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Appelé à disparaître (extraits)

Par |2018-10-15T17:07:57+00:00 8 septembre 2013|Catégories : Blog|

 

Nous nous retrou­ve­rons au ren­dez-vous des rivières, sur un sable qui ignore le goût de sang, à l’amitié d’arbres qui ne connaissent ni la hache ni la foudre.

                                                                            Yves Elléouët

 

 

 

de nos bras à ceux des femmes, pas une once de matière, nulle dis­tance et tout autant l’espace du vaste monde, lati­tudes offertes, ciel ouvert

rivière est le fémi­nin de rêve

la beau­té des femmes dont nous devi­sions entre nous, nous la devi­nions lumière de jour, fil d’or au plus ocre des nuits, luciole dan­sant sur les arêtes du temps, veines de char­bon striées d’aube

beau­té des femmes, mor­sure des dieux, mag­ma plus que sang aux tré­fonds de nos veines, par­cours

à la nais­sance de leurs che­veux, la racine de leurs traits, la seconde ini­tiale, l’engendrement des mondes

les femmes étaient plus belles que les prin­cesses de la vie qui sont plus belles que les prin­cesses des contes

de leur beau­té sans reste à notre sang sau­vage, un éta­lon de foudre, comme une passe de lumière

s’il est vrai que le soleil embel­lit la che­ve­lure des femmes, l’inverse l’est autant

le jour était un peu plus clair que la lumière, les rivières légè­re­ment plus ivres de vivre que les rives, l’air un rien plus léger que le vent

au cou nu des femmes, pas de rivières de dia­mants, l’inverse exact, le dia­mant des rivières

à leur beau­té, nous allu­mions les feux qui jalon­naient la nuit (une mèche de leurs che­veux, une seule, et les bran­chettes flam­baient d’autre chose que des étin­celles com­munes des silex, pauvres pierres per­dues)

à voir les femmes face à nous, nos yeux étaient fina­le­ment vivants, enfin venus à la sève des nais­sances, entière beau­té dont ils étaient capables

nos songes avaient par­tie liée aux femmes, trait à leurs traits

avant de dis­pa­raître, nous dépo­sions aux pieds des femmes l’offrande timide des galets blancs de notre amour, regard bais­sé dans le rou­gis­se­ment de nos joues

nageurs d’un seul amour, nous allions les uns près des autres, nous croi­sions, nous frô­lions dans l’eau plus vaste striée de vagues, ver­so du monde

mitoyens des flots, nous étions près de l’eau, non loin, à deux doigts et guère plus, le soleil bleu à nos épaules, le verbe vivre au tra­vers de nos corps

ain­si les après-midi, les sai­sons, les années filaient-elles les unes à la suite des autres, perles du col­lier d’or, direc­tion claire au temps, us et usage de l’éternel

du point de l’aube au fil de la nuit, nous ne fai­sions rien d’autre que de res­ter des jours de suite à sim­ple­ment mirer les eaux mobiles, immo­biles

à voir les femmes se dres­ser hors des flots, le souffle nous man­quait, nos cœurs défaillaient, égrè­ne­ment des heures, épar­pille­ment des mondes et soli­tude

les femmes ne s’emparaient pas d’un cœur qu’elles avaient trou­vé, elles l’avaient vu naître, il leur appar­te­nait à jamais désor­mais, rouge et blond

les femmes don­naient envie de les pro­té­ger, de les ceindre, de les prendre dans nos bras, de leur tendre en offrande les fleurs de l’impossible, aigu du bleu des roses

nous nous appro­chions maintes fois si tel­le­ment du ciel que nous ne quit­tions pas la terre

nous ne vivions pas d’amour et d’eau fraîche, l’amour était l’eau fraîche

la beau­té des femmes trou­blait autant qu’elle apai­sait, fou­droie­ment puis grand calme, vague abrupte et sou­dain sable doux, sac­cage d’orages puis accal­mie amie

les femmes n’allaient pas nues, elles pas­saient leurs vête­ments d’invisible

à l’œil nu, les matins étaient sem­blables, mais cha­cun était autre, dif­fé­rent, saveur unique

