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César Vallejo

Par | 2018-05-20T21:22:35+00:00 26 mai 2012|Catégories : Critiques|

Le poète César Vallejo n’est pas un incon­nu pour qui est lec­teur de poé­sie. Tant du côté de son œuvre que de sa vie, deux aspects ici indis­so­ciables : Vallejo est de la « race » des poètes enga­gés du début du 20e siècle, de ceux qui sont entrés au par­ti com­mu­niste et se sont enga­gés en faveur de la République espa­gnole en 1936. Il a eu la chance, si l’on ose dire, de mou­rir avant la seconde guerre mon­diale, le nazisme guer­rier, et le déve­lop­pe­ment des idées ubuesques du cama­rade Staline. Soutenue par Jorge Semprun, qui voyait bien des réso­nances entre celle-ci et sa propre vie, l’oeuvre du poète péru­vien était déjà dis­po­nible dans notre langue dans deux tra­duc­tions dif­fé­rentes, toutes deux chez Flammarion, celle de Gérard de Cortanze (Poésie com­plète, 1983, réédi­tion 2009) et celle de Nicole Réda-Euvremer (Poésie com­plète 1919-1937, 2009). Un volume de la col­lec­tion Poètes d’aujourd’hui des édi­tions Seghers lui a aus­si été consa­cré, par sa femme, en 1967. On s’interrogera donc sur l’intérêt de cette édi­tion au Seuil. La réponse tient dans la tra­duc­tion de Maspero, qu’il expli­cite au début du volume. Il s’agit d’une « variante » mais, atten­tion, en matière de poé­sie une variante, ce n’est pas rien tant la tra­duc­tion de poèmes est une écri­ture en soi. Rien de plus déli­cat à tra­duire que la poé­sie, cha­cun le sait.

Devant l’atelier de Vallejo, le lec­teur peut être dubi­ta­tif, se deman­der s’il ne va lire une énième poé­sie datée, une par­tie de la poé­sie dite de « l’engagement », celle d’un siècle déjà loin­tain, le siècle pas­sé, le 20e siècle. Nous sommes en 2011 et sou­vent, c’est un fait, les œuvres enga­gées, sous toutes leurs formes, peuvent paraître un tan­ti­net vieillies, sauf aux yeux de gar­diens du mau­so­lée (il y en a) et des momies. On convien­dra que, la pre­mière décen­nie du 21e siècle étant pas­sée, un tri s’impose sans doute. Cela vien­dra, et l’on sépa­re­ra le bon grain de l’ivraie quand textes com­mu­nistes poli­tiques essen­tiel­le­ment mili­tants appa­raî­tront pour ce qu’ils sont : de la mau­vaise poé­sie. Mais nous n’en sommes pas encore là et la biblio­thèque idéale de la révo­lu­tion du siècle pas­sée conti­nue son petit bon­homme de che­min. Ici, il n’y a que peu lieu de sous­crire à ce type d’inquiétude. Bien sûr, la seconde par­tie du volume, regrou­pant les poèmes de Espagne, écarte moi de ce calice, est une œuvre poli­tique ancrée dans une Guerre d’Espagne dont Vallejo a en par­tie vécu les évé­ne­ments, se ren­dant sou­vent là-bas, depuis la France où il vivait depuis le mitan des années 20. Ils s’ouvrent du reste sur un Hymne aux volon­taires de la République. Nous sommes cepen­dant loin des bêtises qu’un Aragon pou­vait écrire à la même époque, même s’il s’agit bien de poé­sie enga­gée :

 « Les men­diants com­battent pour l’Espagne,
ils men­dient à Paris, à Rome, à Prague,
fidèles ain­si, d’une main gothique, implo­rante,
aux pieds des Apôtres, à Londres, à New-York, à Mexico. »

Mais enga­gée en faveur de ce qui a tou­jours ani­mé Vallejo, cette souf­france des pauvres (on disait « pro­lé­ta­riat » à l’époque), souf­france que le poète connais­sait bien pour l’avoir appro­chée, comme employé de mines puis de plan­ta­tions. Au Pérou. Avant de s’exiler à Paris et de ne plus jamais remettre les pieds dans son pays natal.

Cependant, le cœur de l’œuvre de l’écrivain péru­vien est ailleurs. Il réside en la pre­mière par­tie de ce volume, Poèmes humains, textes tout aus­si huma­nistes, révo­lu­tion­naires et enga­gés, et pour­tant textes qui conduisent l’œuvre ailleurs, comme au-delà, en ce sens qu’ici la poé­sie trans­cende le poli­tique et conduit par­fois à une sorte de beau­té uni­ver­selle, laquelle exis­te­rait sans être née dans l’ancrage de cette époque. C’est le meilleur de l’atelier du poète. On recon­naî­tra bien sûr ce poème :

 « Je mour­rai à Paris par un jour de pluie,
Un jour dont déjà j’ai le sou­ve­nir.
Je mour­rai à Paris – et c’est bien ain­si –
Peut-être un jeu­di d’automne tel celui-ci.

Ce sera un jeu­di, car aujourd’hui jeu­di
Que je pose ces vers, mes os me font souf­frir
Et de tout mon che­min, jamais comme aujourd’hui
Je n’avais su voir à quel point je suis seul.

César Vallejo est mort, tous l’ont frap­pé,
Tous sans qu’il leur ait rien fait ;
Frappé à coups de trique et frap­pé aus­si

A coups de corde ; en sont témoins ici
Les jeu­dis et les os humé­rus,
La soli­tude, les che­mins et la pluie… »

Chacun juge­ra, comme tou­jours en poé­sie. Reste que la paru­tion de ce volume dans cette col­lec­tion, La Librairie du 20e siècle, est plei­ne­ment jus­ti­fiée, étant don­né que cette col­lec­tion se veut conser­va­toire d’un cer­tain regard sur le monde, le regard de ceux qui, comme Semprun, ont connu les hor­reurs du siècle pas­sé, dans leur chair, en même temps que celles de la tra­hi­son de leurs rêves. C’est main­te­nant un lieu de mémoire. Notre siècle est fécon­dé par d’autres tour­ments et il y a sans doute bien des choses à apprendre du pas­sé, sous réserve que cet appren­tis­sage ne masque pas nos réa­li­tés pré­sentes.

César Vallejo est né le 16 mars 1892 à Santiago de Chuco, au Pérou, et mort à Paris le 15 avril 1938.

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