> Anna JOUY : De l’Acide citronnier de la lune

Anna JOUY : De l’Acide citronnier de la lune

Par |2018-10-15T17:07:41+00:00 1 mai 2016|Catégories : Critiques|

 

Ça y est la nuit est sèche”

 

Le nou­veau recueil d’Anna Jouy, paru aux nou­velles édi­tions Alcyone, recréée récem­ment par Sylvaine Arabo, après l'aventure des édi­tions de l'Atlantique est pla­cé sous le signe de la lune et du petit jour qui vient. De courts textes en prose, sont enca­drés par deux poèmes en vers libres qui ouvrent et ferment le recueil sur l'ordinaire des jours, “ Les pois­sons du ciel perdent leurs lisses écailles /​ ce sont pour­tant des jours sans arêtes”; et le désir de “se faire la belle”. Ce sont là les der­niers mots par les­quels se ter­mine le recueil.

Chacun des poèmes en prose se pré­sente comme une vignette, sai­sie devant la fenêtre, au bureau, alors que l'aube se fait attendre, dans ce moment qui est chez Anna Jouy le moment du rituel de l'écriture, du face-à-face avec la nuit, du face-à-face avec le jour incon­nu qui s'annonce. Du titre, l'écriture a l’acidité par­fois poi­gnante ; mais aus­si des éclats d'autant plus intenses qu’ils sont piquants ou brefs, cette lumière du citron posé dans la coupe où sont ran­gés les fruits sur la table du salon.

Il y a de la ron­deur, de la dou­ceur aus­si ; des jeux de mots qui font sou­rire, et cette richesse d'images, toutes ces heu­reuses sur­prises et bon­heur de parole, qui rendent sonores le manque, le silence, la peur du vide qui forment le fond cruel du recueil.

Attentive aux mou­ve­ments, aux pous­sées, au vent qui n'est pas chez elle méta­pho­rique, au silence qui s’épluche peau après peau, déli­ca­te­ment, dans la phrase du poème qui recueille la vibra­tion, la danse, ce qui bouge et tangue même imper­cep­ti­ble­ment et dont on sait bien, ou devine, que c'est le sens qui, dans la patience atten­tive, inquiète et dou­lou­reuse est espé­ré et atten­du : “Tanguer n'est pas se noyer”, écrit Anna Jouy à la page 18, “ suivre le mou­ve­ment, adhé­rer au flot­te­ment et le savoir si essen­tiel. Y cher­cher une danse, une appar­te­nance moins raide. (…) des mots qui construisent en soi son propre navire.”

Il n'est pas ques­tion de tem­pête, le lyrisme ou la plainte ne sont pas la volée ordi­naire chez Anna Jouy. Non, ques­tion de ver­tiges plu­tôt, de volon­té de res­ter à flot rageu­se­ment ; ou encore ques­tion de cet effa­re­ment, enre­gis­tré nuit après nuit, devant ce qui est et qui semble si creux, si fer­mé, si énig­ma­tique. Nécessité du che­min d’écriture, com­pa­rable à celui de Sysiphe quand la poète écrit qu’il faut à nou­veau “mon­ter à l’assaut de ta lampe”. Et tou­jours recom­men­cer pour cher­cher “une magie concas­sant la nuit”. Reprendre le rituel de l’écriture matu­ti­nale , pour “insis­ter d’une façon qui perce, qui entaille (…) car elle nous doit bien ça”. La lumière.

La véri­té et la jus­tice du poème exigent de recon­naître, aube après aube, que rien, ni l'autre pré­sent au détour de quatre ou cinq poèmes, ni le poème lui-même, rien ne sau­rait com­bler le manque. Un ani­mal qui passe der­rière la haie du jar­din et dont on lit la trace dans la neige ; la pluie qui pépie comme les oiseaux ; le vent qui parle le lan­gage des feuilles, des branches ; la “fausse pagaille” des champs de col­za, dont aucune des lignes ne se recoupent jamais ; cette courte val­lée de la Suisse où vit Anna Jouy, et où il manque la mer, l'espace pour éti­rer l'horizon : figures de l’infime, de la trace, de l’absence.

Aube y es-tu ?” lance le poème. Quand par­fois le pay­sage s’anime alors que la lumière petit à petit pèle l'obscurité, cer­tains matins renouent avec le prin­temps. Et “le corps a un goût de bois vert”.

C'est la force de la construc­tion de ce recueil ; on y vit de pages en pages le pas­sage des sai­sons ; à sa fenêtre, la poète écrit “les cir­cu­la­tions invi­sibles”. La neige, la pluie, les arbres vides, les feuilles ; la lumière, le froid. Tout change, bien sûr, c’est par là aus­si que le recueil au ras du vivant nous atteint ; mais répé­tée de jour en jour, c’est de pages en pages dans une aube per­pé­tuel­le­ment sur le point d’advenir, dans ce sus­pens, sur le fil per­ma­nent de cette hési­ta­tion de la lumière que le recueil nous fait tenir. Debout. Voilà “l’entrée du miracle” qu’elle par­tage avec nous.

Jamais je n'ai pu convaincre l'éveil” écrit-elle, page 42 ; mais la poé­sie n’est pas défaite. Le livre fer­mé, nous reste le goût et la matière de l’aube vue à hau­teur d’une vie humaine. Il faut deman­der à Anna Jouy de conti­nuer à se pos­ter à sa fenêtre.

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