de la beau­té des femmes à celle du bleu du ciel (la cou­leur de leurs yeux), le silence tis­sait de ses pha­langes un concert, une concorde, navette du fil d’encre au métier à aimer, aiguilles de pin sous la plante des pieds

les femmes ne pre­naient pas la parole, elles avaient à cœur de la rendre, d’aussitôt la trans­mettre (le vent s’attardait peu à leurs lèvres)

cette dou­ceur bleue à leurs yeux, nous n’en sou­hai­tions pas l’exil, nous l’appelions de rêves nom­més elles

du rouge du sang des veines au rouge du rouge-gorge, qua­si une même cou­leur, une teinte parente, l’été sans s et le soleil qui conti­nue

la dou­ceur des lèvres des femmes à l’été du bai­ser, l’acmé, ce goût d’eau et de vent, le miel du ciel, nos traits mieux que nous, nos empreintes désor­mais, seconde nais­sance et néan­moins pre­mier visage

dans le jar­din de notre amour, les pen­sées étaient sans pen­sées, les sou­cis sans sou­cis

une flamme de foudre à une bran­chette de pin était une devise autre­ment vraie que mille et un dis­cours de mille lieues

plus encore que la petite herbe du des­tin, davan­tage que le trèfle à quatre feuilles du hasard et des chances, la fleur abso­lue, le trèfle à une feuille de l’amour     

d’un sou­rire à leurs lèvres, les femmes aimaient déci­der du prin­temps, mettre un terme à la neige ou au revers lui pro­po­ser de naître

les femmes lis­saient-elle la robe d’un faon, la biche ne le reniait pas pour autant mais l’en aimait davan­tage, sillage de grâce, tra­jet des paumes

mots ou bai­sers, un homme se résume à ses lèvres, à la beau­té qu’elles peuvent ou qu’elles essaient

nous ne tenions à nous qu’autant que les femmes tenaient nos mains

l’empire sans vio­lence, la loi de velours, nous ne pou­vions nous en défaire, la tenir loin de nous sans aus­si­tôt renier nos traits

plus qu’à leurs empreintes digi­tales, nous recon­nais­sions les femmes à une dou­ceur en elles, mille choses tendres qu’elles disaient avec ou sans les mots, d’une manière l’autre

les femmes avaient le regard franc et bleu de leurs yeux, ce noir éga­le­ment de leurs pru­nelles qui nous menaient près d’elles mais aus­si nous tenaient à dis­tance, atti­rance et res­pect

jeu­nesse, beau­té, elles avaient ce que nous n’avions et par là brû­laient nos sorts, clé du jour, hache, entrée, sor­tie du laby­rinthe

dès que les femmes quit­taient nos yeux (nous les per­dions de vue), ce tres­saille­ment, cette rage de nerfs en nous, décharge de feu et pure dou­leur (même notre ombre nous lais­sait, nos traits – nous étions seuls)

un soir hideux, nous fûmes si seuls, le vent sur l’eau ne nous par­la même pas, la pluie nous igno­ra, les étoiles ne vou­lurent plus de nous, nous pré­fé­rèrent des troncs pillés de foudre, des racines mortes

rive­raines du silence, amies du calme, les femmes par­laient bas, qua­si pas, leur rire était léger, leur voix ne cou­vrait rien (ain­si l’ombre invi­sible du milan blanc sur les laisses de la neige)

grand ou petit jamais, il n’était pas de gestes brusques, vio­lents, de mots plus hauts que d’autres, de phrases bru­tales (nous nous enten­dions bien avec la nuit, la paix nous appré­ciait)

au plus sonore de l’amour, nous ne com­met­tions pas plus de bruit que l’eau des rivières en son cours de silence, que le vent ame­né à se taire sur le soir, calme et paix (si les étoiles se tai­saient au centre de la nuit, nous en fai­sions de même)

au point pré­cis où l’eau chante, où l’air prend feu, où le vent se déguise à sa guise

