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Au-delà de la poésie : Chazal

Par | 2018-05-25T16:26:44+00:00 12 août 2013|Catégories : Blog|

« Pourquoi écrire ? Eh bien, parce qu’il faut que l’arbre donne ses fruits, que le soleil luise, que la colombe s’accouple à la colombe, que l’eau se donne à la mer, et que la terre donne ses richesses aux racines de l’arbre » Malcolm de Chazal (Le Mauricien, 14 octobre 1961)

 

Malcolm de Chazal doit à pro­pre­ment par­ler jubi­ler là où il est aujourd’hui plus de 30 ans après son décès en obser­vant l’effervescence dont son œuvre est à la fois cause et objet. De façon inver­se­ment pro­por­tion­nelle, ceux qui le raillaient en le trai­tant de fou et/​ou d’illuminé doivent se mor­fondre en essayant de com­prendre leur erreur. Malcolm n’a pas seule­ment été l’enfant ter­rible des lettres mau­ri­ciennes, le pour­fen­deur des nan­tis, l’habitué des auto­bus pous­sié­reux des cam­pagnes, le mar­cheur impé­ni­tent décryp­tant les mon­tagnes, le ‘phé­no­mène’ au sens mau­ri­cien du terme et qui donc est cer­tai­ne­ment peu ou prou sur l’échelle de la folie : il avait, en plus, pro­ba­ble­ment rai­son ! Tout porte à croire que nous sommes à la veille d’une ère cha­za­lienne nou­velle au cours de laquelle seront révé­lées et expli­ci­tées des thé­ma­tiques diverses et pro­fondes encore enfouies dans ses textes. Malcolm de Chazal n’ayant très pro­ba­ble­ment pas écrit et/​ou peint pour hier mais pour demain, il est grand temps aujourd’hui de revi­si­ter l’intégralité de son œuvre et de réexa­mi­ner ses réflexions d’économie poli­tique, ses recueils d’aphorismes, ses pièces de théâtre, ses (nom­breux) essais méta­phy­siques, ses contes, ses recueils de poèmes, ses chro­niques de presse…

 

