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Benoît VERMANDER, Chose promise Poème

Par |2018-12-14T11:31:46+00:00 19 décembre 2016|Catégories : Critiques|

 

 

Il est des hommes qui ont la fâcheuse ten­dance d’exceller en presque tout ce qu’ils touchent. Benoît Vermander fait par­tie de ceux-là. Après avoir été assis­tant par­le­men­taire, il ren­tra chez les jésuites, puis à par­tir des années 1990 fut envoyé à Taiwan où il diri­gea long­temps l’Institut Ricci. Depuis sept ans à Shanghai, il enseigne la phi­lo­so­phie à l’Université de Fudan : il est recon­nu comme un des ana­lystes les plus fins sur les ques­tions poli­tiques, éco­no­miques et reli­gieuses de la Chine. Parmi ses grandes réfé­rences – nul n’en sera sur­pris – figurent Paul Claudel et Pierre Teilhard de Chardin, scien­ti­fique et mys­tique dont le souffle poé­tique a encore été trop peu sou­li­gné. Cependant, c’est à la lec­ture de Guillevic que Vermander, de son propre aveu, doit son pre­mier livre de poèmes : À taire et à plan­ter (Desclée de Brouwer, 2010), poèmes dans la ligne héra­cli­téenne de « l’enfant qui joue, qui déplace les pièces sur l’échiquier » du monde, de l’univers, au moyen de courts chants, comp­tines, chan­sons de gestes. Royauté de l’enfant, sou­ve­rai­ne­té de l’adulte qui par­vient à l’exprimer…

Et puis un jour ce même homme, ce même enfant, voit tout cela s’effondrer, « se défaire » comme un châ­teau de cartes. Mélancolie, dépres­sion ? N’importe : il se « réta­blit » vite – mais avec suf­fi­sam­ment de luci­di­té pour prendre conscience que cette défaite n’était qu’un signe pré­cur­seur d’un « sac­cage » bien réel, pro­fond, pérenne. Deux solu­tions s’offrent alors à lui : soit res­ter sai­si d’effroi, pros­tré, soit – et le poète emprun­te­ra cette voie – consi­dé­rer que c’est le moment ou jamais, en se dépouillant, d’y aller voir, d’aller voir si cette pro­messe au nom de laquelle on a naguère don­né sa vie tient vrai­ment debout devant l’univers créé et celui que l’on s’est créé soi-même : « Rien ne trans­pa­raît du voyage rien que l’irrégulier cli­que­tis du gre­lot qu’un ange atta­cha au bâton. /​/​ Une bosse sur la tête /​ Une bosse sur le dos /​ La troi­sième entre les jambes /​ Il arpente /​ Les val­lons le bord des rivières /​ Surpris de se sur­prendre à /​ Explorer les émi­nences les anfrac­tuo­si­tés /​ D’un corps qu’il n’ose plus dire /​ Lui être propre. »

Au lieu donc de se taire devant l’indicible, comme le firent nombre de poètes de la pré­cé­dente géné­ra­tion sui­vant l’injonction de Wittgenstein, quitte à res­sas­ser cette impuis­sance à lon­gueur de vers et à culti­ver l’ellipse jusqu’à la nau­sée, Vermander choi­sit plu­tôt de prendre pour modèle celui qu’Homère appe­lait l’« Inventif » : Ulysse. Car, oui, Chose pro­mise se lit, telle l’Odyssée, comme un jour­nal de bord de ce voyage à haut risque qu’une fois sor­tis défi­ni­ti­ve­ment de nos gonds nous entre­pre­nons chaque matin, chaque nuit, pour peu que nous gar­dions l’esprit éveillé. Car, oui, il est un stade où les média­tions ne suf­fisent plus, où il faut par­tir – et loin. Au plus loin de soi, renon­çant à décryp­ter ce que nous appe­lions jusqu’alors l’« actua­li­té » (poli­tique, phi­lo­so­phique, reli­gieuse, lit­té­raire, etc.). Mais où ?

Outre la beau­té des textes en vers ou en prose, courts ou longs, ce qui rend ce poème envoû­tant, c’est le choix du lieu du com­bat : non pas le désert, comme dans la Bible et chez tant de mys­tiques ou chez un Saint John Perse ; plu­tôt la mer, qui ne laisse aucune trace : « Lesté des mots et des formes /​ Il me reste cet espace /​ Humide /​ Indéfini /​ Tout grand ouvert /​ Que je pour­rais repeu­pler blanc /​ Et me plais à lais­ser vacant /​ Partie dehors par­tie dedans /​ Rien ne s’y fixe n’y séjourne /​ Il flotte sans bou­ger l’espace /​ Que je dis­si­mule et qui m’enfouit. »

Arrivé à ce point, mieux vaut lais­ser le futur lec­teur seul à seul avec le poète dans la condi­tion flot­tante qu’ils ont en par­tage, où dieux et déesses res­sur­gissent natu­rel­le­ment, où les nau­frages menacent, où l’univers appa­raît mi-réel mi-ima­gi­naire ; où se relève l’Objet de la pro­messe dans son humble nudi­té. ‒ Un conseil tou­te­fois : Chose pro­mise peut dif­fi­ci­le­ment se lire autre­ment qu’au bord de la falaise, à haute voix et debout. À hau­teur d’homme face à tout ce qui le hante et l’habite.

 

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