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Chroniques du bel aujourd’hui (6)

Par |2018-11-21T08:59:23+00:00 4 octobre 2013|Catégories : Blog|

Le poème peut-il être un outil de poli­tique et de com­bat ? La ques­tion ain­si posée défi­nit, d’après moi, l’essence même du lan­gage poé­tique qui rai­sonne (et résonne) dans toutes les langues du monde. La poé­sie, comme la prose, doit être envi­sa­gée comme un outil qui dévoile l’immonde et fonde un contre-monde. Car enfin, depuis le temps que la fabrique tourne à vide, que le châ­teau de carte s’écroule, que c’est la lutte de cha­cun contre tous, de cha­cun contre lui-même… On devrait être aler­té. Il ne s’agit pas, pour autant, de croi­ser le fer avec le mal socia­li­sé, avec le pro­pa­gan­diste et le pro­pa­gan­dé, avec ceux qui vendent de l’avenir ou du pas­sé, mais de tenir à dis­tance tout ce qui fait socié­té, com­mu­nau­té, pro­mis­cui­té.

Le moderne est au com­mande d’un monde enfan­tin et mer­can­tile, d’où l’inflation d’artistes per­for­mer qui s’empressent de mon­ter sur le pres­soir du bourg, le visage bar­bouillé de lie de vin, pour y jouer des farces. La parole scel­lée, qui ali­mente le spec­tacle géné­ra­li­sé, troque alors une amphore de vin contre un contrat. Ainsi, le poète ne paie plus sa dette, refuse d’être sou­mis aux lois du lan­gage. Le voi­là assis, uni­ver­si­taire et/​ou jour­na­liste (autre­ment dit men­teur pro­fes­sion­nel), pro­gres­siste bien enten­du, insa­tis­fait (l’insatisfaction n’est-elle pas deve­nue une mar­chan­dise ?) et atten­tif à la lutte des places (indif­fé­rent à celle des classes). La confré­rie lit­té­raire, en temps de détresse, semble pré­oc­cu­pée par le lien social et par sa propre tré­so­re­rie.

Je suis issu d’une famille nom­breuse : Baudelaire, Léon Bloy, Péguy, Bernanos, Pasolini, Louis Calaferte… Je cite ceux-là, à des­sein. Voilà des témoins qui ne s’embarquent pas dans la nef des fous, bouche béante et langue vide. Ce ne sont pas des nour­ris­sons en addic­tion qui fabriquent du même. Ils n’engraissent pas les simu­lacres, ni le scou­tisme pla­né­taire. Tous, héré­tiques, jettent leur corps dans la lutte, tracent une sémio­lo­gie de la réa­li­té, traquent les signes névro­tiques de leur époque et opposent leur propre parole à celle de l’opinion. Insaisissables, sans tutelle, réfrac­taires, ils fer­raillent contre les dieux fétiches, ceux de la tech­nique et du libre mar­ché. Peu de chance de les entendre aboyer avec la meute et suivre les cor­tèges des milices du Bien. Ils sont anar­chistes, anar­chistes chré­tiens pour la plu­part, athées sociaux sans aucun doute. Ils déjouent le bon sens, les pro­grès de l’Histoire, ils se dégagent de la lit­té­ra­ture comme sup­plé­ment d’âme pour nouer un rap­port char­nel avec la véri­té. Ils m’ont appris à contem­pler le néga­tif bien en face et à me défaire de la faune des croyances et des illu­sions.  

Quelque chose de l’esprit a été cen­su­rée et effa­cée au pro­fit d’une psy­cho­lo­gie vide de divin et satu­rée de divans. J’écris, en étant expo­sé au monde, et je ne peux me défi­nir qu’en terme de contre-iden­ti­fi­ca­tion. Mais com­ment com­battre entre transe et déses­poir, manie et dépres­sion, exal­ta­tion du néga­tif et culture de mort, dans un monde qui espère contre Dieu ? Comment échap­per à tous les modernes qui ne se pros­ternent que devant eux-mêmes, aux relents d’abattoir des diverses com­mu­nau­tés humaines, aux crimes orga­ni­sés et à la rota­tion des stocks humains (tra­fics d’organes, famines orga­ni­sées, guerres encou­ra­gées…) ? Comment pen­ser l’impensé social, la mode du com­pas­sion­nel, les patho­lo­gies de la rela­tion ? Le poème jus­te­ment.