Encore faut-il se poser la (ou les) bonne(s) question(s) et, au départ même, éli­mi­ner les trop nom­breuses mau­vaises ques­tions qui collent encore au per­son­nage et qu’entretiennent cer­tains ana­lystes. Oui, Malcolm de Chazal a, lors de l’édition par Gallimard de Sens-Plastique (1948) et de La vie fil­trée (1949), pen­sé avoir atteint de façon durable une tri­bune à par­tir de laquelle il allait pou­voir s’exprimer. Oui, Malcolm de Chazal n’a pas été adou­bé par les sur­réa­listes même si plu­sieurs d’entre eux d’André Breton à Francis Ponge et Sarane Alexandrian – pour ne citer que ceux-là – ont recon­nu avoir trou­vé dans son écri­ture un ferment nou­veau sus­cep­tible de relan­cer le sur­réa­lisme en quête alors d’un second souffle. Oui, enfin, Malcolm de Chazal s’est sen­ti tra­hi par celui-là même qui l’avait révé­lé au public et qui l’a ensuite relé­gué aux oubliettes : Jean Paulhan qu’il dira n’avoir été qu’un « lit­té­ra­teur, donc un BUTINEUR ». S’arrêter à ces consi­dé­ra­tions cor­res­pon­drait, en fait, à faire fausse route et à conclure, comme cer­tains, que Malcolm de Chazal s’est retrou­vé dès lors écri­vain frus­tré, iso­lé dans son ile per­due au fond de l’océan Indien… Se limi­ter à ce regard réduc­teur équi­vau­drait à négli­ger le fait qu’avant Sens-Plastique et La vie fil­trée, Malcolm de Chazal avait déjà une dou­zaine d’œuvres à son pal­ma­rès dont sept volumes regrou­pant quelque 4 000 apho­rismes et que dans la décen­nie sui­vante il allait publier 35 ouvrages (dont 29 essais méta­phy­siques entre 1950 et 1956) ain­si que 250 de ses 980 chro­niques de presse… Les chiffres qui pré­cé­dent ne concernent que la part édi­tée de son œuvre : les recherches récentes ont démon­tré qu’à la même période il avait rédi­gé près d’une cen­taine de contes (publiés depuis) et 4 romans (encore introu­vables). Quel que soit le tirage de ces ouvrages, l’important est bien dans ce cap poé­tique que Malcolm de Chazal main­tient même si, à compte d’auteur et chez un petit impri­meur de la ban­lieue de la capi­tale mau­ri­cienne, il ne pou­vait s’offrir que 100 exem­plaires de chaque titre. Ce qui est essen­tiel à ses yeux, c’est l’œuvre, c’est-à-dire la mani­fes­ta­tion de l’artiste ; les sup­ports ou moyens de com­mu­ni­ca­tion peuvent chan­ger ! Et com­prendre cela aide à appré­hen­der l’œuvre de Chazal avec un regard inté­gral ren­dant vrai­ment jus­tice à toutes les dimen­sions de sa quête poé­tique. Lorsque ses ouvrages (quel qu’en soit le sup­port) paraissent et deviennent publics, Chazal est déjà plus loin, occu­pé à aller au plus pro­fond des révé­la­tions fon­da­men­tales qui ont illu­mi­né sa vie inté­rieure à jamais : celle de la fleur « qui le regarde », révé­la­tion du Jardin Botanique de la ville de Curepipe qui joux­tait son domi­cile et qu’il tra­ver­sait tous les jours, et celle de la pierre, révé­la­tion qui s’exprime à tra­vers sa décou­verte des scènes édi­fiantes gra­vées dans les mon­tagnes, véri­tables évan­giles à ciel ouvert. En cela, ses amis mau­ri­ciens – Robert Edward-Hart, poète, et Hervé Masson, peintre –  l’ont puis­sam­ment aidé : le pre­mier en lui fai­sant décou­vrir l’ouvrage Révélations du grand océan du notaire réunion­nais décé­dé Jules Hermann publié en 1927 sur le conti­nent immer­gé de la Lémurie qui s’étendrait en des­sous des Mascareignes ; le second en revi­si­tant dans l’atelier du peintre le monde des cou­leurs et leurs cor­res­pon­dances mys­té­rieuses.

 

