> Anthologie “pas d’ici, pas d’ailleurs”

Anthologie “pas d’ici, pas d’ailleurs”

Par | 2018-05-20T14:10:52+00:00 19 octobre 2012|Catégories : Critiques|

 

  Ce sont des voix, ce sont des pas, elles marchent depuis ici, depuis ailleurs, elles sont autant d’ici que d’ailleurs, et cette antho­lo­gie est de notre point de vue l’événement poé­tique de cet automne. Un livre à ne man­quer sous aucun pré­texte. Il faut d’ailleurs en pro­fi­ter pour saluer le cou­rage édi­to­rial de Voix d’encre : publier un tel « monstre » en ce moment, ce n’est pas rien. Qu’on en juge : plus de 300 pages, 222 textes signés par 156 femmes poètes écri­vant en fran­çais, mais pas seule­ment, et ori­gi­naires ou vivant… ou ayant vécu en divers endroits du monde. Outre la qua­li­té indé­niable des voix ici publiées (bien sûr, cha­cun lira dans un tel volume selon son goût et son uni­vers per­son­nel), c’est cela qui frappe d’emblée : pas d’ici, pas d’ailleurs est un acte poé­tique en lui-même, par son ouver­ture réelle au monde entier. Une sorte de réponse poé­tique à la glo­ba­li­sa­tion éco­no­mique. Comment pour­rions-nous, au sein de Recours au Poème, être insen­sibles à une démarche de cette sorte ? Les esprits cha­grins (et vieillots) diront qu’il n’y a que des femmes. Et alors ? Toute antho­lo­gie est fon­dée sur un choix de départ, et l’écoute des voix fémi­nines contem­po­raines est la ligne de crête de cette antho­lo­gie. Très bien. On ima­gine le temps et le tra­vail néces­saires, même si les archi­tectes du volume sont quatre, pour mettre en œuvre une aven­ture pareille. L’idée est venue à Sabine Huynh, écri­vain, poète et tra­duc­trice dont la vie est et a été nomade, tan­dis qu’elle mar­chait dans la neige à Ottawa. Elle venait de décou­vrir l’anthologie de poé­sie fémi­nine contem­po­raine de langue anglaise. Pourquoi pas dans le domaine fran­co­phone ? Le pro­jet s’est mis en place en col­la­bo­ra­tion avec Angèle Paoli, Andrée Lacelle et Aurélie Tourniaire. Bien sûr, il y a quelque chose de fémi­ni­ne­ment « mili­tant » dans une telle antho­lo­gie. Tant mieux ! En cette époque où des malades, se pré­ten­dant « humains », sont acquit­tés de leurs actes de viols col­lec­tifs, au cœur de la République fran­çaise, par les tri­bu­naux, il est bon que de telles voix poé­tiques et fémi­nines, fon­da­men­ta­le­ment humaines, se fassent entendre. 

  Le volume va bien plus loin que cela. Il ne s’agit ici évi­dem­ment pas de défendre une quel­conque iden­ti­té, fémi­nine ou autre, mais bien au contraire d’affirmer le carac­tère contem­po­rain d’une par­tie de plus en plus grande de l’humanité (car la poé­sie parle de l’homme tout autant que la  phi­lo­so­phie) : un carac­tère nomade. Le monde s’est ouvert. Tous les êtres humains ne sont pas encore impli­qués, essen­tiel­le­ment pour des rai­sons éco­no­miques, par­fois aus­si cultu­relles, mais c’est un fait. L’ouverture du monde est pour l’homme un fait his­to­rique majeur. Et ce n’est que le début. Sabine Huynh écrit ain­si : « nous avons opté ici pour la culture-monde, à l’opposé des cultures du monde ». Acte. C’est de notre nais­sance col­lec­tive dont parle cette aven­ture. Et cela nous plaît, à nous qui, dans Recours au Poème, sommes des vaga­bonds de la poé­sie.

 Sabine Huynh et ses amies ont donc deman­dé des poèmes autour du noma­disme à des poètes femmes connues ou non, sou­vent édi­tées ou non (sinon en revue). Des poèmes inédits. Le tout est orga­ni­sé en sept par­ties (chiffre sym­bo­lique que Recours au Poème affec­tionne tout par­ti­cu­liè­re­ment) : sous les cieux de l’errance, dans les flots du temps, au royaume des ombres, sur l’île de la nites­cence, dans les contrées de l’intime, vers les caps de l’imaginaire, sous une voûte de voix et d’encre. J’aime cette der­nière idée, d’une voûte étoi­lée toute de voix et d’encre peinte. L’ensemble est de toute beau­té et de très haute fac­ture, néces­saire. On lira dans ces pages nombre de poètes publiées ou ame­nées à l’être par nos soins, bien d’autres aus­si, que nous décou­vrons par­fois. Impossible de citer les unes ou les autres, ce serait trop sub­jec­tif. Et puis… un peu de cour­toi­sie à l’ancienne ne fera pas de mal en ces temps trou­blés où l’on oublie trop sou­vent que la fémi­ni­té est cette part de notre huma­ni­té por­tant la vie en elle. C’est un des noms de la poé­sie. Toute biblio­thèque digne de ce nom com­por­te­ra ce pas d’ici, pas d’ailleurs.  

 

Pour aller plus loin : http://​ter​res​de​femmes​.blogs​.com/

La revue de poé­sie, de cri­tique et de lit­té­ra­ture d’Angèle Paoli. 

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