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Chronique lazaréenne (2)

Par | 2018-02-23T01:08:45+00:00 12 juillet 2014|Catégories : Blog|

   Cette nuit, j’ai sen­ti une souf­france indi­cible. Je ne me rap­pelle pas avoir éprou­vé rien de tel. Cette souf­france ne se dis­tin­guait ni par sa viru­lence ni par son inten­si­té. Elle n’était pas plus phy­sique que morale, elle était sans voix au point d’interdire toute échap­pa­toire. Elle était, au sens propre, indi­cible. Même si j’avais eu en mémoire le détail des évé­ne­ments qui auraient pu favo­ri­ser son éclo­sion, ceux-ci étaient sans com­mune mesure avec ce que j’éprouvais. Ce qu’il y avait d’inavouable en elle, c’était qu’elle m’atteignait au sein d’un vide désem­pa­ré. Je ne dis­po­sais d’aucun mot pour tra­duire son impact, pour relier l’effet à la cause, elle était sans voix, elle m’avait sur­pris alors que les mots vaquaient à leur insi­gni­fiance et que la dou­leur, une étrange et dif­fuse dou­leur, flot­tait par­mi les épaves du sou­ve­nir. J’ai pen­sé, alors que je renon­çais aux fables qui auraient pu lui don­ner sens, qu’elle avait tou­jours été pré­sente, obs­cu­ré­ment pré­sente, hôtesse désa­bu­sée des efforts que je déployais pour l’assigner à demeure.

   Ce n’était pas une sen­sa­tion, un sen­ti­ment, un état d’âme qui se serait prê­té à mon pou­voir d’objectivation, suf­fi­sam­ment docile pour se lais­ser leur­rer par les sub­ter­fuges de l’imagination. Elle était sans his­toire, elle glis­sait entre les mailles du temps. Sans ombre, elle n’appelait nul com­men­taire sus­cep­tible de la conte­nir dans le théâtre d’une fic­tion. Elle sem­blait sur­gir d’un désert, d’une vacance que le bavar­dage de la pen­sée s’efforçait de cou­vrir. Me refu­sait-elle l’alibi de la dou­leur ? Si la dou­leur tient à son objet au point de le confondre avec sa cause, la souf­france, elle, ne se connaît guère par l’entremise d’un phé­no­mène dis­tinct de celui qui l’éprouve. Celui qui la res¬sent est affec­té d’une pas­si­vi­té qu’il contrôle d’autant moins qu’elle consti­tue l’essence d’une vul­né­ra­bi­li­té tou­jours sus­pecte d’être las­cive. Elle ne s’impose pas de l’extérieur comme un mau­vais coup, une peine in¬fligée par le sort, un de ces acci­dents dont l’âme a le secret, on dirait qu’elle jaillit d’une source interne à l’effervescence du vivant. Il arrive par­fois qu’elle ren­verse les bar­rières éri­gées par la conscience contre tout ce qu’elle ne peut inté­grer. C’est pour­quoi elle ne sau­rait se mon­trer en pleine lumière de manière à faire coïn­ci­der son être avec l’apparition d’un phé­no­mène.

   Cette souf­france ne m’inspirait aucun espoir, pas plus celui de m’y sous­traire que de m’y accou­tu­mer. Si je per­siste à écrire cette souf­france, c’est qu’il ne me revient pas de l’appeler « ma souf­france » : c’est elle qui me tient à dis­tance des mots ambi­gus de l’appropriation. Qui aurait pu s’imaginer qu’elle sub­sis­tait en soi, ardente d’une vie brû­lante d’immanence ? Seul le mot « là » conve­nait à l’irruption de sa pré­sence, tout bon­ne­ment parce que j’occupais pas le lieu où elle déve­lop­pait sa dévas­ta­tion, à mi-che­min entre la proxi­mi­té et le retrait. Me pous­sant à congé­dier les mots qui auraient pu en faire une chose conce­vable par d’autres ; magni­fique vais­seau fan­tôme hal­lu­ci­né dans le gel noc­turne de ma soli­tude. Car il n’y avait que moi pour la res­sen­tir, à l’exclusion des autres dont elle me contrai­gnait à par­ta­ger le sort. Quelle consis­tance accor­der à ce Moi s’il n’existe qu’en rai­son du peu de souffle qui le fait vivo­ter ? Même si je suis seul à éprou­ver cette souf­france qui m’interdit d’évoluer dans un monde où autrui se réjouit mon insi­gni­fiance, je ne suis pas pour autant cen­tré sur moi-même. La souf­france ne me donne rien à res­sen­tir que je puisse iden­ti­fier à « moi ». Elle brûle un être dont je suis l’otage.