Malcolm de Chazal a très tôt conçu sa feuille de route poé­tique… non pas comme un écri­vain mono­li­thique dont l’écriture reste figée (la diver­si­té de son œuvre suf­fi­rait à réta­blir la véri­té), mais parce que son pro­jet est clair et pré­cis dès son entrée en écri­ture une fois « jeté aux orties » – l’expression est de lui – son diplôme d’ingénieur en indus­trie sucrière obte­nu à Bâton-Rouge en Louisiane après des études entre­prises entre 1918 et 1924. « Renverse tout de cette vie-ci, ami, et tu connaî­tras la vraie réa­li­té ! Sois poète et tu vivras ! » écrit-il le 21 avril 1953 dans le quo­ti­dien local Advance. Et Malcolm de Chazal s’est mis, avec un ravis­se­ment total, à tout ren­ver­ser pour créer de la fée­rie à tra­vers une œuvre féconde, riche de mes­sages, de visions, d’aperceptions, d’enseignements, de pistes à suivre, de fenêtres sur la Vérité, de pro­vo­ca­tions, de croche-pieds, de bou­tades, d’humeurs, d’humour, de poé­sie per­ma­nente, en un mot de VIE ! Ayant aban­don­né l’ingénierie et, par­tant, la brillante car­rière qui l’attendait cer­tai­ne­ment dans les usines à sucre, c’est en petit fonc­tion­naire des télé­com­mu­ni­ca­tions qu’il che­mine pro­fes­sion­nel­le­ment pen­dant 20 ans « fai­sant voir (son) inca­pa­ci­té » pour être le moins sol­li­ci­té pos­sible : un de ses col­lègues, éga­le­ment poète, évo­que­ra le sou­ve­nir de ce Malcolm dis­cou­rant lon­gue­ment « du mer­veilleux du quo­ti­dien, des fleurs qui vivent en ami­tié avec les hommes, des mon­tagnes-hié­ro­glyphes, du rituel des cou­leurs et de la lumière, des arcanes de l’alchimie » ou pas­sant à toute allure« dans une sorte de transe, le visage pré­oc­cu­pé, le men­ton en défi » parce que « pris au sor­ti­lège d’une idée. » Dès 1936, dans une revue locale éphé­mère, il énonce son cre­do lit­té­raire à tra­vers des pen­sées dont les deux pre­mières résument pro­ba­ble­ment à la fois son art d’écrire et la mis­sion de l’écrivain : « Dante est grand parce qu’il a com­pris ce que trop d’écrivains ignorent : que les mots sont des créa­tures vivantes. Il peut les mélan­ger, les décom­po­ser et les remettre à leur place pour en tirer des har­mo­nies de sons et d’images, mais il n’oublie jamais que chaque parole est un être. Quand j’écris astres, avec ces six lettres, je ne trace pas des signes morts. Ils contiennent une sub­stance réelle et orga­nique. La parole est une magie de vie. » /​ « Avec sa pen­sée et sa fan­tai­sie tou­jours hautes, le poète est presque tou­jours le pro­phète de l’ère nou­velle. » Malcolm de Chazal res­te­ra, jusqu’au bout et dans toutes les cir­cons­tances de sa vie, ce magi­cien de vie et ce pro­phète d’ère nou­velle, et ce même quand il sera can­di­dat à la dépu­ta­tion pour un par­ti pro­gres­siste : racon­tant avec lyrisme cette expé­rience, il se féli­ci­te­ra d’avoir mis « de la poé­sie dans la poli­tique ».

 

De la poé­sie en tant que telle, Malcolm de Chazal en fera peu… Mais étant à tous points de vue un écri­vain para­doxal – un « artiste inté­gral » aimait-il dire pour se dési­gner – toute son œuvre tant écrite que pic­tu­rale sera une poé­tique. Dès 1949, dans deux des essais conte­nus dans La vie fil­trée, il en défi­nit les balises qui sont autant de pré­cieuses pistes de lec­ture : « Ma poé­sie est der­rière les mots. Le lec­teur doit péné­trer dans ce monde fer­mé des lettres où ma poé­sie doit lui res­ter cachée tel un bon­bon four­ré qu’on ne goute pas en le suçant mais en le mor­dant. (…) Un des buts majeurs de la poé­sie est, selon moi, de créer des pentes dans les mots, d’entailler des glis­sières dans la langue pour faire pas­ser et ruis­se­ler au dehors la sen­sa­tion. (…) Ma poé­sie n’est pas une poé­sie de la forme mais une poé­sie du fond. (…) Chercher le cor­set de la rime, le panier à salade des « pieds » du ver et le car­can du nombre de vers – comme l’amour à l’horloge – tout cela je l’écarte d’instinct. » (dans La poé­sie pure) ; « La poé­sie dans son essence est un art de fon­de­rie. Le maitre fon­deur est le sub­cons­cient ; le cer­veau conscient est le cais­son ; et les mots, la terre friable et mal­léable où s’imprime la forme spi­ri­tuelle des idées. » (dans La lit­té­ra­ture) En conju­guant les dif­fé­rentes défi­ni­tions cha­za­liennes du poète et de la poé­sie, il devient évident que le poète est pro­phète déte­nant les clefs du savoir et de la science… Malcolm de Chazal le confir­me­ra en octobre 1953 dans une chro­nique publiée dans le quo­ti­dien local Le mau­ri­cien : « Le poète n’est plus un com­bat­tant de l’Idéal, pleur­ni­chard des temps morts. Le poète sera pro­phète ou il ne sera pas. (…) Le poète ne peut plus dire : « Je joue avec des mots ». Mais il doit dire : « Je suis le verbe, je suis le porte-flam­beau du Verbe. L’étendard est entre mes mains. Je suis la lumière. Qui est contre moi est dans le noir. Car je suis syn­thèse. » Vous n’êtes qu’analystes, ô vadrouilleurs de mots, poètes, haleurs de phrases, cas­ta­gnettes des alli­té­ra­tions, rimeurs, ryth­meurs, apha­siques, ânon­neurs syn­co­pa­tiques, bal­bu­tieurs et zézéyeurs. » Et, au len­de­main de la mort de son ami poète Robert-Edward Hart, il écrit : « Quand on m’a annon­cé la mort de Hart, ma pre­mière pen­sée a été : que voit-il ? Car le poète voit. »

