit son Anabase. Bien enten­du, cet iti­né­raire en poé­sie chez André Velter engendre un texte mul­tiple en son essence : ce n’est en rien un pas­tiche de St J.P. et pour­tant on y peut entendre l’esprit du poète, ce n’est pas un livre de com­men­taires, pou­rant il com­mente, ce n’est pas un livre de sou­ve­nirs mais il se sou­vient, ce n’est pas un mani­feste, et pour­tant il prend par­ti, il bran­dit des sen­tences et des for­mules. Bref, c’est un texte poé­tique sui-gene­ris, et qui, à la dif­fé­rence d’Anabase, n’est que faus­se­ment une « mon­tée » vers un repère rêvé, un « amer », un lieu polaire, cen­tral, mais à mon sens bien davan­tage la prose d’un cou­reur de déserts, de socié­tés, de civi­li­sa­tions, avec son corol­laire de réflexions phi­lo­so­phiques spon­ta­nées. En ce sens, le temple (en ruine) ne joue que le rôle d'un pré­texte à péré­gri­na­tion. Par là, ce livre rejoint son faux-jumeau : Le jeu du monde. Dans cet autre volume, André Velter traite une mul­ti­pli­ci­té de sites de la pla­nète sous formes de cartes pos­tale qui posent comme une loupe, par­fois éru­dite, sur un lieu, puis un autre, et un autre, de loin en loin, au cours du périple du « Poète-Pérégrin », résu­mant – en ajus­tant la focale de son écri­ture sur un essen­tiel remar­qué, sur une poi­gnée de traits carac­té­ris­tique, – ce qu’il a pu sai­sir, sur­prendre de « l’esprit des lieux » ; il faut consi­dé­rer cepen­dant que ces deux livres ne sont pas du tout des livres « d’établissement » ou de « conquête », fût-ce en esprit, en fan­tasme. Ils ne sont pas non plus des rela­tions d’un périple de tou­riste, même si l’on pour­rait un moment le pen­ser : ils pré­sentent un témoi­gnage « non-ancré » de l’existence poé­tique de la pla­nète que nous habi­tons. Par non-ancré, j’entends que l’impression qu’on en retire est celle d’une sorte de liber­té, à l’aune de laquelle les choses sont esti­mées sans vision spé­ci­fi­que­ment pola­ri­sée sur l’occident. De bases, en fait, il n’y en a point. Pas d’endroit pri­vi­lé­gié, mais des étapes, avec leur escorte de rêve. Le poète devient un moderne arpen­teur pla­né­taire, pour lequel chaque point de chute momen­ta­né est un monde à aimer, connaître, résur­mer de façon plus ou moins abs­traite ou concrète – c’est selon. Pour illus­trer ce que je veux dire, parole à l’auteur lui-même : « Dans mon sou­ve­nir, le What Xieng Thong était le lieu que j’aimais le plus au monde. Sentiment qui se confirme aujourd’hui, avec aus­si­tôt le défer­le­ment des autres lieux que j’aime le plus au monde ! […] » (p 128 – Le Jeu…) Ainsi par­tout notre poète vit inten­sé­ment la « chance d’être quelque part ». Il ne s’agit plus de noma­disme oppo­sé à de la séden­ta­ri­té, mais d’une forme de séden­ta­ri­té para­doxale qui se sent, avec une curio­si­té heu­reuse, un hédo­nisme contem­po­rain, chez elle dans une infi­ni­té de lieux dif­fé­rents, pour les­quels elle éprouve indis­tinc­te­ment une sym­pa­thie recon­nais­sante, voire de l’amitié, laquelle enve­loppe dans son élan une pla­nète entière, la nôtre. C’est la démarche men­tale que la carte de Mexico du 17 février 2014, avec sim­pli­ci­té dévoile : « Écrire à un ami dans la plus belle poste de la pla­nète encore appe­lée « Terre » est un plai­sir des plus vifs […] L’édifice est fas­tueux mais presque déser­té, pareil à un qui n’intéresserait plus per­sonne, et serait en passe d’accéder au rang de relique. Correspondre devient ici un acte de résis­tance simple et silen­cieuse, réso­lu­ment archaïque, par là des plus néces­saires, car sans de telles sur­vi­vances, qu’en serait-il des émo­tions, des sur­prises, des aven­tures à trans­crire et trans­mettre ? » (Le jeu – p.129). Il me paraît qu’avec ces mots André Velter avoue le prin­ci­pal de l’ambition et de la tona­li­té poé­tique qui ont pré­si­dé à ses deux livres.

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