> Christophe Roncato, K. White, une œuvre monde, par Jigmé Thrinlé Gyatso

Christophe Roncato, K. White, une œuvre monde, par Jigmé Thrinlé Gyatso

Par |2018-10-23T18:28:32+00:00 24 octobre 2014|Catégories : Critiques|

Kenneth White : une œuvre-monde

 

 

         Kenneth White est venu à la fac des lettres
         et j’ai vu l’université Stendhal évo­luer
         dans mon esprit et ce prin­temps nais­sant[1]

 

Voilà les mots que m’avait ins­pi­rés la confé­rence don­née par Kenneth White à l’université de Grenoble à l’invitation de Christophe Roncato qui, en cette année 2013, pré­pa­rait la publi­ca­tion de sa thèse. C’est une joie sin­cère de voir son tra­vail publié aux Presses Universitaires de Rennes, avec ce titre évo­ca­teur et d’une grande jus­tesse, et avec cette belle pho­to­gra­phie prise par Marie-Claude White en pre­mière de cou­ver­ture. Ces îlots gra­ni­tiques de la côte nord de la Bretagne illus­trent par­fai­te­ment la mul­ti­pli­ci­té et l’unité de l’œuvre de White, ain­si que Christophe Roncato par­vient à nous la pré­sen­ter.

Il a su sai­sir, ana­ly­ser et expli­ci­ter la mul­ti­pli­ci­té des formes et l’unité de fond de cette œuvre-monde, sans occul­ter le che­mi­ne­ment du nomade intel­lec­tuel tout au long de sa vie et de son œuvre (qui est encore, fort heu­reu­se­ment pour nous tous, « une œuvre en cours »[2]).

Lecteur admi­ra­tif de l’œuvre de White, je ne suis ni uni­ver­si­taire ni géo­poé­ti­cien, mais je demeure fidèle à cette œuvre qui m’inspire gran­de­ment depuis la sor­tie de Une apo­ca­lypse tran­quille alors que j’étais lycéen en classe de ter­mi­nale. Cette lec­ture m’avait ébloui et je m’étais dit : « enfin ! »[3], tout comme je me suis dit « enfin ! » à la lec­ture du livre de Christophe Roncato. Enfin une étude glo­bale, claire, savante, vivante et pas­sion­nante de l’œuvre whi­tienne, de ses influences, de sa poé­tique dans sa langue d’origine et, en par­ti­cu­lier, de ses réper­cus­sions dans ce qu’on appelle la post-moder­ni­té.

Certes, Kenneth White lui-même réus­sit, il me semble, à gar­der un œil très lucide sur son œuvre, notam­ment dans ses essais qui en déter­minent la direc­tion ; mais un éclai­rage exté­rieur peut être bien­ve­nu et enri­chis­sant, sur­tout quant à l’impact des idées expri­mées dans les récits, essais, poèmes, livres d’art, films… Ainsi Christophe Roncato réus­sit-il, avec une per­ti­nence sou­te­nue, à don­ner une vision à la fois glo­bale et pré­cise de cette œuvre – qui a le mérite d’offrir une vision glo­bale, pré­cise et renou­ve­lée du monde. De l’introduction magis­trale à la conclu­sion qui rend encore plus mani­feste l’aspect dyna­mique et ouvert de cette œuvre aux pers­pec­tives mul­tiples, sont mises en évi­dence les arti­cu­la­tions qui par­ti­cipent du grand geste whi­tien.

Le cher­cheur connaît son sujet : l’œuvre-monde, et son auteur : l’homme White. D’aucuns pensent et affirment, de manière quelque peu péremp­toire et dog­ma­tique, que s’arrêter à l’œuvre devrait suf­fire et doit suf­fire ! Mais en l’occurrence, il a rai­son notre cher­cheur de ne pas sépa­rer l’homme et son œuvre. Qui connaît Kenneth White, sait qu’il vit comme son œuvre res­pire, avec la luci­di­té, la joie et l’énergie dont parle Christophe Roncato à plu­sieurs reprises.

