> Autour d’Octogone de Jacques Roubaud

Autour d’Octogone de Jacques Roubaud

Par | 2018-02-22T21:58:49+00:00 21 février 2014|Catégories : Blog|

À PROPOS D'OCTOGONE DE JACQUES ROUBAUD

 

1

 

    Jacques Roubaud traîne comme un bou­let, depuis qu'il publie, la répu­ta­tion d'être un poète abs­cons. Pire même, cer­tains de ses détrac­teurs disent de lui qu'il s'amuse, pré­ten­dant par là que ses poèmes ne révèlent rien, qu'ils ne sont qu'un plai­sir d'esthète (?) sans signi­fi­ca­tion. La publi­ca­tion d'Octogone est peut-être l'occasion de cla­ri­fier les choses, à condi­tion de lire atten­ti­ve­ment ce livre au titre étrange même s'il est pré­ci­sé sur la cou­ver­ture, au-des­sous du titre, livre de poé­sie, quel­que­fois prose. Étrangeté qui est un pre­mier indice. Si l'octogone est un poly­gone à huit côtés, il n'est peut-être pas dû au hasard qu'Octogone soit com­po­sé de seize par­ties (2 X 8). Indice qui rap­pelle au lec­teur que Roubaud fut aus­si pro­fes­seur de mathé­ma­tiques à l'Université et qu'il se défi­nit comme com­po­si­teur en poé­sie et retrai­té en mathé­ma­tiques. Compositeur ren­voie à la musique, qui elle-même ren­voie aux sphères célestes…

 

 

2

 

    Mais cette lec­ture atten­tive, que j'appelle de mes vœux, révèle deux faits : tout d'abord que le livre (fort d'environ 300 pages) se ter­mine (ou presque) par ces vers : la main /​ s'ouvre mné­mo­nique : suivre le tra­cé des nombres… qui éclairent sin­gu­liè­re­ment le pro­pos de Roubaud, ensuite que ce der­nier est sen­sible à la contrainte, ce qui situe pré­ci­sé­ment son écri­ture. Là encore, le lec­teur doit faire appel à ses sou­ve­nirs (ou au savoir enre­gis­tré, for­ma­li­sé) : Jacques Roubaud a été très tôt fas­ci­né par les formes fixes des poèmes (comme le son­net auquel il consa­cre­ra sa thèse de lit­té­ra­ture inti­tu­lée La Forme du son­net fran­çais de Marot à Malherbe), qu'il a une mémoire extra­or­di­naire qui lui a per­mis d'apprendre des cen­taines de poèmes par cœur et qu'il s'est inté­res­sé de près à la poé­sie des trou­ba­dours (entre autres centres d'intérêt). Autant d'informations qui ne s'adressent pas au lec­teur aver­ti, habi­tué de l'œuvre de Roubaud, mais au lec­teur néo­phyte qui veut abor­der cette œuvre sans idées pré­con­çues. Le vie de Jacques Roubaud, non la vie pri­vée, intime, mais la vie de l'écrivain Roubaud, tra­verse ces pages.

 

 

3

 

        La pre­mière par­tie d'Octogone a pour titre Entrecimamen ; qu'on se ras­sure, je ne vais pas pas­ser en revue les seize par­ties du livre ! Ce mot, en ancien occi­tan signi­fie entre­la­ce­ment, on le trouve dans les poèmes des trou­ba­dours dont Jacques Roubaud est un fin connais­seur (chez Arnaut Daniel en par­ti­cu­lier). Mais cette prose (une seule longue phrase qui court sur plus de deux pages) ren­voie aus­si au pro­jet auto­bio­gra­phique  de Jacques Roubaud car il dit JE. Jacques Roubaud y parle du vent avec l'entrelacement des branches qu'il voit de son lit à tra­vers la fenêtre, mais cet entre­la­ce­ment est aus­si celui de la poé­sie et de ses formes et de la mémoire. La cou­leur est ain­si net­te­ment annon­cée. À noter qu'à la des­crip­tion des vents dans les arbres, viennent se jux­ta­po­ser pré­ci­sions géo­gra­phiques et évo­ca­tions lit­té­raires (Gaucelm Faidit le trou­ba­dour et la Reine Guenièvre de la légende arthu­rienne, un autre sujet de pré­di­lec­tion de Roubaud).

 

 

4

 

    Le son­net.