fors les mots rouges de l’amour, l’idiome natal, nos langues res­taient au four­reau du silence  

n’écoutant volon­tiers les mots, nous des­cel­lions rare­ment les lèvres

res­tait ce silence bleu sur lequel nous n’avions heu­reu­se­ment pas prise, et très rouge cette lumière à laquelle nous ne pou­vions mer­veilleu­se­ment rien

nous aimions les femmes de toutes nos forces lors que plus douces elles nous aimaient de tout leur cœur

de vrai à notre encontre, nous ne sau­rions jamais que ce que les femmes avaient dit (nos visages par leurs lèvres)

ce qui était plus fin que le sable du temps, plus léger que le sang, de moins de poids que la lumière, les femmes l’offraient d’une voix exacte, parure nue

les lèvres des femmes disaient les mots justes, le chant pur

la voix des femmes allait au monde qui nous allait, chant d’ailes d’anges, de mésanges

les femmes se devaient à l’excellence en elles, au point le plus haut, accès des lèvres

le chant des femmes se levait au tré­fonds du silence, son des­tin, pre­nait sa suite sans le trou­bler ni l’élider, flux et pour­suite du temps, aurore et rose

à entendre le chant des femmes, le monde brin­dille et coli­bri ou pierre blanche qu’est le cœur, timi­di­té de l’eau

calme dis­cret des femmes, à la dis­cré­tion de l’eau

sur la por­tée du jour, les femmes chan­taient à n’en jamais finir et nous les écou­tions non las comme nous n’avions ouï que notre enfance, elle seule

les femmes chan­taient comme les oiseaux avaient chan­té ou chan­te­raient, sou­ve­nance et pré­sage, mémoire pré­mo­ni­toire, sou­ve­nir à venir

nés de la pro­chaine pluie, nous n’étions pas venus sur cette terre pour conqué­rir ou pour vaincre, us idiots

que les femmes chantent, que les notes sourdent à la pulpe des lèvres, le monde nais­sait, la lumière don­nait de plus belle, jus­tice et paix

le temps bleu du bai­ser, les femmes nous don­naient de nos nou­velles d’alors et de demain, réin­ven­taient nos lèvres (nous pre­nions langue)

dans le futur de nos mémoires, on ne trou­ve­rait guère que le pas­sé de nos ave­nirs

les quatre lettres d’hier mêlées à celles un rien plus nom­breuses de rivière

au revers des rivières de l’hiver, ver­so des eaux

d’un seul tenant les plaines du jour et les arpents du noir, d’un seul même sang ce qu’il y eut de beau, goût du jour plus vrai

les cailloux que les enfants tenaient sur le plan ouvert de leurs paumes, ils n’en fai­saient pas des armes, sar­ba­canes, pro­jec­tiles ou lance-pierres (à l’aide des bam­bous de la berge, les plus jeunes confec­tion­naient plus des flûtes, pas des arcs – des notes, pas des flèches, ce qui lie, nul­le­ment ce qui détruit)

sente plus que sen­tier, gout­te­lettes de pluie plus que grandes orgues, timbre ou tri­angle, tibia ou petite flûte, l’amour, musique par le petit che­min

ce calme à nul autre pareil, le ciel des­cen­du sur terre ou la terre mon­tée jusqu’à lui, nous l’aimions suf­fi­sam­ment pour ne pas l’ébrécher, l’enfreindre, mais au revers l’habiter et le vivre délice

la voix des femmes ne lais­sait pas plus de traces à sa suite que l’hermine sur un champ de lait, que le sillage de la neige aux ailes de l’ange, lai de la voie lac­tée

de ce monde les élé­ments étaient mariés, liés ou reliés, même les plus seuls l’étaient à leur soli­tude, à leur ombre (scel­lés le bour­geon à la branche, le vent à l’air et l’eau aux flots, unies les lèvres des femmes aux notes de la musique)

nup­tiales en tout, les femmes se mariaient à la clar­té des jours, à l’intime de la nuit aus­si bien, union de calme

le métal invi­sible des bagues, le jour de la jour­née l’avait fon­du aux forges de l’impossible, mille choses en une

du cercle aimé des pru­nelles de femmes à la bague d’union, même cercle ému du rêve