 

Perfection

(extrait)

 

Les fins mesu­rables et uti­li­taires

Le confor­misme des pro­gres­sistes

La foule du res­sen­ti­ment

La bafouille de l’engagement

La prê­traille fes­tive

Le mécé­nat mater­nel

Les plaintes les res­sen­ti­ments les embar­ras col­lec­tifs

&

L’homme nor­ma­li­sé

Les esclaves de la néces­si­té

Les dam­nés

La loi des majo­ri­tés

 

Pardonnez-moi si je fais retour & si je rends hom­mage

 

Aux rituels anciens

Aux che­va­liers mys­tiques

 

Aux veillées d’armes

Aux armes & aux lettres

Aux dor­mants pleins d’images

A ceux qui sortent vivants de la mort

A la patience & à la contem­pla­tion

A l’épée d’argent à poi­gnée d’or

Au geste vers le ciel de l’église de pierres

A la houle & au souffle chaud de l’âne & du bœuf sur le ber­ceau de paille

Aux sans-patries du temps

Aux rois et au peuple de France

Au moyen-âge des cathé­drales

Au Christ tout neuf

A saint Benoît père spi­ri­tuel

A Virgile père sécu­lier

Aux âmes gor­gées de beau­té

Aux chants qui montent dans les voûtes

Aux ver­gers & aux pota­gers

Aux figuiers oli­viers aman­diers pis­ta­chiers

A la tra­di­tion & à la trans­mis­sion

A la trace & à la grâce

A la source & à la souche

Aux rebelles qui vivent cachés & gouttent le souffle d’un monde jamais per­du

Aux pro­me­neurs & aux arpen­teurs

Aux pèle­rins & aux fan­tas­sins

Aux putains qui purgent Salomon

Aux pié­ti­nés affli­gés acca­blés

Aux bêtes de cirque

A la parade muette sur les eaux calmes de la soli­tude

A la pau­vre­té chré­tienne

Au J de Jésus & de joie

Aux bibles vivantes dans les échoppes

A la fra­gile cam­pagne

Aux ruis­seaux & aux roches cou­vertes de mousse

Aux graines & aux bour­geons

Aux pay­sans & aux ber­gers

Aux tra­ceurs d’épure

Aux tailleurs de pierre

Aux maçons & aux maîtres com­pa­gnons

Aux char­pen­tiers & aux sculp­teurs

Aux pêcheurs & aux labou­reurs

A l’écuyer jetant sur son épaule l’épée à clous d’argent

Au mépris abso­lu pour l’opinion publique

A l’absence de tout dra­peau

Aux véri­tés invé­ri­fiables

A ceux qui méprisent han­tise sot­tise exil de tous les signes

Aux vision­naires qui tournent le dos à l’avenir

A l’innocence du deve­nir

A Deborah l’abeille

A la flamme d’une bou­gie balayant les der­nières traces du monde

A l’ânesse de Balaam le magi­cien

A la beau­té d’Esther & de Judith

Aux armées de Constantin

Aux visions d’Anne-Catherine Emmerich

A la vie bou­le­ver­sée d’Etty Hillesum

A la parole infaillible du pape

A la pré­sence de Dieu qui est une absence

A l’absence de Dieu qui est une pré­sence

Au por­tier du ciel

Au Verbe qui pro­duit le monde

A l’égaré qui s’abîme en prières

A Marc Chagall & à la résur­rec­tion de Sarah

A la parole ada­mique

A la conver­sion d’un regard

Au dépla­ce­ment d’une parole sur le sable

A la femme douce qui donne sa bouche

Au scin­tillant au fur­tif à l’affranchi des limites

Aux livres qui brûlent sous le regard

Aux anar­chistes de Dieu

A l’anarchie plus le roi

A la folie de la Croix

A l’éponge qui efface le tableau

Au gyro­vague qui se jette sur le che­min

A la grâce des petites choses

A la gerbe d’orge qui tour­noie à l’orient de l’autel

A la veuve & à l’orpheline

A ceux qui n’engagent qu’eux-mêmes

A l’ordre sans le pou­voir

Aux océans quand ils se déchaînent sou­dai­ne­ment

Aux bijoux aux doigts des vagues

Aux cor­tèges de nuages

A la clar­té impré­vi­sible & bru­tale de l’éveil

Au soleil ébloui d’herbes & de fleurs

Aux fenêtres qui res­tent ouvertes tout l’été

Aux quais bon­dés de neige

Aux anges de lumière tom­bant frap­pés à genoux

Aux faibles mur­mures des fon­taines

A la légè­re­té des papillons

Aux bêtes qui tra­versent len­te­ment les jar­dins

Aux plis des cor­sages

A l’esprit à la chair & au plai­sir

Au mauve accen­tué autour du tilleul

Aux sillages des oiseaux vers le sud

A la per­ma­nence des fleuves

A la rose qui s’incline vers le cœur

A la royau­té de race

Aux vivants & aux morts qui nous attendent

Au chant de l’affirmation

A l’affirmation plus lumi­neuse que toute preuve.

 

Le poème Perfection conclue, dans une autre ver­sion, le recueil Au com­men­ce­ment des dou­leurs (Editions de Corlevour).

 

 

 

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