   Mais je pour­rais en dire autant de la dou­leur et des plai­sirs fur­tifs de la satis­fac­tion, des échardes plan­tées dans mon som­meil comme des coups assé­nés par un cau­che­mar. Cette souf­france n’a rien de phy­sique. Si elle affecte ma chair, c’est en un sens dif­fé­rent de celui qu’on attri­bue à cette notion aus­si com­plexe que mys­tique. Il faut bien que je sois vivant pour y être sen­sible. Et com-ment navi­guer sur les eaux de la sen­si­bi­li­té sans y avoir été immer­gé par des paroles qui, tout en me déta­chant de mon corps, dégagent une acca­blante sub­jec­ti­vi­té ?

   Cette souf­france — com­ment la nom­mer sinon en m’efforçant de la tenir à dis­tance par le biais de ce mot déri­soire, « cette », comme si l’on pou­vait la conte­nir dans un espace réser­vé à l’écart ? — cette souf­france que je n’avais ni la force ni le cou­rage de m’approprier en la reven­di­quant comme mienne —n’était-il pas plu­tôt de son res­sort de me consi­dé­rer comme sa pro­prié­té ? —, cette souf­france, qui échap­pait insi­dieu­se­ment à la proxi­mi­té, voire à la fami­lia­ri­té que nous éprou­vons pour la dou­leur, était appa­rue, ou plu­tôt sur­ve­nue à l’improviste, avec une sou­dai­ne­té désar­mante. Encore sa pré­ten­due sou­dai­ne­té n’était-elle que le tri­but payé par l’illusion aux appa­rences. Soudaine fut la conscience qu’elle avait tou­jours été là, en un lieu que je répu­gnais à iden­ti­fier, dans les parages du Moi, rôdant à l’orée d’une nuit que ma résis­tance à la recon­naître ren­dait plus épaisse. Et puis ce fut sou­dain l’aurore, la tra­ver­sée des ombres dont je l’enveloppais, le déchi­re­ment d’un voile dont la soie se mit à crier dans mes rêves comme l’appel d’une jouis­sance impure. Je devrais dire « informe », infor­mu­lable, indigne des aveux qui, bien qu’extorqués sous la tor­ture, n’en sont pas moins des aveux, mais d’une autre sorte, aveux, non d’une véri­té clan­des­tine, mais du corps insur­gé contre lui-même par des sévices d’autant plus inquié­tants qu’ils menacent d’abolir toute trêve conclue entre la mort et le vivant. Cette jouis­sance, propre à la vio­lence d’une déchi­rure où se connais­sait, enfin, la dou­ceur d’un aban­don à la vul­né­ra­bi­li­té essen­tielle de la femme, ne rejoi­gnait la souf­france qu’au terme d’un cal­cul sans équa­tion, d’un rap­port dont les termes fai­saient défaut, comme si les bords de la bles­sure, sai­sie dans sa fra­gi­li­té, étaient les seuls termes invi­tés à com­mu­ni­quer dans le tra­cé stri­dent de la déchi­rure. Lèvres offertes à la mor­sure d’un cri, ouvertes à l’appel d’air que l’asphyxie d’un cri ne manque pas de pro­vo­quer à l’encontre de toutes les bouches pra­ti­quées dans la som­no­lence de l’Être. Bouches du som­meil et de l’éveil, bouches du bai­ser que l’angoisse d’un plai­sir immi­nent nour­rit de sa vora­ci­té, bouche de l’œil assoif­fé de larmes, bouche du ventre où s’accomplit l’étrange pol­li­ni­sa­tion d’une chair par une autre, ces ori­fices béants d’une insa­tis­fac­tion qui n’était que le plus court che­min emprun­té par la volup­té, se gref­faient-ils sur les moi­gnons de souf­france ? Nul doute que la souf­france ne par­vienne à débri­der en elles la cica­trice puru­lente du plai­sir. En ce sens, elles étaient sus­pectes de l’entretenir. De conver­tir sa neu­tra­li­té en éner­gie sub­si­diaire, puisque nos besoins s’avèrent insuf­fi­sants à dis­traire la vie de son ennui, de la néces­si­té de veiller à son assou­pis­se­ment. Mais la souf­france ne tolé­rait guère l’asservissement à l’utilité, même sous la forme d’une réci­pro­ci­té har­mo­nieuse dans l’échange que les créa­tures sont ame­nées à faire de leur divi­sion. Peut-être devait-elle son silence à l’incapacité, voire au refus, de par­ta­ger un élan, de contri­buer à l’épanouissement d’un désir, d’œuvrer à la mise en com­mun de nos infir­mi­tés, sources ambigües de notre volon­té. Elle était seule et, si je puis dire, toute seule. La soli­tude, elle l’endurait sur le mode d’une pas­sion hos­tile à toute inter­mit­tence, comme si le relâ­che­ment de sa ten­sion mena­çait d’engendrer un accrois­se­ment irré­mis­sible, détresse avec laquelle elle sem­blait vou­loir se confondre.

