> Chemins ouvrant de Yves Bonnefoy et Gérard Titus-Carmel

Chemins ouvrant de Yves Bonnefoy et Gérard Titus-Carmel

Par | 2018-02-20T20:12:58+00:00 25 mai 2014|Catégories : Blog|

À l'automne der­nier, lors de la nais­sance du pre­mier numé­ro de L'Atelier contem­po­rain, l'éditeur annon­çait la publi­ca­tion à venir d'ouvrages consa­crés à des aspects par­ti­cu­liers de l'art. C'est par­ti avec la sor­tie en librai­rie de Chemins ouvrant d'Yves Bonnefoy et Gérard Titus-Carmel qui coïn­cide avec la paru­tion du numé­ro 2 de L'Atelier contem­po­rainChemins ouvrant se pré­sente comme un livre inclas­sable : outre la pré­face de Marik Froidefond, Sur ce rivage de sable et d'herbe, dont une pre­mière ver­sion fut publiée dans un ouvrage col­lec­tif il y a peu, "Yves Bonnefoy. Poésie et pein­ture", sont regrou­pés dans ce nou­vel ouvrage cinq textes aux sta­tuts divers (trois de Bonnefoy sur le peintre et deux de Titus-Carmel sur le poète) s'échelonnant de 2004 à 2013. Ni essai, ni mono­gra­phie, cette antho­lo­gie est l'occasion de sai­sir la rela­tion pri­vi­lé­giée qui s'est éta­blie entre les deux hommes.

    De 2003 (date de la pre­mière ren­contre entre Yves Bonnefoy et Gérard Titus-Carmel) et jusqu'à la publi­ca­tion en 2012 de Je vois sans yeux et sans bouche je crie (24 son­nets de Pétrarque tra­duits par Bonnefoy accom­pa­gnés  de 8  pro­po­si­tions plas­tiques de Titus-Carmel) que Froidefond qua­li­fie de fruit de double illus­tra­tion, ce der­nier ana­lyse les col­la­bo­ra­tions entre le peintre et le poète pour cer­ner leur rela­tion. Une rela­tion qui se maté­ria­lise sur­tout par des livres   d'artiste -des livres de dia­logue selon l'expression d'Yves Peyré- et ce qui en res­sort, c'est le refus de l'illustration ser­vile du texte. Marik Froidefond le dit avec ces mots : "Il ne s'agit pas de reflé­ter le poème, encore moins de le nar­rer en images, mais plu­tôt de lui offrir un espace -un espace de réso­nance". Mais à la lec­ture de En pré­sence de ces Feuillées, le texte qu'écrit Bonnefoy après sa pre­mière visite à Titus-Carmel dont il découvre l'atelier, on se prend à pen­ser à ces lignes d'Yves Peyré : "Il est fré­quent de voir des artistes (peintres, sculp­teurs) s'en remettre aux mots pour pré­ci­ser leur pen­sée, pour éla­bo­rer une réflexion faite quant à leur art". Certes Titus-Carmel qui est aus­si écri­vain (et poète plus par­ti­cu­liè­re­ment) ne répugne pas à écrire sur la pein­ture et, par­fois, sur la sienne (cer­tains se sou­viennent peut-être de ce livre paru en 1992 chez Actes Sud, Elle bouge encore…). Mais ici, c'est Bonnefoy qui pré­cise : "L'art est pour Titus-Carmel ce second degré du rap­port à soi qui peut prendre forme dans l'exister ordi­naire pour­tant sans être, c'est l'alchimie par la ver­tu de laquelle le « moi » rapa­trie et ravive dans le temps propre de la créa­tion artis­tique des moyens de sen­tir et de pen­ser qui hors de ce deve­nir ne seraient que richesse vaine et d'avance décou­ra­gée" (p 75).

    Toujours Yves Peyré ; dans son ouvrage Peinture et poé­sie, il se risque à une défi­ni­tion du livre de dia­logue qui "s'ouvre sur le beau mou­ve­ment du par­tage, de la réci­pro­ci­té du regard". Propos qui s'appliquent par­fai­te­ment à Chemins ouvrant : Bonnefoy et Titus-Carmel ont dans leur vécu un arbre en com­mun et deux textes se répondent très pré­ci­sé­ment, Un lieu dans ce monde de Titus-Carmel est né de la lec­ture de L'Arrière-pays de Bonnefoy. Mais cette coïn­ci­dence extra­or­di­naire ne doit pas être l'arbre qui cache la forêt. Le pre­mier texte qu'écrit Bonnefoy sur le tra­vail du peintre est consa­cré aux Feuillées. Or le même thème est remis à plu­sieurs reprises sur le métier par Titus-Carmel : Jungles, L'Herbier du seul où le thème du végé­tal, de la palme est inter­ro­gé sans cesse.. Cette insis­tance cor­res­pond, me semble-t-il, à la volon­té de retrou­ver ce qui cor­res­pond au pays natal. Dans En pré­sence de ces Feuillées, Bonnefoy écrit : "… existe une réa­li­té impé­né­trée […] avec laquelle il se pour­rait bien […] que nous ayons davan­tage de vrais rap­ports qu'il ne semble". Il faut alors conve­nir que ces rap­ports donnent nais­sance à l'échange, un échange qui se carac­té­rise par le déni de tout sou­ci mimé­tique et c'est ce qui per­met à Titus-Carmel de dia­lo­guer avec les poèmes de Bonnefoy sans les illus­trer. Et c'est ain­si que le dia­logue donne nais­sance à l'épiphanie de la fon­da­men­tale uni­té entre la poé­sie et l'intervention plas­tique.

    Retour à l'illustration. Si le terme est refu­sé dans son accep­tion tra­di­tion­nelle, Titus-Carmel, par un ren­ver­se­ment dia­lec­tique, ne manque pas de l'employer pour dési­gner le tra­vail d'accompagnement des tra­duc­tions des son­nets de Pétrarque par Yves Bonnefoy. L'un des textes de ce recueil n'est-il pas inti­tu­lé Illustrant Pétrarque ? Mais dès le départ, Titus-Carmel donne au mot illus­tra­tion dans le cas de la tra­duc­tion une défi­ni­tion sin­gu­lière : "… façon d'entendre cette parole et de l'accueillir". Mais Titus-Carmel s'explique sur son rôle : "Mon tra­vail aura donc été non de repré­sen­ter […] mais de recon­naître Yves sur ce che­min, et jus­te­ment là, à la croi­sée de nos deux voix, une fois encore et presque natu­rel­le­ment convo­quées autour d'une entre­prise com­mune, mes des­sins, j'ose le croire, accom­pa­gnant dans leur mise en espace ces son­nets qu'il avait, d'une autre façon, déjà illus­trés en fran­çais" (p 134). Illustrés : ce qui per­met à Marik Froidefond de rebon­dir dans sa pré­face et d'écrire que Titus-Carmen illustre l'illustrant… Et Bonnefoy note que la beau­té  per­met "l'accession à plus de réel, à plus haut dans l'être, à la vraie vie".

    C'est donc une mise en abysse de la réflexion qui est offerte au lec­teur par la jux­ta­po­si­tion de ces textes. "Le face à face avec la pein­ture est sans répit et sans entracte, l'obsession est com­plète, fer­mée sur elle-même" écri­vait Yves Michaud en 1993 dans La Peinture, celle avec qui on n'en finit pas. 1

 

1. Texte repris dans Gérard Titus-Carmel. FRAC Picardie, 1993, pages 33-51.

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