Grâce à ce livre, on entre vrai­ment dans la pen­sée du poète et le lan­gage poé­tique du pen­seur, dans l’ouverture d’esprit et l’œuvre ouverte, tou­jours cohé­rente, fraîche et accueillante qui s’appuie sur l’héritage de pen­seurs et voya­geurs de tous hori­zons, du pré­sent et du pas­sé plus ou moins loin­tain. Or, dans un tra­vail d’étude comme celui-ci, il n’est pas facile de rendre compte de toutes ces carac­té­ris­tiques qui, au regard des idées clas­siques, conven­tion­nelles et conve­nues, peuvent paraître para­doxales, voire sans lien aucun. Cette gageure fait l’intérêt même de la pré­sente étude, et le cher­cheur explique fort logi­que­ment dans son intro­duc­tion ce qui la jus­ti­fie et ce qui la dis­tingue des autres études (par ailleurs aus­si très inté­res­santes) : « le lien entre l’œuvre per­son­nelle et le déploie­ment de celle-ci dans le social et le cultu­rel »[4].

Kenneth White a été uni­ver­si­taire, il sait donc de quoi il parle quand il met en cause les ins­ti­tu­tions, et c’est peut-être bon signe que des uni­ver­si­taires s’intéressent à son tra­vail qui a pour fil conduc­teur le fil d’une écri­ture ancrée à la fois dans la connais­sance intel­lec­tuelle, les recherches trans­dis­ci­pli­naires et l’expérience vivante. C’est donc aus­si cette approche en miroir – peut-être même en miroirs mul­tiples – que l’enseignant-chercheur de l’université de Grenoble offre au lec­teur. Le cha­pitre 6 : L’œuvre en ligne de mire, est une ana­lyse par­ti­cu­liè­re­ment aiguë et inté­res­sante du tra­vail du poète-voya­geur, mon­trant bien tous les aspects de ce tra­vail : mul­ti­di­men­sion­nel et cohé­rent, lit­té­raire et lit­to­ral, de longue haleine et de grande enver­gure, che­villé au réel et tour­né vers le dehors.

Ici je repense à ce pas­sage de La mai­son des marées, qui nous ramène à la pho­to de cou­ver­ture :

           Quant aux théo­ries, aux inter­pré­ta­tions et aux cal­culs, je les écoute avec atten­tion, dans un silence de pierre, avant de retour­ner, sur le rivage ou sur la lande, à quelque rocher où le gel et le sel de la mer ont écrit le cli­mat des âges.[5]

 

Le livre de Christophe Roncato rend compte d’un tra­vail exi­geant, à la hau­teur de l’exigence de l’œuvre-monde de Kenneth White. Mais rien de rébar­ba­tif tou­te­fois dans cet ouvrage bien construit et dyna­mique. En effet, l’auteur se révèle cher­cheur, fouillant et ana­ly­sant avec acui­té, autant que guide, rele­vant et indi­quant avec péda­go­gie les lignes (en saillie, en creux ou presque imper­cep­tibles) d’une œuvre aux four­mille­ments labo­rieux et dia­man­tins, aux mou­ve­ments res­sour­çants et éman­ci­pa­teurs, et aux éblouis­se­ments blancs.

 

[1] Jigmé Thrinlé Gyatso, Extrêmes sai­sons, éd. de l’Astronome, Thonon les Bains, 2014, p. 57.

[2] Christophe Roncato, Kenneth White : une œuvre-monde, Presses Universitaires de Rennes, col­lec­tion Plurial, Rennes, 2014, p. 13.

[3] Je pour­rais déve­lop­per ce « enfin ! », mais là n’est pas l’objet de cette modeste recen­sion.

[4] Christophe Roncato, op. cit., p. 14.

[5] Kenneth White, La mai­son des marées, éd. Albin Michel, Paris, 2005, p. 86-87.

 

 

X