   Les mots ne sont, tout au plus, que les élé­ments aux­quels nous pen­sons réduire le lan­gage. Ils ne valent guère mieux que les pions qu’une main rageuse, invi­sible, balaie sur l’échiquier de notre pré­ten­tion à nous éle­ver au-des­sus d’un caque­tage de basse-cour. Les mots parlent, c’est sûr, mais que disent-ils pour condam­ner au silence ce que nos voix par­tagent avec la verve insi­gni­fiante des oiseaux ? J’en tire l’impression que la parole est entra­vée par l’expression, par le sou­ci d’imposer sa mesure aux choses, de les confor­mer à la mono­to­nie de son emphase. La parole se déploie dans la durée, ou plu­tôt, c’est la durée qui se déve­loppe dans son mou­ve­ment, mur­mure orien­té vers le silence où il s’accomplit. Toute parole est pas­sion du recueille­ment, silences dis­til­lés goutte à goutte par le sur­pre­nant mélange qu’elle opère entre le vide et son impro­bable néga­tion. Vide sus­pen­du à la défaillance de nos voix, vide où nous nous retrou­vons sans être à même d’y séjour­ner, sur­pris d’en dire plus — et donc moins, mais au prix d’ignorer de quoi ce « moins » nous prive, en quoi consiste l’excès que nos lacunes dis­pensent à l’insatiable besoin de « prê­ter la parole » au monde taci­turne des choses. Nous par­lons, et dans l’air se pro­file la signa­ture fan­to­ma­tique d’une éli­sion qui ne laisse de son objet que le soup­çon de n’avoir pas encore été. Voués, comme la nymphe Écho, à détour­ner les sons pro­duits par d’autres pour en faire le sup­port d’un ver­biage des­ti­né à nous faire entendre.

   Peut-être la souf­france dont je parle, cette souf­france qui ne doit rien aux cir­cons­tances dont la vie s’entoure pour nous faire croire qu’elle est secon­dée, assis­tée par des évé­ne­ments pui­sés au hasard des ren­contres, peut-être pro­ve­nait-elle de la neu­tra­li­té avec laquelle le silence accueille l’incongruité de nos pro­pos. Eusse-je été enten­du, voire écou­té avec la pié­té que requièrent les confes­sions sca­breuses d’un mou­rant, que la parole, désaf­fec­tée, rui­née, réduite à une soli­tude que les siècles répugnent à comp­ter, se serait échap­pée de mes lèvres comme la verve d’un ruis­seau se perd dans les sables. A défaut d’être mienne, reven­di­quée par les péri­pé­ties, heu­reuses ou mal­heu­reuses, d’une exis­tence dont l’intrigue est aus­si vaine que les mal­en­ten­dus qui nouent les des­tins les plus tra­giques, cette souf­france n’intéressait per­sonne, comme si elle se fût dés­in­té­res­sée, « en per­sonne », de ses ori­gines, de ses rai­sons comme de ses fins. Comme elle se tenait en retrait de tout ce qui nous per­met d’attribuer un centre aux évé­ne­ments, elle sem­blait se confondre avec l’extériorité même, dres­sant, entre moi et l’horizon, « la mon­tagne du dehors ». Immobile et pour­tant riche de menaces pro­met­teuses, d’encontres et de mal­en­contres, de sur­prises et de décon­ve­nues — du moins m’arrivait-il de l’imaginer telle une contrée inter­dite à la connais­sance iti­né­rante, fer­mée à la curio­si­té du voya­geur. En elle, nul che­min qui ne fût sans issue, nul sen­tier sus­cep­tible d’accompagner une tra­ver­sée, les sources déser­taient les ruis­seaux, les rivières ne s’en appro­chaient pas, les fleuves res­taient à l’écart, dans un gron­de­ment loin­tain. Quant aux arbres, ils n’hébergeaient que des voix, si haut per­chées qu’on hési­tait à suivre leur chant.

