> Brèves par-dessus l’épaule de Blaise Pascal

Brèves par-dessus l’épaule de Blaise Pascal

Par | 2018-02-21T18:16:55+00:00 14 septembre 2014|Catégories : Blog|

 

Rue

 

43-

 

Sortir dans la rue et regar­der le ciel, connais-tu un meilleur plai­sir ? La pierre se fait plume et la mon­tagne rose du ciel.

Et moi, enfant, vieillard, je bois la buée qui découvre le mys­tère des choses. Je veux à rendre grâce à cette ami­tié secrète qui s’est tis­sée entre nous.

 

« L’idée ne pense pas, me dit-elle. Fuie-la ! Préfère le jour, lui seul rugit et res­pire. Parfois il m’appelle. Parfois il se pense.

Parfois, il m’interroge : Veux-tu vivre avec moi, aujourd’hui ? »

 

138-

 

Les voi­tures se reflètent sur le mur de l’hôpital Necker. Leur visage métal­lique, si timide, porte la marque

De ceux qui les ont fabri­quées, des bars mal éclai­rés, des val­lons noc­turnes, des joies éphé­mères qu’elles ont épin­glées sur nos vies.

 

La rue, c’est le dedans d’une ville. L’air, le vent, le soleil y traînent comme par­tout, mais nos voix seules y règnent.

La rue, notre sœur, orphe­line des océans et des astres, où une lumière fra­gile, sans fin, nous lave de nos vani­tés.

 

21-

 

Monter et des­cendre un esca­lier, tan­dis que la pen­sée est déjà en haut ou encore en bas.

Défaut de som­meil, me dis-je. Dans la rue, la parole per­due et celle jamais pro­non­cée marchent ensemble.

 

Feu rouge. Battement de l’essuie-glace. Ma main se reflète sur la vitre du taxi. Bientôt la lumière de l’aéroport.

Que l’espace et la durée ne forment qu’un, je n’en ai jamais dou­té. C’est pour­quoi le pré­sent est si long à vivre. Tout l’univers en une seule seconde !

 

 

 

149-

 

Une goutte d’eau tombe d’une branche de sapin, pré­misse d’une nuit en décembre. L’instant vécu sur­vie entre deux longs inter­valles.

Puis j’ouvre la porte, et à nou­veau les objets s’immobilisent. Comme j’aimerai pour­suivre le dia­logue enta­mé avec eux !

 

De même, la ville découvre la lune et les étoiles au milieu du som­meil. Le noir des­cend et pro­pose une paix nou­velle

Au milieu de ses rues. Un souffle l’étreint. Les murs des immeubles brillent comme des mon­tagnes. Mais au matin, tout a fon­du.

 

84-

 

Dans cette rue que je viens de quit­ter, mort, je revien­drai aus­si sou­vent que pos­sible, je vous le pro­mets.

Je vien­drai humer les dîners qui vous ras­semblent et laissent un voile bleu sur la nuit.

 

J’écouterai vos paroles. Je serai la feuille de l’arbre en été, la goutte de pluie au rebord de la gout­tière.

Et pour celui qui veut me rejoindre, qu’il s’approche, je l’interrogerai sur sa der­nière dis­trac­tion céleste.

 

123-

 

Les rues et les places sont le cœur de l’univers. Dans la plu­part, on attend encore quelqu’un avant de chan­ter.

Mais rien de tel ici, en péri­phé­rie : les vaches broutent au pied de l’arbre, les naines blanches éclatent en silence. Tout leur sang est pour le cœur.

 

Et moi, simple voya­geur, je recouds une à une les rues : une voi­ture sous un chêne, une vache cou­chée dans l’herbe, ou du linge sur un fil, un silence entre deux notes.

Et toi chi­nois, pas­sant des hutong de Pékin, quelle rue d’images ras­sembles-tu ? Autrefois, des gens pas­saient avec un guide bleu en main. Chante pour moi désor­mais.

 

 

 

Visage

 

11-

 

Au matin, mon visage dis­pa­rut du miroir. Le soir, ce fut autour du miroir. « Suis-je inno­cent ? »

Lui deman­dais-je. Et la jus­tice, et mon visage et le miroir répon­dirent oui. Mais rien ne chan­gea.