à la nuit tom­bée, le cercle par­fait de la lune brillait de ses reflets au-des­sus de ses petites sœurs ter­restres, les bagues éprises des doigts des femmes

lorsque l’autre monde fini­rait par finir, au cercle fin des bagues, même le mag­ma n’aurait pas accès, pas davan­tage la foudre

orbe du jour, anneau du bois, cycle des sai­sons et cercle aimé des bagues

 (s’il arri­vait au jour de se clore, nous n’aimions pas pour autant refer­mer le poing)

nous dor­mions nus comme seule l’enfance ou la mort, nous dor­mions nus dans le lit des rivières

nos corps dans l’eau, o dans le e au cœur du mot cœur

une brin­dille s’était ployée à l’haleine d’une mésange, une toile d’araignée rom­pue au souffle d’un san­son­net, flamme de cœur bleue, fleur d’aube blanche, ruis­sel­le­ment d’ailes

nous ne jouions pas nos gestes, ne pré­ten­dions être qui nous étions ou n’étions pas, nous ne fai­sions pas sem­blant

nous n’aimions ni nous faire valoir ni nous mettre en avant, l’ombre nous allait assez

aux funé­railles de l’un des nôtres occis d’une corne de bête ou d’un trait de sang, nous avions pour cou­tume d’emplir ses mains fer­mées sur rien d’une mèche de la che­ve­lure des femmes, qu’il n’aille seul vers son terme, qu’une matière plus fine que l’or lui rap­pelle au noir de sa nuit la vie qu’elles étaient, lumière offerte sans comp­ter (ain­si, dans la paume de qui par­tait, un rien de ces che­veux, obole, via­tique vers de plus sombres ombres)

à l’acmé de la fièvre, la sueur en ruis­se­lets au front brû­lant de qui s’en va, ni les potions des mages ni les dits des sages, seule la paume des femmes, apai­se­ment et calme

de celui qui pas­sait dans l’ombre sans ombre, fran­chis­sait la fron­tière sans retour, seuls les doigts des femmes avaient le devoir droit de rabattre les pau­pières, plus douce soie qui soit

impé­ra­trices par­mi les reines et les prin­cesses, cer­taines des femmes avaient des cils en or, bat­te­ments de la lumière

au pas­sage de l’étoile filante, nous n’avions guère qu’un vœu qui s’en allait vers elle, qu’elle suive sa route de feu, pour­suive, aille

par­fois nulle main pour accueillir nos paumes, nulles lèvres aux nôtres, ter­ri­ble­ment per­sonne

ce que les astres glis­saient aux étoiles, l’eau à ses bulles, le bran­chage à ses branches, nous l’écoutions de même (ce que le vent souf­flait à l’air, nous tenions à l’entendre)

vénus, véga, lyre ou cygne, peu fami­liers des petits pré­noms des étoiles, nous sen­tions tou­te­fois leur ten­dresse à nos corps

du len­de­main, demain pren­drait soin (nous étions à nous-mêmes, au soleil et au sang, aux femmes sur­tout)

la main de demain, la paume de l’avenir, nous ne lui ten­dions pas nos doigts tis­sés de la lumière de jour, attache libre et ce choix par amour

sans hier ni demain, ni sou­ve­nir ni pro­jet, cap ou repère, une vie à l’estime

va pour l’invisible, le mys­tère, va pour les mondes sans lumière

à l’invisible nul n’est tenu mais tous se doivent

au fil de l’eau, le temps coule de source

et s’il nous arri­vait d’être seuls, la soli­tude nous aimait

pre­mière lumière, meu­nière des mou­lins du matin

de la belle aube au calme soir, ce lieu une fois trou­vé, nous n’en cher­chions pas d’autres (nous ne rêvions pas de mai­sons tant nous avions le sable)

