> Comme un morceau de nuit de Déborah Heissler

Comme un morceau de nuit de Déborah Heissler

Par |2018-08-21T04:56:03+00:00 9 octobre 2013|Catégories : Blog|

Je referme le recueil de Déborah Heissler. C’est cela que j’attendais depuis long­temps. Je sou­ris. Je prends pour moi ce vers si simple et géné­reux : « J’ai pen­sé qu’il me fal­lait écrire ce quelque chose qu’on ne peut dire à per­sonne. » Oui, car je cher­chais une poé­sie d’aujourd’hui qui m’ouvre les ins­tan­ta­nés de la nature.  Et main­te­nant, je les ai sous les yeux et en moi ces ins­tants infimes, infi­ni­ment agran­dis. Ils brillent, ils me parlent. Pourquoi n’arrivais-je pas à les voir ou à les éprou­ver sans l’intermédiaire d’un poème ? Peut-être, leur charge tem­po­relle est-elle trop lourde pour que des yeux puissent les lire. Au-delà d’une cer­taine charge, nos sens reculent, comme effrayés par ce monde qui nous voi­sine sans répondre aux règles que nous avons impo­sées à nos jours. Et pour­tant, tels que sai­sis par Déborah Heissler, ren­dus à leur grâce, à leur figure sin­gu­lière, ces ins­tants de nature répondent si bien à ce qui patiente en nous.

Repartons du point de départ, soyons avec elle, sui­vons-la pas-à-pas dès le pre­mier vers : « Silence C’est d’abord un nuage d’abricotiers en fleurs, jaunes ou ivoire ». Après, vers après vers, la marche se pour­suit, un monde se réveille : ici « une touche de soleil », là « le vent d’aube que tu aimes tant », ou encore « ce même bos­quet », « les grandes constel­la­tions », « l’oiseau noir dans les branches noirs. » Alors, on se redit avec elle : « Je regarde tout cela. » Nul autre besoin, nul autre trouble, règne seule la joie de la com­mu­nion, du par­tage, du don ano­nyme, inno­mé. Mais com­ment regarde-t-elle ? Comment fait-elle pour s’avancer dans cet exté­rieur qui s’offre à ses yeux ? L’œil de Déborah Heissler cherche dans le dehors la cou­leur, tout sim­ple­ment : « Où la cou­leur ? où la lumière ? » La cou­leur est à la fois la signa­ture et le sésame de ce dehors. Cette der­nière se découvre comme la pal­pi­ta­tion vivante qui sol­li­cite et inter­roge. La cou­leur, tel est le secret, tout sim­ple­ment. Alors se découvrent des bleus – beau­coup de bleu – des bruns, des ors, du blanc… Il s’agit d’être pré­sent, à cette heure du cré­pus­cule unique, pour « réap­prendre ce que sont les cou­leurs. » Par leur pou­voir, appa­raît la sin­gu­la­ri­té pro­lixe du monde : des rouges-gorges, des papillons, des iris, des tilleuls, des aris­to­loches, la neige, la pluie, « les lourdes prunes reines-claudes, tièdes et gluantes. » Un monde nous ait ren­du : celui de la terre, cet exté­rieur, ce réel vivant dont nous avons per­du le voi­si­nage et la fré­quen­ta­tion, par dis­trac­tion, par peur, par impa­tience ; pour ces rai­sons peut-être ou pour d’autres, faute de guides, tant la chose est sub­tile qu’elle exige des âmes bien par­ti­cu­lières pour se lais­ser décou­vrir et rap­por­ter ces fruits sau­vages que découvrent la cou­leur.

Chercher la cou­leur, regarder…et se taire. Déjà, la poète nous répri­mande : « Garde le silence Tu as lon­gue­ment par­lé ». Notre veille se relance. Peu à peu, sous son œil qui enseigne « Tout s’isole, se res­serre sur soi-même, retrouve la gra­vi­té, la paix d’une immuable pré­sence. » Oui, c’est cela, au contact de cet exté­rieur, par la révé­la­tion de sa pré­sence, c’est la mienne qui retrouve vie et lui répond plus vite que ma conscience jamais ne le pour­rait. Par ce tra­vail apai­sé de l’attention humble, heu­reuse, il s’agit rien de moins que la « redé­cou­verte de l’horizon », ou de pou­voir redire après elle, « J’entre dans la lumière. »

Alors se pose la ques­tion déli­cate de la mai­son : faut-il la quit­ter pour rejoindre ce monde qui est nôtre ou faut-il demeu­rer à l’abris et pleu­rer ce monde qu’on voit comme en exil ? La réponse nous vient sous forme d’utopie : « et si tout était d’un seul coup englou­ti (…), et que je n’avais plus besoin de par­tir » Et l’utopie s’enseigne. Elle s’appelle le sou­ve­nir. Le poète se sou­vient, c’est-à-dire, laisse remon­ter en elle ces ins­tants d’observation contem­pla­tive : « Je me sou­viens le bleu des nues d’orages » ou « Encore une fois je me sou­viens. Ardentes et sombres les fleurs dans le jar­din. » Et dans cette réma­nence colo­rée, remonte aus­si l’autre et son amou­reuse pré­sence. La mai­son est habi­tée : « J’ai aimé dès le deuxième jour, la rumeur inces­sante de tes pas dans la chambre. » Aussi, quand après avoir mar­ché dehors, tel un chas­seur amou­reux de sa proie, riche d’impressions qui trans­forme l’heure à vivre, on redit avec elle : « Il me tarde à pré­sent d’arriver sur le seuil de ta mai­son. »

Encore un mot avant de conclure : un des effets de cette mon­tée à la pré­sence du dehors et de soi, est de pro­duire comme un dédou­ble­ment, ain­si qu’on se voit en reflet dans la vitre lorsque la lumière du dedans et du dehors sont faibles et se répondent l’une à l’autre. On se voit autre dans ce monde autre du dehors, autre mais éga­le­ment insai­sis­sable, irréel : « Il suf­fit d’avancer un peu pour se voir pré­cé­dé comme par quelqu’un, quelqu’un d’autre que soi-même par un effet tou­jours du reflet sur le vitrage ». Nous en sommes aus­si de cette pré­sence du monde, mais elle ne nous appar­tient pas, elle nous échappe.

Après la cou­leur, tan­dis que la lumière s’estompe « Et déjà la nuit », on en vient à dou­ter de cet enchan­te­ment inté­rieur, si lumi­neux et pro­vi­soire ; par pudeur, on parle comme elle de « frag­ment de rêves. » On s’interroge sur la dif­fi­cul­té et le risque à par­ta­ger ces ins­tants soli­taires. Avons-nous assez foi en la vie pour décrire cette éva­nes­cence heu­reuse et impro­bable ? Puis, nous n’avons pas la plume de Déborah Heissler, cette science sans apprêt qui nous ouvre à l’intimité de nous-mêmes. Non plus, nous n’avons pas cette force inté­rieure pour écrire cette poé­sie « du temps d’un bat­te­ment de pau­pière. » Alors, ayant refer­mé son recueil, à soi seul on sou­rit et on redit ce vers qui nous est confié : « Je rap­porte des fruits sau­vages. »

 

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