 

L’outrance, c’est le point de départ du tra­vail. Puis vient la prière, un auvent pro­vi­soire pour la halte et une paillasse de jonc pour le som­meil.

Des voix d’enfants s’ébrouent dans les confins de Noël, puis l’ombre nue sur de grands arbres nus. Voilà l’unique eau qui lave de toute faute.

 

113-

 

Je vou­drais apprendre les visages, reprendre une à une les leçons d’humanité si vite oubliées.

Car mes mains n’ont jamais tou­ché la lumière ; et par les yeux, je n’ai vu que des jonques sous la lune ; depuis quand n’ai-je pas tou­ché un homme ?

 

Puis trois jours de pluie ont recou­vert le toit ; l’air est encore plein de cette peau humide ; tout se fait proche et se mêle ; et je me perds dans cette immen­si­té.

Tant pis, je res­te­rai là, seul, igno­rant et ravi, col­lé contre la face du jour. Le visage d’un homme est l’horizon pro­mis à qui touche au réel.

 

146-

 

Des paroles nous viennent par la radio et nos voix filent dans les télé­phones. Le vent les écoute,

Nous des­sine des visages, que le sang lèche avec entrain, et lance dans les cœurs quelques accords d’une musique nou­velle.

 

Sans cet accueil du dehors, nos visages sont une roche que la lumière hésite à tou­cher. Nul esca­lier à gra­vir, nulle place où se tenir. Seul y règne l’effroi.

Chaque nuit, la lampe éter­nelle y brûle un peu moins d’huile. Mais, la lune des­cend nos rues et tou­jours leur offre des pos­si­bi­li­tés nou­velles.

 

147-

 

Bientôt Jocelyne ne ser­vi­ra plus au François-Copé. Elle s’en ira vers des jours que je ne croi­se­rai plus.

Comment son rire et sa voix sur­vi­vront dans la forêt de l’imagination ? La réponse ne se fit pas attendre. La voi­ci :

 

Perdue au fond de la scène, ses gestes fami­liers se per­pé­tuent, pareils à la branche d’un oiseau qui tremble sous son poids.

Son œil, rond et vif, sans attendre a rejoint l’étoile immo­bile de la nuit. Elle est son visage à jamais.

 

128-

 

Odeur de paille au détour d’un che­min. Elle pénètre les songes et pré­pare un lit, que dis-je, une rai­son d’être à la mémoire.

Le che­min, lui, vibre à la cha­leur du jour ; il feuillette l’index des heures en sou­riant. Le bon­heur n’est-il pas dans l’oubli, dans la pulpe de la langue qu’il presse ?

 

Le jour lance alors une foule de reflets sur les visages, dont si peu se pose­ront sur des pages, puisque tout déborde.

Comment vivre sans clô­ture ? Toujours, nous sommes en com­mu­nion les uns les autres, mais nul savoir nous le récite.

 

 

 

 

Vérité

 

 

104-

 

Au sable infer­tile, à la mer rose, aux chants de l’herbe ivre des vents, au soleil lion, à la lune humide qui materne inlas­sa­ble­ment le monde !

Trop d’éclat ! Trop de lumière pour s’en tenir à soi. Je rejoins les yeux du chat qui furète, du bœuf gogue­nard, ou de la mouche qui s’irrite.

 

« Peux-tu redire l’avènement du réel ? » demandent-ils.  Tel en sa marche, le poème avec eux s’échappe par la grande porte. Il nous quitte sans se retour­ner.

Avec lui, je cherche la véri­té qui che­mine en cha­cun, cette réserve d’inconnu qui nour­rit sans se lais­ser sai­sir.

 

15-

 

Toutes les copies sont ori­gi­nales. « La mul­ti­pli­ci­té est illu­sion, mais l’abondance est véri­té ». Demain, tu me redi­ras ton secret,

Pendant que le vent frappe aux portes et que plus une ne ferme. « Cèdes-lui, dit-il, tu réap­pren­dras le rêve.

