> Christian Bernard, Petite Forme

Christian Bernard, Petite Forme

Par |2018-12-17T21:25:16+00:00 22 décembre 2012|Catégories : Critiques|

Né à Strasbourg en 1950, concep­teur et direc­teur du Mamco (Musée d'art moderne et contem­po­rain de Genève) et ancien direc­teur de la Villa Arson (Nice), Christian Bernard est aus­si un poète des plus dis­crets. Jusque là il envoyait (et conti­nue de le faire) ses poèmes sous forme de mini-pla­quettes à ses amis. Ses pre­mières publi­ca­tions (rares) datent de 1966. Mais il inau­gure aujourd’hui les édi­tions papier de Sitaudis avec un recueil très para­doxal de son­nets.  Par la déstruc­tu­ra­tion de la forme fixe ils deviennent de véri­tables nou­velles express.

Christian Bernard sous pré­texte d’honorer la forme fixe lui fait un enfant dans le dos pour mettre à nu une sorte de créa­tion hybride afin de mon­ter un pont entre le pas­sé et le futur, fic­tion et poé­sie. L’auteur mal­traite à sa main la struc­ture la plus pri­sée de la poé­sie fran­çaise. Pour autant et en dépit de l’humour caus­tique il ne s’agit pas d’un simple jeu. Ses textes sont de petits bijoux riches de glis­se­ments et d’insolences rava­geuses. N’en déplaise aux puristes on ne pour­ra plus par­ler de cou­pures à l'hémistiche et autres vaca­tions far­cesques du genre au moment même où le  phi­lo­sophe montre son nez sous les man­teaux de vision du poète.

Celui-ci   règle ses comptes à nos mémoires et aux livres qui leur tiennent de garde fou :

« Nos sou­ve­nirs sont des cabi­nets d'amateurs et nos
livres des biblio­thèques cou­chées Scherzo Dies rirai
Chausse-trappes portes déro­bées phrases pié­gées

(…)

 Catherine Crachat te tient lieu d'ange gar­dien tu
la sens dans ton dos dans ton angoisse sourde et
muette La prose du monde est sans pour­quoi »

 

Ces deux « ter­cets » illus­trent par­fai­te­ment la langue sans arthrose de l’auteur qui par ailleurs éli­mine tout point de ponc­tua­tion. Et lorsqu’ils appa­raissent ce n’est plus en tant que signe mais comme élé­ment à part entière de ses nar­ra­tions « à angles obtus FWD ou poèmes bar­bares au pilon point-vir­gule ».

Le son­net ne fait pas dans la vieille­rie. Il pro­pose une nou­velle forme de nar­ra­tion dans un temps où la rapi­di­té de lec­ture impose la forme la plus ramas­sée qui soit. Cultivant les déca­lages, les effets retards comme les avan­cées il n’y a de place ici ni pour colis fichés ni pour ver­ro­te­rie sauf à y voir déba­rou­ler un élé­phant. L’humour rap­proche le sérieux direc­teur du Mamco des irré­gu­liers belges de la langue qu’il affec­tionne.

Tel un avia­teur fou Christian Bernard laisse pla­ner bien des énigmes à coup de loo­pings et autres figures non réper­to­riés. Ne croyons donc pas l’auteur lorsqu’il affirme  « Jamais nul vrai plai­sir à tirer ces  lignes sinon celui par­fois de voir  ou d'entendre la dou­blure ou  l'écho qui susurre la désen­tente ». Chaque texte est une relance à bras propre à pro­vo­quer   le  plai­sir du texte  au moment où pour cette  « Petite forme » celle du poète est à son apo­gée.  Le créa­teur prend par revers toute une post­mo­der­ni­té poé­tique en reven­di­quant le carac­tère fal­la­cieux, énig­ma­tique mais tout autant fes­tif de l’image. L’œuvre assume donc des uto­pies que d’aucuns consi­dèrent comme « bour­geoises » – on se demande bien pour­quoi.

 

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