 

Peu de sa poé­tique ain­si que de sa poé­sie a cir­cu­lé en France et en Europe… Ses nom­breuses réflexions méta­phy­siques, son théâtre (dont il a brû­lé plu­sieurs pièces) – sauf rare excep­tion – n’ont guère dépas­sé les fron­tières mau­ri­ciennes. En matière de poé­sie, son pre­mier recueil stric­to sen­su, Sens magique, d’abord édi­té à Madagascar et à Maurice en 1957, ne sera publié à Paris qu’en 1983 soit deux ans après son décès… Apparadoxes, paru en 1958 à Maurice, ne sera édi­té en France qu’en 2005. Il n’y eut donc de paru en France que Poèmes, publié par Jean-Jacques Pauvert en 1968, et La Bouche ne s’endort jamais aux édi­tions Saint Germain des Près en 1976. Le der­nier recueil édi­té, Humour Rose, pré­pa­ré dans ce but en 1967, ne le sera qu’en 2011 par la Fondation Malcolm de Chazal dans la revue de poé­sie Point Barre, avant sa paru­tion sur le site Recours au poème. La répu­ta­tion de poète dont jouit Malcolm de Chazal remonte donc à Sens-Plastique qui date de 1948 et qui n’est pas à pro­pre­ment par­ler un recueil de poèmes. Ceci n’a pas empê­ché que des tra­duc­teurs s’emparent de ces apho­rismes en par­tie ou en tota­li­té pour les publier en dif­fé­rentes langues : en danois (Plastiske aspek­ter par un groupe de sur­réa­listes danois en 1972), en espa­gnol mexi­cain (Historia del Dodo en 1994), en alle­mand (Plastiche Sinne en 1996), en amé­ri­cain en trois étapes : 1971, 19749 et 2008) et enfin en slo­vène (Pesmi en 2006 et Čarni Čut en 2010).

 

En réa­li­té, Sens-Plastique de l’aveu de l’auteur a plu­sieurs niveaux de sens : celui du ren­ver­se­ment du mode de pen­ser comme l’a consta­té Jean Paulhan citant l’aphorisme « Les val­lées sont le sou­tien-gorge du vent ; celui d’un éloge de la volup­té cou­plé à une méta­phy­sique au-delà des mots comme l’entend André Breton dans La lampe dans l’horloge ; celui d’un lan­gage neuf où le verbe devient esprit selon Eric Von Richtofen ; celui, enfin, de livre des cou­leurs… Relisant Sens-Plastique 13 ans plus tard, Malcolm de Chazal écrit : « Les images sens-plas­ti­ciennes remettent l’homme dans la vie. Et la vision dès lors n’est pas en sens unique, de l’homme à la fleur, mais conjoin­te­ment de la fleur à l’homme redon­nant ce ‘regard en retour’ dont la sor­tie hors du jar­din nous avait pri­vé. Et le poète qui regarde la fleur d’azalée voit la fleur d’azalée le regar­der en retour. Dès lors toute la vie s’anime en conte de fées, et la fée est la lumière qui trans­crit le regard de l’homme à la rose et de la rose à l’homme. Et c’est, en der­nier, le sens du mer­veilleux retrou­vé, qui est le retour à la vie et qui met dans le para­dis des enfants. (…) De sorte que Sens-Plastique, tout en étant un livre de sen­sa­tions, est en même temps un album d’images où, au-delà de la lit­té­ra­ture, Sens-Plastique est une pein­ture et un verbe poé­tique tout à la fois. (…) Le salut donc est d’ordre poé­tique. La POÉSIE ain­si est tout, clé de libé­ra­tion, clé de la vie. Il n’est donc de science en dehors d’elle. » (Le mes­sage de Sens-Plastique)