    Jacques Roubaud se place aux anti­podes de l'écriture auto­ma­tique des sur­réa­listes. Il se plaît à se don­ner des contraintes et on en trouve de diverses. La forme son­net est sou­vent pré­sente dans ce livre, non que Roubaud l'applique ser­vi­le­ment. Au contraire, il prend même un cer­tain nombre de liber­tés à l'égard de la forme clas­sique qui est arri­vée jusqu'à nous. Parfois (ain­si dans Baudelaire hôtel) ça tourne autour du son­net quin­zain sauf qu'il n'y a que qua­torze vers mais le qua­tor­zième com­porte treize syl­labes à la dif­fé­rence des pré­cé­dents qui sont des alexan­drins, la trei­zième syl­labe, réduite à un mot (tels, entre deux points, que Roubaud fait rimer avec le trei­zième vers), jouant le rôle du vers médaillé du son­net quin­zain.

    Ailleurs (dans Rue de l'abbé Migne), le lec­teur découvre un son­net de quinze déca­syl­labes construit sur une seule rime. Par contre, dans Rue des Archives, la forme son­net est res­pec­tée même si les rimes sont dis­po­sées libre­ment (abba, cdcd, eff, gcg). Et Pas Perdus, gare Saint-Lazare est un bel exemple de son­net spa­tia­liste ou qua­si-let­triste très figu­ra­tif. Diversité des varia­tions autour de la forme son­net…

 

 

5

 

    Le rythme.

    Dans des textes jus­ti­fiés (13 Partitions ryth­miques 1 & 2), Jacques Roubaud joue avec les blancs qui trouent les textes qui se donnent des allures de poèmes, les types de carac­tères (romain, ita­lique, haut et bas de casse…), la place des mots dans le vers ou la ligne : tout change d'une strophe à l'autre ou d'un para­graphe à l'autre et c'est ain­si que le rythme change.

    Des kaké­mo­nos de mots flottent dans l'espace de la page, sous un mot titre : le rythme (syn­co­pé) s'impose. Le rythme est affaire d'espace.

 

 

6

 

    Les Tridents.

    Le "tri­dent" est l'une des der­nières inven­tions for­melles de Jacques Roubaud : une strophe de trois vers dis­po­sés de façon à simu­ler la forme de l'outil. Mais l'intérêt de ce nou­veau ter­cet, et c'est là que Jacques Roubaud se révèle un com­po­si­teur de génie, c'est la façon que le poète a de les orga­ni­ser sur la page. Ainsi dans Exact, le lec­teur découvre trois suites de tri­dents numé­ro­tés qui appa­raissent paral­lè­le­ment sur la page : de 1 à 100 des tri­dents qui parlent de l'enfance, de 101 à 200 des tri­dents qui parlent du rap­port passé/​présent, du pas­sé vu par le poète des décen­nies plus tard et de 201 à 300 une approche plus for­melle qui tend à décrire maté­riel­le­ment le ter­cet nou­velle manière… À l'intérieur de chaque suite, les poèmes (tri­dents ou pentacles quand ils dépassent les trois vers pour en arri­ver à cinq) sont numé­ro­tés dans l'ordre où ils appa­raissent. Sur la page, les suites sont déca­lées l'une par rap­port à l'autre : on peut ain­si les lire indé­pen­dam­ment l'une de l'autre ou suivre l'ordre vou­lu par Jacques Roubaud qui mêle le pas­sé, le pré­sent et les réflexions théo­riques. Le tri­dent est une forme qui piège le sou­ve­nir ou les vel­léi­tés auto­bio­gra­phiques tout en rédui­sant le lyrisme  à sa plus simple expres­sion : comme le disent le tri­dent 230,  réduc­tion à un tri­dent :

                                                         reste l'essentiel
      ⊗  est-ce à dire
       qu'il ne reste rien ?

 

ou le trident153, forme-tri­dent :

 

                             la forme-tri­dent
     ⊗  rému­nère
                              mes riens de mémoire

 

7

 

    La sex­tine et ses envi­rons.