 

Repose-toi. Prends l’initiative de ne rien faire. Redis sous forme de man­tra : défi­ni­tion de l’âme : liber­té. Définition de la liber­té : amour.

Définition de l’amour : la grande nuit lumi­neuse. Et quand tu fer­me­ras les pau­pières, l’éternité te cou­vri­ra de son man­teau comme le moine No Chômei ».

 

32-

 

La libraire empa­quette le livre et lui tend en silence. Il le prend, sort et le jette un peu plus loin.

« Toujours j’arrive trop tard, dit-il. Chaque fois, l’instant dis­pa­raît quand je l’approche. Me voi­ci le fan­tôme de moi-même.

 

Une larme est-elle lucide ? Et le rire ? Existe-t-il seule­ment une gram­maire de la véri­té ?

Désormais, je vais me cou­cher sur l’humus. Sont miennes la mort, le vide, toutes ces forêts que j’agrandis en vain pour te voir »

 

 

100-

 

Peut-on avoir faim au point d’oublier sa faim ? Soif au point d’oublier sa soif ? Peut-on oublier le bon­heur ? La joie ? Le feu ?

Regarde-moi ! J’aime la vie et la mort, j’aime ma femme et nos enfants,

 

J’aime la colère et le som­meil, la fatigue et la peur. Sans comp­ter, je par­ti­cipe avec la fou­gère et le grillon à l’aboutissement d’un jour ;

À vivre au sein de la ville noire, je redis après Pascal que trop lumière éblouit mais seule que la véri­té nous étonne.

 

148-

 

Je déplie­rai sur les vers d’un poème enfoui, une cas­cade fraîche que la mémoire recouvre d’un lin­ceul.

Ce sera la nuit – une longue nuit – comme celle où l’on tourne les pages d’un roman de mille pages.

 

Les eaux de la Neva s’agiteront. Les majo­liques s’attarderont devant un vitrail jusqu’à le deve­nir,

Non pour élu­der le réel mais pour agran­dir nos âmes. Elles sont le poème. Car si on hésite sur qu’est le juste, le vrai, lui, est une pièce simple et sans cou­ture.

 

 

 

 

Terre

 

117-

 

L’heure s’allonge, fauve plein de mys­tère, la nuit tombe et recouvre nos pay­sages inté­rieurs.

Nous étions ici et main­te­nant nous voguons dans l’éternité qui se méta­mor­phose en elle-même.

 

Y a-t-il une terre plus folle et salubre que celle-ci, où tout flam­boie, des étoiles au ruis­seau, et qu’un papillon sur­vole d’une séré­ni­té grave ?

Etoiles, étoiles, vic­toire sur l’opacité, pareilles à des rues qui sont la chair de nos étés, chan­tez avec moi la paix au milieu du ver­tige.

 

 

51-

 

Mon cœur résonne au matin, pour cette terre qui patiente, pour ce fleuve qui patiente, pour cette récolte en train de fleu­rir.

Je suis ta nuit et ta veille. Je suis le pont oublié qui dia­logue avec la lune. Je suis la gram­maire qui se meurt plein de pro­messe dans un livre oublié.

 

Quel est ton nom ? Étais-je celui-là, dans une barque endor­mie, dans une rue de Chine, ce livre lâché, ces yeux éblouis d’un jour éter­nel ?

Puis rien. Le plus obs­cur n’est pas le mys­tère mais son attente, tan­dis que le temps déploie sa lumière et souffle son oxy­gène sur nos braises.

 

99-

 

Je ne vois plus la terre, mais c’est encore à elle que le plus sou­vent je parle. Je crains pour la poé­sie que cette dis­tance soit mor­telle.

De même, quand je tends la main, je touche des objets où l’humanité s’efface et se recouvre d’une peau verte.

 

Comme la terre, la créa­tion est l’activité du fra­gile. Je me suis fait gar­dien de sa fra­gi­li­té pour qu’elle nous pro­tège.

Sur le ban de sable, la masse folia­cée chante au vent les joies de la séche­resse. Tant de fra­gi­li­té et de patience au milieu de la terre.

 

 

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