au plus clair du plus clair, au lieu bleu où l’eau des rivières s’assoiffe et s’abreuve à elle-même, la beau­té de la che­ve­lure des femmes, comme une autre source

nous nous mêlions des che­veux mêlés d’eau des femmes

sans la beau­té de la che­ve­lure des femmes, nous n’aurions pas dor­mi dans le lit des rivières

ce qu’il y avait de pur, ce fil léger d’été, le vent dans les allées du temps, elles le vivaient aus­si, trace de sang à leurs che­veux, qua­si rien

cette lumière née de la che­ve­lure des femmes, l’or pur la sin­geait, ersatz de rien, piètre contre­fa­çon

de nos mains, nous devi­nions qu’elles n’étaient nées pour sai­sir ou pour prendre, vaines conquêtes, mais pour lis­ser la che­ve­lure aimée des femmes, défaite libre, consen­tie (de nos lèvres, nous sup­po­sions qu’elles n’étaient afin de remuer les cailloux creux des mots mais bel et bien pour venir au bai­ser, mis­sion, mai­son d’or, tâche rouge et des­tin à leur pulpe, aimer tou­jours)

rivière de l’eau, rivière de la che­ve­lure des femmes, une même eau dif­fé­rente

à la dou­ceur d’avant-midi, rosée entre nos doigts, au feu exact de midi ou à l’heure bleue d’après-midi, la beau­té claire des femmes et son tra­jet via nos cœurs, déli­te­ment, limaille, cendre ardente, mou­rir

allé­geance à l’élégance

de nuit, il n’y avait de vraie que cette lueur sur l’eau, ombre de feu

un mont plus beau que d’autres, une mon­tagne telle nulle autre, racine de la lumière mais aus­si évé­ne­ment de calme, vol­can silen­cieux

le vol­can d’or eût-il bu son mag­ma, les branches rava­lé leurs fruits (l’univers ces­sé, la nuit tour­né sur elle-même), le monde où nous vivions était celui que nous pri­sions, petit amour rêvé de nos rêves

que les mou­ve­ments de l’eau soient les plis mêmes du temps, éven­tail lent de la lave qu’est la bave d’or du vol­can, nous le devi­nions à les laper du tout bout de nos lèvres

par la bouche d’or de ce vol­can posé sur la mon­tagne qu’il était aus­si bien, lieu le plus haut à notre amour, nos légendes contaient de long­temps que l’eau était venue pre­mière puis la terre tout après, avant que les femmes pour finir (nous n’en croyions rien tant elles étaient début du monde)

au soir par­fait et tou­jours au prin­temps, nous sen­tions bien que nous n’avions besoin de guet­teurs d’astres pour devi­ner que ce monde-ci était nôtre et le bon, note exacte, caillou blanc lan­cé au cœur des gorges de la nuit, quelque chose comme l’amour

nageaient nues dans le lit des rivières aus­si bien les notes de la musique que les prières blondes du vol­can

mil de la lumière, mille du plein jour, rivière ou rizière de calme

ce mariage du blond des femmes et du blanc des pierres, du lait et de l’or, de la neige et du feu, nous n’avions tété le lait de nos mères (nos pou­mons goû­té l’air) que pour y adve­nir un jour, nous en res­sou­ve­nir en silence

à d’autres les loin­tains, nous étions nés pour ouvrir larges nos mains à ce monde sous nos bras, embra­se­ment calme

de quelque manière qu’on le dise ou le taise, les femmes ne jouaient ni de leur beau­té ni de nos cœurs

zébrures et veines de feu au velours pur du soir, il arri­vait que la foudre campe ses tré­teaux au cœur du pétrole de la nuit (nous n’avions pas peur, nous nous sen­tions aimés)

du fra­cas de l’orage, la nuit ne fai­sait pas mys­tère

entre la cri­nière de l’éclair dans la nuit et la che­ve­lure des femmes, sans doute plus qu’une sem­blance, quelque chose davan­tage, air de famille, de musique, paren­té ou bien lien

