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Carnet de somme [extrait]

Par | 2018-02-23T11:31:20+00:00 2 juin 2012|Catégories : Blog|

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Donner à sa parole le désir, c’est dire la per­di­tion du dési­rer. Dans la per­di­tion qu’est ce dési­rer, il y a le per­du­rer. Le per­du­rer de la parole don­née.

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Le je vais m’envahir est trois fois par­tir. L’aller du je vais, le s’en aller du m’enva, et le ir espa­gnol. Faut-il voir dans cette phrase trois ten­ta­tives de sui­cide, trois échap­pées ? Quoi qu’il en soit la décla­ra­tion est (dé)faite.

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 Car si ce désir n’existe pas, qu’est-ce qui peut alors exis­ter ? (Stig Dagerman)

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 Je me rap­proche du sui­cide en me disant que cela aus­si est une façon de vivre.

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 Naître ou mou­rir : je vous arrive.

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 Je fais le rêve dans lequel tu me prends la main.

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 Tu me meurs. L’

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 Je veux dire moi, un je émas­cu­lé, en ambi­guï­té, mais c’est dans la bouche, je l’entends, la bouche, en par­lant, hue.

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 Peu importe. J’essaie de ne pas pen­ser ain­si. Montréal en fin. Corps conclu. Ville crypte. Non, je ne le peux, c’est le prin­temps après tout et il y a les chats, tes deux cartes pos­tales sur mon bureau à Chicago et la lumière sur Chabot. « J’ai l’impression, quand je pense à ce que j’ai vécu, de n’avoir fait qu’égarer mes corps par les che­mins. » (Clarice Lispector)

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Je me mets à l’allemand comme on se met à table. Je me décide à man­ger cette mort-là. Celan par Blanchot, Bachmann par Jaccottet. Tourner la plaie dans le fran­çais, m’immobiliser sur le front fran­co-ger­ma­nique, où j’essuie plus d’une défaite. Car ce n’est pas cer­tain que ce Nietzsche que je lis depuis Kaufmann en fran­çais soit le même dont Derrida, etc. Je dégur­gite et c’est tant mieux. Car le heute, today, n’est pas le même heute qu’aujourd’hui. N’est pas le même sui­cide.

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On est ven­dre­di je pré­pare ta mort. Ta mort qui m’arrive. J’étouffe sur les pavés de cette ville où tu n’es pas. L’homme dans la rue dit ce mot, rien, il le chante. Je marche dedans, dans la vibra­tion de ce mot qui ne m’appartient pas plus qu’un autre mot, pro­non­cé autre­ment. Un ven­dre­di, J. se fait tabas­ser dans l’escalier. Un same­di tu hurles toute la nuit. Un dimanche je vais au mar­ché. Après c’est lun­di. Après. Octobre, mars.

 *

Et pour­tant, tou­jours, nous nous choi­sis­sons un com­pa­gnon : non pour nous, mais pour quelque chose en nous, hors de nous, qui a besoin que nous man­quions à nous-mêmes pour pas­ser la ligne que nous n’atteindrons pas. (Maurice Blanchot)

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Cette nuit les heures ont pas­sé. Avec ou sans moi. C’est le même tra­vail d’extraction. Aucun écho ne résonne. Je n’allume pas les bou­gies. Je n’écoute pas Chostakovitch. Il y a le silence dont D. a dit : insup­por­table. Ce lieu étouffe le bruit. Je me lève et me couche en sour­dine. Ce n’est pas cer­tain qu’elle soit véri­fiable, l’existence, la mienne. Chagrin trop lourd et trop léger. Ai si sou­vent eu tort.

*

Hermaphrodite est une parole dési­rée dans un corps inin­tel­li­gible.

*

Je dis que l’atteinte, la brèche, est dési­rable, qu’on n’est pas de toute façon entier, jamais entier. Guibert, l’image can­cé­reuse, le délit du regard, du désir imbi­bé, la tache.

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L’attache.

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Ce n’est pas toi, c’est l’idée que je me fais de toi.

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On est du jamais vu et inap­pe­lé… ée. L’hermaphrodisme serait cela, une plon­gée dans le corps dési­rant, loin des pré­oc­cu­pa­tions nomi­nales. Masculin et fémi­nin ou aucun, c’est-à-dire ailleurs, ce qui pour moi est acte de pré­sence : là. Loin des formes déci­dées, d’un dis­cours poli­tique arrê­té mais : en face. Glissant ne l’admettrait sans doute pas, mais c’est aus­si cela l’inintelligible. Être pris au dépour­vu c’est quand même se don­ner à l’instant. L’instant dans sa durée.

*

Pourquoi mon cœur bat-il dans ce sens-là ?

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(une auteure sans écri­ture écri­vant tout de même, spectre – som­bra – d’elle-même, spectre de son spectre et deve­nant de celui-ci)

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Je pleure les lieues, et les heurts pas­sés.

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Finalement j’aurai pleu­ré sur toutes mes villes. Partir, comme on quitte un amant, une amante, qu’on n’a pas arrê­té d’aimer.

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La ville s’arrache par couches, le tout brus­que­ment expo­sé. Je pense que la mort doit être cela, la confron­ta­tion de toutes les tem­po­ra­li­tés, une vie, et plus qu’une vie, les villes toutes super­po­sées, offrant de cha­cune une prise déchi­rante, déses­pé­rée et exé­cra­ble­ment belle. L’offre envoû­tante d’un vide – l’était.