 

A par­tir de 1958, Malcolm de Chazal publie beau­coup moins : 6 ouvrages seule­ment parai­tront entre cette date et le der­nier ouvrage paru de son vivant. La rai­son de ce silence édi­to­rial est simple : hap­pé par la pein­ture à par­tir de 1958, il a décou­vert que les cou­leurs sont aus­si un alpha­bet per­met­tant d’exprimer une méta­phy­sique et que des tableaux peuvent aus­si bien être des poèmes. « Le poète peut tout, même l’impossible. (…) En trois semaines je me suis éri­gé peintre. (…) Le poète peut tout. Car lui seul est vivant » écri­ra-t-il avec lyrisme dans le quo­ti­dien le mau­ri­cien du 1er juillet 1958… Sa décou­verte de la pein­ture est plus pré­ci­sé­ment celle de la pein­ture enfan­tine car c’est en voyant peindre la petite Martine âgée de 8 ans qu’il vou­dra, en poète, racon­ter le monde avec ses cou­leurs. L’hostilité de l’esta­blish­ment des peintres locaux et le mépris du public ache­teur à son égard ne le décou­ra­ge­ront nul­le­ment. Dans le même quo­ti­dien, il publie le 25 sep­tembre 1959 une chro­nique inti­tu­lée Comment peindre au-delà de soi-même dans laquelle il détaille son approche : « L’enfant qui peint un coco­tier s’intègre au coco­tier. Je m’intègre au coco­tier. Je le vois avec des yeux d’enfant. C’est tout Sens-Plastique rap­por­té pic­tu­ra­le­ment… Mes des­sins sont des méta-des­sins. Je peins à bout por­tant. Je laisse agir le soleil de l’inconscient, qui est la source de toutes les cou­leurs. J’appelle cela peindre au-delà de soi-même. Ne pas peindre, mais être peint. Je suis poète, homme solaire…» Un autre poète confirme cette démarche poé­tique, à savoir Edouard Maunick dans une lettre publiée dans le quo­ti­dien Advance le 21 sep­tembre 1959 : «  j’ai vu vos tableaux. Pour dire vrai, ce sont les cou­leurs que j’ai vues avant. Pas le bleu, pas le vert, ni le rouge, mais la cou­leur. Comme si vous aviez trou­vé le secret d’en inven­ter une qui soit tout à la fois plu­rielle et unique. Une qui res­te­ra votre cou­leur, issue d’une syn­thèse dont seul le poète détient la magie. »  La poé­sie cha­za­lienne devient ain­si pic­tu­rale et se vêt de cou­leurs et de formes en aplats. Bientôt, le poète-peintre s’engage dans une fée­rie, fac­teur d’humanisation, en intro­dui­sant les para­mètres du rêve éveillé et de l’innocence. « Le monde de fées c’est tout l’art de l’innocence. Cet art de l’innocence, c’est l’humanisation, qui couvre tout, qui est tout, parce que l’humanisation c’est le prin­cipe magique en soi. Nous sommes ici au cœur de la connais­sance. » La fée­rie ver­sion Chazal est, par consé­quent, de nature abs­traite et implique un regard suf­fi­sam­ment dis­tan­cié pour péné­trer par-delà la chose vue, pour entrer dans cette qua­trième dimen­sion où se situe l’essentiel, pour sai­sir l’humanisation pro­fonde tant miné­rale qu’organique, des êtres comme des choses. Progressivement, « l’île Maurice devien­dra l’ILE-FEE » selon l’affirmation de Malcolm de Chazal en avril 1972 avant que, le 2 décembre 1972, une lettre publiée dans les colonnes du Mauricien fait de la thé­ma­tique de la fée­rie et de ses décli­nai­sons l’essence même de la poé­tique cha­za­lienne. En effet, Chazal y rap­pelle les carac­té­ris­tiques du relief mau­ri­cien : « Vues de la mer, nos mon­tagnes sont comme taillées en dents de scie. Elles paraissent arti­fi­cielles. (…) Approchez-vous et tout change. (…) Ces mon­tagnes sont ‘habi­tées’. Les anciens auraient par­lé des ‘dieux’. Il ne s’agit que des ‘fées’. » La lec­ture poé­tique de l’ile, que sa pein­ture illustre super­be­ment et prend de nou­velles dimen­sions quand on la conjugue avec ses écrits, appa­rait in fine comme via­tique, source de rédemp­tion, pas­se­port pour l’universel, porte menant au Grand-Tout, clef du cos­mique…