de l’infiniment grand à l’infini petit de même, de la lune ronde aux lunules de nos ongles, de l’éther au cal­cium, pas seule­ment un pont simple, un lieu, un lien, une liane

les rivières était le silence autre, per­fec­tion faite chair, accrois­se­ment des ronds de l’eau et onde qui se pro­page, venir ain­si jusqu’à l’amour

arc-en-ciel, arc du temps, cordes de pluie, flèches de l’amour

si la coupe de la pluie débor­dait, un oiseau s’envolait de nos cœurs

au terme de la pluie, le terme de bon­heur, clo­se­rie du cœur

la pluie et sou­vent sa colère, assaut des vagues, rage d’orage, des buffles dans les bulles et des tau­reaux dans l’eau, la fièvre des rivières et notre cœur intact, vivre, aimer, vivre

même bous­cu­lé d’orage, cri­blé de pluie, le monde nous était ten­dresse bleue, nos corps sous l’eau du ciel

de l’aiguille d’un matin à la brû­lure du soir, du vrai com­men­ce­ment aux fins réelles, d’heure en heure le fil de l’aube jusqu’au chas du soir, lin et acier

i ou y, nous dor­mions nus dans le lis ou le lys des rivières

quoi qu’il en soit, nous ne cher­chions jamais d’explication, nous aimions cette étrange patrie à l’envers des feuilles

nous ne sou­hai­tions pas le monde d’émeraude et d’or, nous l’aimions d’eau, de bleu ado­rable, ciel et haleine mariés

nous n’aurions pas rêvé un ave­nir sans les femmes, le risque de les perdre et par­tant leurs visages (ain­si nous tenions-nous au pré­sent qu’elles étaient, temps et offrande, leur haleine notre souffle aus­si bien)

/​ ain­si accom­plis­sions-nous mal­gré nous quelque chose de plus grand, qui nous dépas­sait et que nous ne savions mais qui aus­si nous pre­nait dans ses bras, bras nus des bras des rivières /​

il ne suf­fi­sait pas de quit­ter nos habits, de relé­guer au vent le linge de nos corps pour être aus­si nus que la lumière l’exigeait de nous

là filait l’eau qui ne s’interrompt pas, le grand chant blanc qui ne peut pas se taire, la flamme insou­cieuse de s’éteindre

le vent que nous enten­dions n’entendait pas se taire

sous le dais du ciel bleu et gris, mille et tant d’heures heu­reuses et moins joyeuses, éten­due claire ou trouble des temps, dague et velours, écor­che­ment et plé­ni­tude

de la rosée à nos corps, à la toute pointe de la cha­leur, l’été piquait de ses accents aigus (il n’était pas d’accents graves)

au plus feu du feu du plus été de l’été, l’ombre res­tait à inven­ter, la nuit était pour naître

pas un moment où nous n’étions heu­reux, pas une once de temps qui fût grise (l’écoulement était pour le temps pos­sible, pour l’eau sans doute, nul­le­ment pour les larmes impro­bables)

ce que le jour se don­nait à lui-même, ce que le soir offrait à tous dans le miroir des eaux, les choses sans cesse et davan­tage, une richesse et son contraire, pro­fu­sion nue, afflux et manque

de draps à nous cou­vrir, il n’y eut guère que ceux larges et ouverts de la lumière (nous n’en sou­hai­tons d’autres à nos peaux sous le vent)

nous ne repas­sions nul­le­ment dans nos traces mais dans celles plus franches des loups ou celles légères des biches, par­fois les mêmes, croi­se­ment de sang, poin­tillé de mort, des­tin de notes

nous ne serions jamais assez nus, assez proches, n’aurions pas goût de ciel, de menthe et de mangue (nous n’étions pas tristes, les larmes ne trou­vaient pas nos yeux)

aux endroits minus­cules où la peau est plus fine, sari des pau­pières, ru ou gué­ret du poi­gnet, le sang des veines, par­cours rouge temps

quoi qu’il arrive, ce monde nous aimait (nos mains, nos jambes s’y trou­vaient, nos cœurs y bat­taient)