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Moi qui suis né exter­mi­nable, c’est pour ça que je suis en vie. (Roland Castro)

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L’homme dans la rue m’interpelle. Il veut tout savoir de mes ori­gines. Il me dit les siennes, et celles des pho­tos qu’il vou­drait vendre, il nous invente une com­pli­ci­té. J’écoute, je ne dis rien, je n’ai besoin ni de com­pli­ci­té ni d’origines et son rêve tel qu’il me le dit est un rêve bar­bant. Je manque presque de remar­quer la lune dans le ciel. Et votre nom, insiste-t-il, en me ten­dant une main que je serre mal­gré moi. Nathanaël, dis-je, sur le point de par­tir. L’air per­plexe, il vou­drait que je pré­cise : e-l-l-e ? Non, je réponds, et je m’en vais.

*

La recon­nais­sance que je n’étais pas seule au monde m’a été insup­por­table. Que J. ait pu emprun­ter la même tra­ver­sée que moi à Vienne. Que P. ait posé comme moi le regard là, dans un pays qui ne devait appar­te­nir à per­sonne. Que É. ait pu devan­cer ma venue dans ce lieu m’ont gâché tous les ailleurs. Il ne s’agissait pas d’une quête de pure­té, loin de là, mais de l’assurance, que je savais fausse et aléa­toire, que je pou­vais exis­ter là où je n’avais pas encore été, où mon exis­tence demeu­rait tou­jours irre­pé­rable, c’est-à-dire deve­nante. Je vou­lais que per­sonne ne me dise ce qui était, que per­sonne ne vienne cor­ri­ger l’erreur de mon abord par l’intermédiaire de pré­ci­sions his­to­riques ou poli­tiques, que le lieu ne soit pas ain­si bana­li­sé, que je n’en sois pas, pour ain­si dire, et par anti­ci­pa­tion, obli­té­rée. Je la vou­lais impar­lée, la langue ; inabor­dée, l’approche ; inex­pé­ri­men­tée, la marche le long de ce mur-là. Non pas mienne, ni pour autant minée.

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Et il m’a fal­lu me dépar­tir de ces choses, pour­tant cha­cun de ces gestes m’a paru un crime, le meurtre d’un moi, et du peintre aus­si. La conso­li­da­tion d’une mort. Je t’embrasse depuis cette fin de Chicago.

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Bientôt nos lettres seront mar­quées ailleurs.

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Les jours m’enlèvent. Je pense par­fois que je ne fais pas suf­fi­sam­ment atten­tion à mon cha­grin. Que j’ai tra­hi quelque chose d’essentiel – de lui et en moi.

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Samedi je rends l’atelier.

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J’éteins.

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Jusqu’où le creux creu­sé en soi ? Je m’enroule, je dors la tête sous les cou­ver­tures, je tire mes genoux jusqu’au men­ton et je me déteste parce que je suis en vie. Et les mots de mes livres mar­tèlent l’intérieur de ma tête, et je me déteste aus­si pour les avoir écrits. Et je pense – je sais – que la tra­jec­toire de la lettre envoyée du désert jusqu’à cette ville est la trace de notre ami­tié qui est aus­si un amour, et je déteste le lan­gage pour avoir divi­sé les choses ain­si, pour avoir sépa­ré ce qui n’a ni le besoin ni le désir d’être sépa­ré, ce qui est du corps pour com­men­cer.

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Avec toi, je suis traître, ici dans ce théâtre.

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La (dé)composition de la mort est (aus­si) un théâtre de la guerre. Qu’attendons-nous. Qu’attendons-nous d’elle. (La der­nière cita­delle)

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Maintenant que ces morts sont sur­ve­nues, j’ai le sen­ti­ment d’avoir com­mis une faute ter­rible et, quoi que je fasse, c’est la même mort, c’est la même ville, c’est la même attente for­ce­née.

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Lorsque C déclare dans Crave (Sarah Kane) « You’re dead to me», c’est autant au vide lais­sé par la voix que s’adresse C qu’au creux de l’écrit. Cette phrase n’est point annon­cia­trice ; elle se sait défaite. Le pré­sent déployé est un pré­sent pas­sé, le théâtre lan­ga­gier ramasse en lui la bru­ta­li­té d’un temps révo­lu qui se déroule. Il est plus-que-pas­sé, outre­pas­sé, repu. Aveu inavoué, de l’ordre du fait accom­pli, il n’en demeure pas moins une parole (injure) pro­non­cée dans l’étonnement et la dévas­ta­tion, la conscience de l’obsolescence anti­ci­pée par laquelle elle se conjure.

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Il pleut sur toutes ces vies.

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2004. Je suis par­tie. Je n’ai pas cher­ché à savoir qui rai­dis­sait sous la cou­ver­ture, mou­rant pour ain­si dire à décou­vert. J’ai bou­ché les oreilles lorsque l’amie qui m’hébergeait me confir­mait qu’il s’agissait du signe de ma sur­vie. J’ai crié sur l’agent de voyages pour qu’il me sorte de là. J’ai pris mes jambes, je suis par­tie en cou­rant, à tra­vers tout Barcelone, m’avait-il sem­blé, qui n’était fait que d’impasses, fini les Gaudí tant admi­rés, les museus, le Barri Gòtic, et les jeunes anar­chistes, les dan­seurs des grandes places, et les oiseaux que je n’oublie pas. Je n’oublie rien de cela qui est voué à l’oubli. (Du jamais vu)

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Et lorsqu’il y a concor­dance entre le lieu de nais­sance et le lieu de mort.

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[…]