    L'un des pro­cé­dés le plus cou­ram­ment uti­li­sé par Jacques Roubaud est la per­mu­ta­tion qui vient direc­te­ment de la poé­sie des trou­ba­dours. Deux textes en prose, Battement de Monge et Joséfines, dévoilent la façon de faire de Roubaud : expli­ca­tions mathé­ma­tiques et illus­tra­tions lit­té­raires à l'appui. Battement de Monge part d'une can­so d'Arnaut Daniel et se pour­suit par la des­crip­tion d'un tour de cartes. Ainsi est mise en évi­dence la mon­gine  qui repose sur la des­crip­tion faite par le mathé­ma­ti­cien Gaspard Monge de sa per­mu­ta­tion. Même pro­cé­dure pour la josé­fine : Roubaud com­mence par décrire un jeu pour arri­ver à défi­nir les dif­fé­rentes variantes de la josé­fine qui est une autre per­mu­ta­tion qui tire son nom de celui de Flavius Josèphe… La sex­tine est une forme poé­tique com­po­sée de six sizains dont les mots en fin de vers res­tent les mêmes mais répar­tis dans un ordre dif­fé­rent ; mathé­ma­ti­que­ment par­lant, il s'agit d'une per­mu­ta­tion d'ordre 6. On peut modi­fier le nombre de strophes : on a alors, terme géné­ral, des que­nines. Joséfine et mon­gine sont des formes par­ti­cu­lières de per­mu­ta­tion obéis­sant cha­cune à des règles mathé­ma­tiques.  Les poèmes de Jacques Roubaud ne sont pas gra­tuits, ils cor­res­pondent à des pro­cé­dures mathé­ma­tiques pré­cises. Il n'est pas besoin de pos­sé­der une culture mathé­ma­tique avan­cée pour appré­cier ces poèmes, une simple connais­sance du prin­cipe et de la méthode suf­fit.

 

 

8

 

    La mémoire.

    Retour à la per­son­na­li­té de Jacques Roubaud écri­vain et plus par­ti­cu­liè­re­ment à la mémoire. Ce livre est celui de la mémoire et comme le dit le prière d'insérer, plus pré­ci­sé­ment sa perte. Ce qui ne va pas sans pro­blème pour Roubaud qui, âge oblige, voit sa mémoire remise en cause. Fantasme ou réa­li­té ? Peu importe car à 80 ans, Roubaud, qui est né en 1932, sait que l'avenir est der­rière lui. Ou pour reprendre la pré­sen­ta­tion du livre : En s'interrogeant sur sa mémoire, Roubaud s'attaque à ce qui fonde son œuvre tout entière et par ce geste la fait vaciller. Octogone peut donc se lire comme un livre d'adieu à la mémoire… Mais res­tent les formes qui retiennent le pas­sé et per­mettent à la mémoire de sur­vivre.

 

Pour aller plus loin :

 

     On peut lire (et peu importe l'ordre) :

Action Poétique n° 64 (1975) :Troubadours.

Action Poétique n° 84 (1981) : La poé­sie. Le vers.

Action Poétique n° 95 (1984) : ALAMO. (atelier de litté­ra­ture assis­tée par mathé­ma­tiques et ordi­na­teur).

Action Poétique n° 99 (1985) : De. La. Sextine.

Action Poétique n° 109 (1987) : 98 son­nets fran­çais (1550-1625).

Cette revue a ces­sé de paraître au prin­temps 2012. Les numé­ros cités ci-des­sus peuvent être consul­tés dans les bonnes biblio­thèques… Mais l'ultime n° ( qua­druple : 207/​208/​209/​210) pré­sente dans un DVD rom la col­lec­tion com­plète de la revue (1950-2012) pour le prix de 21 €.

    Et enfin, si on est pres­sé, l'article de Michèle Audin, Poésie, spi­rales et bat­te­ments de cartes (et plus par­ti­cu­liè­re­ment le para­graphe Gaspard Monge et le mélange de cartes) sur inter­net à l'adresse sui­vante : www​.yous​cribe​.com/​c​a​t​a​l​o​g​u​e​/​r​a​p​p​o​r​t​s​-​e​t​-​t​h​e​s​e​s​/​s​a​v​o​i​r​s​/​s​c​i​e​n​c​e​s​-​f​o​r​m​e​l​l​e​s​/​p​o​e​s​i​e​-​s​p​i​r​a​l​e​s​-​e​t​-​b​a​t​t​e​m​e​n​t​s​-​d​e​-​c​a​r​t​e​s​-​1​5​2​3​724

Michèle Audin, qui est la fille du mathé­ma­ti­cien Maurice Audin vrai­sem­bla­ble­ment mort sous la tor­ture en Algérie en 1957, est pro­fes­seur de mathé­ma­tiques à l'Université de Strasbourg et membre de l'OULIPO depuis 2009.