***

Aux mar­tyrs turcs vic­times du géno­cide capi­ta­liste : notre voix s'élève et chante votre abso­lue digni­té.

Ma voix s'est mûrie dans l'angoisse du Bois du Cazier, avec les morts de la catas­trophe de Marcinelle, dont les patrons sont morts dans leur graisse et dans leur lit.

Je suis de ce pays comme on est d’une his­toire
Oubliée depuis long­temps
Je suis l’enfant d’un oubli
Qui n’eut jamais de pays

Les traits que mon doigt grave sur le mur
Ces traits dont les ratures se suc­cèdent
Comme le soir au matin
Ces traits enchaînent les mou­tons
De l’insomnie aux char­niers de l’aurore

Ô nuit pous­sée comme une porte sur l’absence
Les heures tri­co­tées à l'aiguille de l'horloge
Empêchent de dor­mir

Il y a bien sûr le vent qui fait peur
Plus que de rai­son dans les branches où l'oiseau
Sauvage fait son nid
Vent souf­flé d'un seul élan
Vers ce que le ciel pré­sage

Faut-il qu’un arbre bouge
Pour que la forêt fré­misse
Alerte ses hôtes qu'il y a
Sombre sub­ver­sion noire des racines
Frisson jusqu'aux gisants fos­siles
Feuilles dis­per­sées par l’orage
Peur
Peur
Peur

Moulin des ombres où les aubes grincent
Agacées par la ruine lépreuse des eaux,
Devant l’âtre où je regarde
Grelotter une bras­sée de bois vert
Je me sou­viens du lit de braises
Où l’oiseau bat­tait plume sous la cendre

J’écoute le vent sur son enclume
Tenter de redres­ser l’éclair
Où l'étincelle jaillie
De l’essaim des ténèbres,

Où la verve des feuilles
Lues à l'envers du tendre,
Rouille les miroirs
Grimaciers d'images

Une truite pal­pite à pré­sent
Quand elle se cambre sur la pierre
J’entends vibrer un arc
Dont chaque flèche est un sup­plice

Journées dont le calme appa­rent
Me laisse empli de ter­reur
Soirées dont les ombres s’allongent
Jusqu’à rejoindre la nuit

Je vous mau­dis à voix basse
Vous êtes sœurs de mon angoisse
Effraies aux yeux cer­nés de suie
Dans un souple déploie­ment d’épouvante

Derrière moi la com­pa­gnie d'un bruit
Aussi feu­tré que mes pas
La dis­cré­tion d'un double
Attaché à me suivre

Amis, ce n'est que le vent
Qui bat la mesure
En atten­dant que la nuit ferme
La porte au visi­teur absent

Il ne passe qu’un ins­tant
Si bref qu’on ne peut
Être contem­po­rain de sa dis­pa­ri­tion
Un éclair que sur­prend
Le spectre qui s’arrache
Aux foudres du néant

Un ins­tant qui,
Multiplié par lui-même,
Donne à la mer l’illusion
De tenir dans une goutte
Réfléchie par une goutte
Que le miroir ajoute
A l’invisible route
Qui va du monde à son reflet

Dans l’entonnoir des puits
Des enfants d’encre aux yeux déco­lo­rés
Grouillent comme des rats
Dans un ber­ceau de houille

Quand on brûle dans les caves
Les vierges sevrées par les louves
On arrache les yeux aux enfants
Éclairs dor­mants dans des orbites nues

C’est ce qui donne au ciel
Une dou­ceur com­plice des tra­vaux de l’enfer
Une blon­deur amère de blé sau­vage
Où le vent secoue sa cri­nière

Sœurs, dites-moi pour­quoi je pleure
En ce matin cou­vert de fumée
Pourquoi vous êtes seules par­fu­mées
Sur ce char­nier semé de fleurs

Dites-moi pour­quoi vos yeux repoussent la lumière
Et sont plus vides que la nuit
Quand au som­met de la clai­rière
La lune rou­git comme un fruit

Dites-moi com­ment
Avec des mots soyeux, des mots de neige,
Apaiser l’effraie sur­prise par les phares

Le col hir­sute dans une guimpe de plumes blanches
Les yeux cer­clés d’un éton­ne­ment stu­dieux
Comme si, per­chée sur un lutrin,
Elle déployait ses ailes fri­pées de som­meil

Et que son vol
Cherchait à se haus­ser jusqu’au seuil
Où les étoiles abjurent leur secret ?