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Comme si dormir

Par |2018-10-20T02:11:42+00:00 30 juin 2013|Catégories : Critiques|

Dans l’avant-propos de ce bou­le­ver­sant recueil, l’auteure raconte les cir­cons­tances du décès de sa mère, morte un dimanche, seule chez elle, après avoir regar­dé à la télé­vi­sion un feuille­ton nom­mé «  La mort est un poème ». Coïncidence trou­blante qui ouvre le ter­ri­toire de l’énigme, celle de la mort et celle du som­meil qui lui res­semble, celle de la langue qui creuse la sidé­ra­tion et le manque, car « tant mou­rir n’est pas par­tir »…

« L’immédiat de la dou­leur dans la perte d’une mère a replon­gé l’adulte que je croyais être deve­nue dans un cer­tain lan­gage de l’enfance retrou­vée », pré­cise encore Laurence Bouvet. Et c’est un fait que devant l’« évi­dence du corps-silence », dans le cha­grin qui res­sasse « la pré­sence dans l’absence », les sou­ve­nirs remontent, et avec eux des bribes de lan­gage, des mots, (« c’est la vie », « éteindre la lumière en sor­tant », « c’est pas la mort d’aider sa mère », etc.) tan­dis que les for­mules enfan­tines manègent et que la souf­france remue la parole et la déstruc­ture. «  Démembrement de (l)a gram­maire », « déhan­che­ment de la phrase », jeux de mots (« conti­nue elle/​continuelle ») et répé­ti­tion-leit­mo­tiv sont autant de moyens que trouve cette « larme de fond » pour sub­ver­tir par la poé­sie le lan­gage poli­cé, trou­ver par le « doux leurre » une voie à l’expression du bou­le­ver­se­ment intime et de l’angoisse. Une façon de for­cer la langue qui n’est pas sans rap­pe­ler par­fois la manière d’une Valérie Rouzeau.

« La dou­leur est ce doux leurre

d’une pré­sence qui demeure ».

Oui, mais elle est aus­si, pour la fille, l’occasion d’un ver­tige, celui de se recon­naître en sa mère : « rien ne m’est d’elle qui ne soit moi qui ne soit elle ». Et pour la femme, celui de décou­vrir la pro­fon­deur d’une inépui­sable soli­da­ri­té : « Entière en chaque femme te voi­là /​ par­celles de toi chez toutes /​ elles te res­semblent ».
Et puis, bien sûr et comme au bout du compte, la déré­lic­tion fau­file cette langue mater­nelle décou­sue, recou­sue, de ses rap­pels aux désordres de notre sort tan­dis que « dans le trou de la page » la soli­tude s’insinue et que la conscience se tient en éveil par l’étonnement, « s’il n’est pas faux que nul ne tient sa mort pour véri­table ».

Ce texte a d'abord paru sur le site de la revue Texture, diri­gée par Michel Baglin :

http://​revue​-tex​ture​.fr/

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