 

Cosmique… Serait-ce là le sésame qui ferait appré­hen­der l’univers cha­za­lien dans toutes ses dimen­sions ? En 1953, au len­de­main donc de la période féconde des apho­rismes et à l’orée de celle non moins féconde des théâtres, essais méta­phy­siques, contes, romans et chro­niques, Malcolm de Chazal publie une chro­nique qui passe inaper­çue comme tant d’autres et qu’il inti­tule La poé­sie cos­mique et dans laquelle il affirme : « Par Sens-Plastique, j’obtiens la liai­son du réel exté­rieur et du réel inté­rieur : la syn­thèse est ici d’ordre conscient-sub­cons­cient. Mais tout repose encore dans le ter­restre. Par la pierre, je tente l’escalade vers le cos­mique. Je me tire, par la mon­tagne, vers l’allégorie natu­relle. Et enfin, la nuit me mène direc­te­ment dans le sidé­ral abso­lu. À ce stade, la poé­sie cos­mique est née. (…) De la vie, la science n’a pu cap­ter que le visible aspect. La réa­li­té pro­fonde appar­tient au poète. Ai-je tort donc de dire que le monde est poé­sie ? » (Le Mauricien, 17 jan­vier 1953) Et le tout reflè­te­ra une influence cer­taine de la pen­sée swe­den­bor­gienne dont Malcolm de Chazal a été impré­gné pen­dant toute son enfance et dans sa jeu­nesse : l’implantation de l’Eglise de la Nouvelle Jérusalem pra­ti­quant le culte d’obédience swe­den­bor­gienne à Maurice a été le fait d’un de ses propres ancêtres et tous les membres de la famille pos­sé­daient la col­lec­tion com­plète des ouvrages d’Emmanuel Swedenborg dont la tra­duc­tion fran­çaise n’aurait pu avoir lieu sans le sou­tien de la famille mau­ri­cienne de Chazal.

 