n’eussions nous aimé que ces roches éparses sur la rive, nous eus­sions tout de même vécu une sorte de songe, un séjour dif­fé­rent (ceci n’eut-il été qu’un rêve, un clin de pau­pières, nous en eus­sions été les rêveurs, non le rêve)

tant le jour clair était sans ombre, tel­le­ment nous vivions sans mémoire, ce que nous ima­gi­nions, nous avions à cœur de l’omettre

songe bleu du ciel, songe blond des femmes, songe rouge du sang (croi­se­ment des rêves, teintes claires)

les femmes, les enfants, l’eau des rivières, calme calme, paix du monde

rouge de l’air à nos pou­mons, souffle du sang à nos veines, le monde à l’envers, sou­dain l’ordre des choses

que tout arrive et que rien ne se passe

nous ne savions au vrai à quels mots nous fier mais trou­vions d’instinct le silence bleu qui nous allait, prin­temps du sang

et si la foudre nous oubliait, nous oubliions de l’oublier, nous nous sou­ve­nions d’elle

nous ne tenions pas seule­ment à ces copeaux de langue, nous nous y tenions (brins ou brin­dilles de mots, pos­tillons de sang tout juste, à peine un jeu léger)

que les mots ne sous­traient ni n’ajoutent mais laissent paraître ou dis­pa­raître les rivières telles qu’elles furent, légers ruis­seaux de l’invisible

quitte à les quit­ter, nous ne par­ti­rions pas des eaux sans y lais­ser d’une manière ou de l’autre l’empreinte aimante de nos visages, le cours ou le cœur de nos larmes, ru ou ruis­seau, ce que nous étions, n’étions pas, moins et pas même

il n’y eut pas de fin parce qu’il n’y eut pas de temps, que tout était pré­sent, goutte de sang, roche dure, vio­lence calme (notre amour à jamais)

notre séjour au centre des rivières, la cin­quième sai­son, ne la conte­raient désor­mais que les bulles blondes à la sur­face enfouie, atlan­tide

cita­delle de nuages ou fleur blanche, notre monde lais­sé, ys ou bien lys, pure perte

ne res­te­rait de nous que ce que les femmes auraient chan­té, rivière de l’impossible puis rien, liber­té pour la pluie (notre amour sans nom pour l’amour, haleine fraîche ou franche du vent, mou­ve­ment de l’eau, caprice de la vie)

un monde défait de l’ombre, sans par­leurs ni paroles enfin, uni­vers nu et un, début

ce que nous étions plus que nous, nos traits solai­re­ment purs, notre appa­rence de nuit, silence sous le temps désor­mais

ce qu’il y avait et ce qu’il n’y avait plus, à tout prendre notre ombre, moins encore

un monde défait de l’ombre, sans par­leurs ni paroles enfin, uni­vers nu et un, début

qui touche au but n’a pris la route sans route ni emprun­té l’allée de cris­tal qui est aus­si la voie sans voie des cendres – le mille ignore la richesse du reste de la cible

qui trouve a mal cher­ché

rien de moins, rien qu’un monde en allé, sans les roches qui le fondent, le vent qui l’aime ou l’eau qui le fait vivre, tou­jours vers moins, peine pei­née, peine per­due, per­di­tion, perte

un monde nu et sans rien, vide de lui, de nous sur­tout, de nos lèvres en trop, sans vent qui aille ou eau qui courre, un vrai monde dis­pa­ru, en allé

à la toute fin de tout, hors des limites du temps, plus rien que ce grand vide sou­hai­té sans la res­pi­ra­tion des choses, enfin la fin, périr pour verbe unique

nous nous tai­rions les pre­miers, puis les roches, le lit des rivières dans les draps de per­sonne (les femmes péri­raient les der­nières et le monde avant elles)

la nuit ces­sait de nuire, le vent se sépa­rait de l’air, le feu fon­dait ses flammes, l’eau se noyait dans ses flots

qu’on ne nous cherche ailleurs qu’au cœur bles­sé de la lumière

dis­pa­raître, dis­pa­raître sur­tout,

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