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Camille de Toledo ou l’inquiétude

Par |2018-08-19T19:36:46+00:00 5 avril 2012|Catégories : Critiques|

        L'évènement à l'origine du chant de Camille de Toledo, inti­tu­lé L'inquiétude d'être au monde, est la tue­rie per­pé­trée le 22 juillet 2011 dans l'île d'Utoya, en Norvège, par un homme, un homme seul, un seul homme, abat­tant froi­de­ment, à bout por­tant, ses frères humains, 77 au total.

         Evènement ins­tan­ta­né­ment relayé sur toutes les ondes et les écrans du monde, plon­geant les citoyens d'Europe dans une sidé­ra­tion vite zap­pée par le rythme sou­te­nu des obli­ga­tions spec­ta­cu­laires.

         C'est ain­si dans la socié­té du spec­tacle. Le vrai est un moment du faux, comme l'a si fon­da­men­ta­le­ment énon­cé Guy Debord. Le vrai, en l'occurrence, c'est l'acte en lui-même, l'homme, l'arme au poing, et les êtres dis­pa­rus sous le feu de ce que la socié­té vou­drait faire pas­ser pour un coup de folie. Car elle veut se faire pas­ser à elle-même cet évè­ne­ment comme rele­vant d'une folie mar­gi­nale. Et pas­sées les secondes de la sidé­ra­tion spec­ta­cu­laire, la vie reprend son cours, croit-on, inchan­gée, oublieuse des morts d'Utoya, mau­vais rêve dans un monde où les mas­sacres au quo­ti­dien emplissent nos salons, nos chambres, nos demeures par l'entremise des écrans.

         Et voi­là le cours du faux recou­vrant le vrai mani­fes­té dans l'évènement d'Utoya.

         Car ce qui rentre dans notre mai­son par le vec­teur des écrans relève tech­ni­que­ment de la fic­tion. La réa­li­té entrante, la réa­li­té rela­tée par la tech­nique de l'émission média­tique ne peut être en nos esprits qu'évènement de fic­tion. Par la mise à dis­tance du récit cali­bré au for­mat télé­vi­suel. Le média, l'immédiat, for­mate la réa­li­té. Pour qu'elle rentre en nous, objets de consom­ma­tion des évè­ne­ments. Rentre en nous déréa­li­sée.

         Camille de Toledo, lui, non seule­ment ne se laisse pas prendre au piège du faux, car il entend sai­sir le sens pro­fond de l'évènement ayant eu lieu à tout jamais, ne pou­vant plus vaquer à ses occu­pa­tions sans que la tue­rie sur­ve­nue fasse désor­mais par­tie de lui comme de tout homme et toute femme de l'époque, mais il entend répondre à ce fait d'arme, et y répondre par le chant, dans une inten­tion très pré­ci­sé­ment défi­nie : "Ce texte, écrit pour la Maison du Banquet et des géné­ra­tions, a été lu le 8 août 2011 à Lagrasse. La déci­sion de le publier est indis­so­ciable, en moi, d'un espoir de voir les mots agir sur et dévier l'esprit contem­po­rain de l'Europe."

         Répondre, donc. C'est à dire prendre ses res­pon­sa­bi­li­tés. Et les prendre par le chant.

Camille de Toledo lit ce chant, cette réponse à la tue­rie d'Utoya, le 8 août 2011, soit 15 jours après les mas­sacres nor­vé­giens. C'est à dire qu'immédiatement, il a pris conscience de la puis­sance signi­fiante d'un tel acte, per­pé­tré dans une île dont le nom veut dire "île exté­rieure" comme pour ren­for­cer la por­tée séman­tique de l'acte meur­trier. C'était il y a 9 mois. Une éter­ni­té pour notre monde oublieux. Mais l'inquiétude, elle, consti­tu­tive de l'évènement, au fon­de­ment de l'acte et de ses consé­quences, fait peut-être irré­mé­dia­ble­ment par­ti de notre monde.

C'était hier. C'est aujourd'hui.
Ce sera plus encore demain.
L'inquiétude de l'espèce, des espèces,
et de la Terre que l'on croyait si posée,
qui ne cesse de se mani­fes­ter à nous,
sous un jour de colère, au point qu'on la croi­rait
frois­sée ou en révolte.

         Que voit-il, Camille de Toledo, dans les mas­sacres d'Utoya, per­pé­trés par un homme, Anders Behring Breivik, homme han­té par le désir d'une Europe exclu­sive au point de dif­fu­ser par inter­net, une heure avant d'abattre ses frères, un mani­feste écrit par ses soins 9 années durant, et dans lequel il évoque les meurtres en les assi­mi­lant à des sacri­fices ? Il y voit le résul­tat d'un tra­vail com­plexe, et seule la lec­ture de son chant peut en faire appré­hen­der la res­pi­ra­tion pro­fonde.

