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Barque Noire, de Pauline Vinderman

Par | 2018-02-23T11:13:50+00:00 30 août 2013|Catégories : Blog|

 

Premières lignes à bord de la Barque Noire, un rien inquié­tante, de Paulina Vinderman et déjà nous voi­ci glis­sant len­te­ment (Sur Achéron ? Nous ver­rons…), curieu­se­ment apai­sés et inquiets, sur les eaux aux jeux d’ombres du jour et de la nuit, tan­tôt sur un lac, un calme étang bien clos, tan­tôt sur un « fleuve boueux qui se prend pour la mer », l’un des « fleuves secrets (secrets-fleuves) /​ qui coulent vers cette éter­ni­té appe­lée mer » et vers laquelle cha­cun de nous navigue, le plus sou­vent à vue…

 

C’est un soir qui tombe comme n’importe quel autre
et je ne peux sou­doyer le monde.
Quand le soleil se couche, une mort minus­cule
agite ses cou­leurs comme des papillons sur ma pen­sée.

 

Les trente-cinq textes qui, d’un seul souffle, com­posent ce court recueil, oscil­lent sur la fra­gi­li­té du pré­sent, cet équi­li­briste cruel et doux. Le pré­sent, « espace inha­bi­table qui, comme le sou­ligne Jacques Ancet dans sa belle pré­face, est pour­tant le ter­ri­toire du poème ». Là, Paulina Vinderman mène son écri­ture, entre rêve, sou­ve­nirs tendres, d’enfance par­fois, visions du quo­ti­dien et « l’idée d’éternité (…) volup­tueuse comme une orchi­dée ». Laissons-nous donc déri­ver entre le pas­sé, « pays étran­ger », et l’avenir, «  chambre obs­cure ».

 

« Et le pré­sent ? »

Ah, Maria, le pré­sent est une pierre bleue, opaque, libre,
cou­verte de pous­sière, qui me rap­pelle le poème
bal­bu­tié hier soir sur mon car­net, que j’ai déchi­ré ensuite,
sans fièvre ni com­pas­sion.

 

Paulina Vinderman est née à Buenos Aires en 1944. Elle a publié en Argentine une dou­zaine de recueils et son tra­vail, son talent de poète ont été plu­sieurs fois sou­li­gnés par des prix lit­té­raires.

Si cer­tains l’ont peut-être déjà décou­verte au détour d’une antho­lo­gie ou d’une revue, Lettres Vives nous offre ici, pour la pre­mière fois, dans sa col­lec­tion Terre de poé­sie, une édi­tion en fran­çais (bilingue pour être pré­cis) d’un de ses recueils. La ver­sion fran­çaise ain­si que la pré­sen­ta­tion sont du poète et tra­duc­teur Jacques Ancet.

Comme tou­jours, les édi­tions Lettres Vives et leur hibou aux binocles sou­lignent la beau­té des textes par la très belle pré­sen­ta­tion de  l’ouvrage : cou­ver­ture sobre et élé­gante, papier ver­gé impri­mé au plomb, pages non rognées… Tout cela, avouons-le, a sa sen­suelle impor­tance. Notons éga­le­ment que cet exi­geant édi­teur avait fait dès son ori­gine, ce qui, là encore, ne nous laisse pas froid, de « Poésie ver­ti­cale » de Roberto Juarroz, autre grand poète argen­tin, son amer poé­tique.

 

De sa barque nacrée, pro­fonde, Paulina Vinderman nous adresse une voix cise­lée, voix qui res­pire, voix vivante. Son chant, car c’en est un, s’il est ténu, léger, n’est pas loin­tain. Il est là. Il chu­chote à l’oreille tout en gar­dant sa vigueur rete­nue, sa sûre­té, la jus­tesse d’une pré­sence, celle d’un poète qui ne craint pas d’affronter peur, deuil, mort mais de manière apai­sé, sans pathos ni toc­sin.

 

Et alors subi­te­ment la nuit est tom­bée, dans mes poèmes la nuit est tom­bée.

 

Si les teintes, on le voit, sont par­fois sombres, la mélan­co­lie reste à hau­teur d’homme, « la tris­tesse est mesu­rée, cal­cu­lable » et tou­jours la vie couve, élé­men­taire et lumi­neuse. Temps, dou­leur, absence, le plus intime, le plus imper­cep­tible comme le plus ter­ri­ble­ment défi­ni­tif s’expriment par des mots simples, lim­pides : jar­din, nuage, ciel, « la nuit, le deuil, le froid ».

 

Les mots savent prier tout au bout de la nuit ;
sous mon oreiller, comme de petites dents de lait.

 

Des mots qui occupent leur espace modeste mais, avec réserve, se sub­mergent, vont un peu plus loin qu’eux-mêmes, par leur pré­sence poé­tique et leur silence. Et lorsque le mot manque, c’est un peu plus que le mot qui s’absente, nous aban­donne. Mots qui, comme les pages d’un car­net, par­fois se ferment mais qu’on peut empor­ter, avoir sur soi, petits objets fami­liers et magiques, sim­ple­ment au cas où…

 

Quelle est cette ter­reur, enra­ci­née dans l’écriture
comme métier et devoir, comme épine dans le brouillard de mars
qu’elle ne peut chas­ser et qui chante pour­tant ?

Le soleil vien­dra comme tou­jours, se bri­ser contre
mon éton­ne­ment et la nuit vien­dra telle une file
infa­ti­gable de four­mis.

Et je fer­me­rai ce cahier, et je rêve­rai d’arbres
rugueux mais sans bles­sures.

Et de la clé­mence de la lumière.

 

Le rêve, ce récif qui ras­sure, nous est refuge, est éga­le­ment bien pré­sent dans ces pages. Il imprime le quo­ti­dien, le fami­lier, les réamorcent et per­met au réel, à la vie de reprendre souffle « au cœur même de l’étrange »

Et demain, dans ma tasse de brouillard, à la cui­sine,
comme tous les jours obs­cur­cis par la len­teur,
je ver­rai la symé­trie.

 

Les mots, le poème, la réa­li­té, la vie, le rêve s’enchevêtrent. Rêve qui ouvre et pro­tège, expose et abrite. Contre ? La soli­tude… L’absence… La mort… Ici on sent poindre comme une espé­rance ten­due, presque une souf­france, le désir d’atteindre à… Approche alors la poé­sie, tan­tôt pai­sible, tan­tôt en rafales, en tem­pêtes. Mais Paulina Vinderman sait les tenir en res­pect, ne s’enivre pas, ne se laisse pas enva­hir, dépos­sé­der de sa parole par ces vents trop puis­sants… Elle s’en délivre, pro­té­geant le silence, pour mieux habi­ter son poème, le déplier avec huma­ni­té et nous offrir d’y péné­trer.

 

J’ai tant par­lé des cou­poles de ma ville.
Aujourd’hui elles se referment comme des paren­thèses sur le soir,
sur moi, elles m’abritent, elles m’enveloppent contre la lumière,
à l’heure du manque, alors qu’une meute de vers
oubliés secoue les portes comme le vent du sud.

 

J’ai atten­du – j’attends tou­jours- quelque chose de plus grand que nos vies,
la véri­té comme seule tra­hi­son.