Malcolm de Chazal, l’artiste inté­gral, le poète-peintre, avait pro­ba­ble­ment rai­son et comme il l’affirmait, « que ce mes­sage vienne de l’île Maurice, ce point dans l’Océan, c’est cela qui est extra­or­di­naire » (Le Mauricien, 18 mai 1970)… Il n’est guère éton­nant que la révé­la­tion de l’existence du conti­nent de la Lémurie au-des­sous de son ile ait pu le bou­le­ver­ser jusqu'à lui enle­ver le som­meil des jours durant… (« je ne pus plus voir, dès lors, mon île du même œil qu’avant. Un pas­sé déjà m’avait sou­dé à l’Impossible » dira-t-il)… La recherche contem­po­raine vient en 2013 appor­ter un élé­ment capi­tal nou­veau : des recherches océa­no­gra­phiques effec­tuées par des scien­ti­fiques nor­vé­giens et japo­nais entre 2000 et 2007 ont éta­bli de façon cer­taine que l’ile Maurice est au-des­sus d’un conti­nent englou­ti que ces cher­cheurs ont bap­ti­sé Mauritia… Ceci relance la réflexion sur Malcolm de Chazal et donne une force nou­velle à ses révé­la­tions, à ses ful­gu­rances poé­tiques, à ses convic­tions méta­phy­siques… Et si l’on ajoute à cela que Malcolm de Chazal a vécu sa vie durant sur le flanc d’un cra­tère du nom de Trou-aux-cerfs dont la der­nière érup­tion date­rait de 250,000 ans… On peut se deman­der si Malcolm de Chazal ne res­sen­tait ou ne rece­vait pas de cette proxi­mi­té géo­gra­phique vol­ca­nique des mes­sages par­ti­cu­liers, sis­miques ou tel­lu­riques qui expli­que­raient ces états de transe et de fièvre qui ont tou­jours carac­té­ri­sé ses moments d’écriture et de pein­ture… Le débat sur l’écriture cha­za­lienne et sa poé­tique est donc loin d’être clos : peut-être en fait ne démarre-t-il vrai­ment qu’aujourd’hui…

 

Il est temps de clore cet article et reve­nons pour cela sur la cita­tion de Malcolm de Chazal mise en exergue et datant de 1961. Elle se ter­mine ain­si :

« Pourquoi écrire ? Mais afin de se don­ner. Et le don enri­chit. Cette « richesse » gran­dit la per­son­na­li­té. Et l’on monte. Où ? En soi-même. J’ai nom­mé la déli­vrance. Il n’y a pas d’autre forme de libé­ra­tion. »

 

Robert FURLONG

Président de la

Fondation Malcolm de Chazal

 

LA FONDATION MALCOLM DE CHAZAL

Organisme créé par la loi 51 de 2002, la Fondation Malcolm de Chazal (en anglais Malcolm de Chazal Trust Fund) a été créée en 2002, année du cen­te­naire de la nais­sance de Malcolm de Chazal et pla­cée sous l’égide du Ministère des Arts et de la Culture. Elle est aujourd’hui sous la pré­si­dence du cher­cheur Robert Furlong.

 

Les objec­tifs de la Fondation sont, notam­ment, de pro­mou­voir l’œuvre de Malcolm de Chazal loca­le­ment et inter­na­tio­na­le­ment, de déve­lop­per un centre de docu­men­ta­tion sur l’œuvre de cet artiste et de créer un espace muséal qui lui soit consa­cré. Elle mène, à cet effet, en direc­tion de tous publics (adultes, jeunes et enfants) à tra­vers Maurice, régions rurales com­prises, des actions telles des expo­si­tions, des confé­rences, des expo­sés, des col­loques inter­na­tio­naux, des ate­liers ‘Peindre à la Chazal’ pour les plus petits… Habilitée à rece­voir des dona­tions et des legs, la Fondation a reçu d’une géné­reuse dona­trice 40 tableaux ori­gi­naux de Malcolm de Chazal.

 

La Fondation a son siège à La Maison du Poète située dans un des vieux quar­tiers de la capi­tale mau­ri­cienne, Port-Louis. La ruelle pavée où elle est située a été amé­na­gée en espace met­tant en valeur des pen­sées de Malcolm de Chazal qui sont appo­sées sur des pan­neaux tout au long de celle-ci, dénom­mée ‘Promenade Malcolm de Chazal’.

 

Adresse et contacts :

Fondation Malcolm de Chazal Rue du Vieux Conseil Port-Louis (Maurice) Tél. et fax : (230) 213 42 65

Courriel : chazfund@​intnet.​mu                                              Site inter­net : www​.mal​colm​de​cha​zal​.mu

Facebook : Malcolm de Chazal.                                             Twitter :@mdechazaltf

 

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