Et enten­dez ! Les mots nations, iden­ti­tés, assu­rance, médi­ca­ments. La somme des pré­lè­ve­ments séman­tiques qui font de nous des bêtes dociles. Mots de clô­tures qui, d'une main, attisent les peurs, et de l'autre, offrent les ser­vices de leurs chiens. La conso­la­tion est la grande ten­ta­tion du siècle débu­tant. Elle est dans toutes les voix qui s'élèvent contre le dérè­gle­ment. Elle prend sa source dans nos esprits désar­més, dans le ver­tige – l'inquiétude pro­fonde – de chaque chose, dans l'instabilité de la vie contre laquelle nous espé­rons dres­ser une digue

Que dit De Toledo ? Que l'acte du meur­trier d'Utoya est le fait d'un état d'esprit géné­ral, d'une atti­tude de l'occident face à la vie, d'un malaxage séman­tique quo­ti­dien depuis des siècles. Pas un fou, Behring Breivik. Ou alors pas davan­tage que l'occident tout entier. Mais la par­tie sou­dain émer­gée de notre corps euro­péen à tous.

Aussi place-t-il son chant sous la pater­ni­té de deux grands esprits, Aimé Césaire et Stig Dagerman ;  de deux phrases issues elles-mêmes de deux grands chants. L'une est extraite de Cahier d'un retour au pays natal :

Comme il y a des hommes-hyènes, et des hommes-pan­thères, je serais un homme-juif, un homme-cafre, un homme-hin­dou-de-Calcutta, un homme-de-Harlem-qui-ne-vote-pas…

L'autre, de Stig Dagerman :

Je n'ai reçu en héri­tage ni dieu, ni point fixe sur la terre d'où je puisse atti­rer l'attention d'un dieu : on ne m'a pas non plus légué la fureur bien dégui­sée du scep­tique, les ruses de Sioux du ratio­na­liste ou la can­deur ardente de l'athée. Je n'ose donc jeter la pierre ni à celle qui croit en des choses qui ne m'inspirent que le doute, ni à celui qui cultive son doute comme si celui-ci n'était pas, lui aus­si, entou­ré de ténèbres. Cette pierre m'atteindrait moi-même car je suis bien cer­tain d'une chose : le besoin de conso­la­tion que connaît l'être humain est impos­sible à ras­sa­sier.

Entre ces deux paroles, entre ces deux pôles navigue le chant de de Toledo, chant d'inquiétude, chant de notre inquié­tude, réponse à prio­ri contra­dic­toire au déchi­re­ment inté­rieur de nous autres, euro­péens, à notre asser­vis­se­ment accep­té, subi sans doute, dési­ré peut-être.

Car la contra­dic­tion appa­rente de de Toledo se situe entre son inten­tion de départ, son espoir (c'est son mot) de voir les mots agir sur et dévier l'esprit contem­po­rain de l'époque, et son vœux cen­tral d'échapper "aux grands espoirs de la libé­ra­tion", de se sous­traire aux pro­messes de conso­la­tion des char­la­tans poli­tiques, et autres, car impos­sible, cette conso­la­tion, à ras­sa­sier.

L'apparente contra­dic­tion entre la néces­si­té de se sous­traire à l'Espérance, celle d'une libé­ra­tion de l'être, et l'espoir affir­mé que son chant agisse sur l'identité euro­péenne, la dilue sans doute, dévie sa racine et la trans­forme en rhi­zome.

L'espérance passe tou­jours et encore par la parole, par la langue, par la volon­té de répondre à la com­plexi­té séman­tique, ata­vique, euro­péenne, par la séman­tique du chant phi­lo­so­phique et poé­tique pre­nant acte du réel pour dire la colère sans espé­rance de libé­ra­tion mais pleine d'espoir de dévier quand même.

Il faut lire L'inquiétude d'être au monde, de Camille de Toledo. Par ce poème capi­tal, il chante les armes et l'homme, ce chant est l'arme et l'homme, ce chant est d'arme et d'homme, le tout dans son espé­rance de dilu­tion des unes et de l'autre dans ses visées atro­ce­ment huma­nistes.

La tue­rie d'Utoya n'aurait dû lais­ser per­sonne indif­fé­rent. Le fan­tasme de pure­té à l'origine de l'acte meur­trier ren­voie cha­cun au plus nu de soi-même. Mais cha­cun, en son plus nu, ne peut abo­lir la notion de racine, de terre, de pays, d'appartenance, maux de l'Europe chante de Toledo.

Utoya révèle à l'Europe
l'inadéquation de sa langue, de son école.
Des mots-morts – iden­ti­té, civi­li­sa­tion –
plan­tés dans la tête assoif­fée de l'enfance,
et par­tout le grand cham­bar­de­ment,
une soft dépor­ta­tion, le brouillage des ori­gines,
la dis­pa­ri­tion du vrai,
la sédi­men­ta­tion fic­tion­nelle
de nos yeux

Reste que le phi­lo­sophe-poète choi­sit le chant comme mode de réponse au réel de notre monde.

Au-delà de toutes les véri­tés émises dans le chant de de Toledo, lequel inter­roge notre pen­sée pro­fon­dé­ment, lequel requiert notre atten­tion abso­lue, avec lequel un désac­cord demeure pos­sible et sans doute sou­hai­table, appa­raît à tra­vers l'acte de son chant sa volon­té, son espoir pour reprendre ses mots, d'influer par la parole sur le cours du monde. Nous aurions pu dire : sur l'esprit du temps, sur la com­plexion euro­péenne etc…

En cela, de Toledo révèle le moment où nous sommes, le moment méta­po­li­tique de la parole elle-même. Il nous dévoile un peu de ce que l'écrit, main­te­nant, doit réser­ver à l'homme.

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