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Chanson de l’Amérique

Par | 2018-06-25T01:54:50+00:00 23 juillet 2012|Catégories : Blog|

 

Je t’aime, Amérique,
pour le lit infi­ni de tes larmes,
pour ce que tu as de solaire et d’altier,
pour ton intense saveur d’olive,
pour ton odeur de forêt émou­vante,
parce que tu joues ta vie avec la mort
et meurs de rêver une vivante bles­sure.

Je t’aime, Amérique,
parce que je viens d’une boue hal­lu­ci­née
− Sang lus­tral et moelle d’étoile –
où une race morte et renais­sante
a for­gé dans la nuit sa ban­nière d’aurore.

Je t’aime, Amérique
pour ton enfance dolente sans étoiles brillantes,
pour ta jeu­nesse rebelle invain­cue,
pour ton silen­cieux cri sou­ter­rain
qui assoif­fé de sub­stances pri­mor­diales,
a fait écla­ter les veines de la terre.

Je sens
que le germe spi­ri­tuel qui me porte
se gonfle d’amour pour te nom­mer, Amérique,
et les enceintes de ton âme acquièrent
des dimen­sions de voûte infi­nie,
et une acous­tique grave
pour ta voix nette.

Tu te donnes à tous, mul­tiple et unique,
patrie, enfant géante d’amidon et de mau­vais vin,
que tu tiens dans la paume de ma main
comme un oiseau endor­mi en son nid.

J’aime ton archi­tec­ture végé­tale, ton cœur racine,
ton épi­derme de pêche,
ton pied champ de blé qui danse dans la val­lée,
et tes bras ardents de pay­sans
semeurs d’amour et d’espérance.

Je t’aime comme tu es, terre mar­tyre :
contra­dic­toire, amère et déso­lée,
fer­tile et pro­digue et assoif­fée,
avec le flanc bles­sé de misère
et la poi­trine tro­pi­cale, pulpe et coros­sol.

Je vis pour te par­ler demeu­rant,
presque en sour­dine dans les quar­tiers pauvres,
pour racon­ter des his­toires aux enfants
mode­lages d’ombres et d’angoisse.

Ma voix est si petite qu’elle se perd,
se dilue dans la boue fré­mis­sante ;
ma voix alors n’est pas ma voix, devient étran­gère
et m’arrive après plus intime et pro­fonde
dans le san­glot immense de la mère
qui porte un fils mort dans ses bras.

Envoi :

Venez poètes,
appor­tez à fleur de terre votre chant.
Le mes­sage d’amour est comme un enfant
qui sème les aubes dans la cam­pagne.

Notre lieu est ici !
Déliez la voix nue
et lais­sez-là pleu­rer à l’air libre.
Demain doit sur­gir, intègre et pur
avec l’humide tige fleu­rie.

Venez, poètes, mar­chez avec moi
par ces nuits lentes et ter­ribles
dans les­quelles les êtres pros­crits de l’aurore
ago­nisent sans pain et sans paroles.

Venez, poètes,
puri­fiez la strophe et la conscience.
Que les pas retournent à l’enfance.
Portez la voix plus claire.

Nous mar­chons pieds nus dans l’Amérique,
et que notre chant soit si simple,
si intime, si pro­fond, si sin­cère,
que les héros et les enfants l’entendent
et qu’il bou­le­verse d’amour toute la terre.

[Traduction de Claude Beausoleil]

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