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Débarcadère

Par | 2018-05-28T09:59:33+00:00 2 janvier 2014|Catégories : Blog|

 

le moment vien­dra où elle ne se satis­fe­ra plus
des miettes de temps res­tées dans ta paume
où elle tire­ra un trait
et fera les comptes

les puces des menues lumières qui sautent sur l’étendue marine pour­raient
rame­ner ton atten­tion un ins­tant encore
des jours qui s’agglomèrent
à l’infini
mais de cet ins­tant — dit-on — ni les pau­pières enflées des nuages
répu­diés aux marges du visible ni l’espérance
res­tée en toi n’aura plus de larmes

mais la peur vibra­tile se fera regard inté­rieur
pal­pant avec hési­ta­tion la cou­ronne du chêne sur la col­line
ren­ver­sée déjà
la tête en bas
dans l’abysse inex­pli­cable

et comme la lumière t’a tou­jours mon­tré autre chose
qu’elle-même
cette inon­da­tion venue de l’intérieur d’elle-même sera
comme une épi­dé­mie hila­rante

une bruyante foule de comp­tables alcoo­liques
sur les côtes abruptes de l’Olympe
vers les bis­trots de la val­lée
après avoir refer­mé leurs registres
pres­sés de pro­fi­ter du week-end

il se fait tard
les sibylles tirent les volets des bou­tiques
la Pythie éteint le gaz
les numé­ro­logues et les astro­logues ont ran­gé leurs étals
les psy­cho­pompes
se sont déjà confor­ta­ble­ment ins­tal­lés dans leurs trains
qui font la navette vers la péri­phé­rie de la réa­li­té
après une semaine d’asphixie à tra­vers les sou­ter­rains
obs­curs de l’au-delà
rem­plis d’eau sou­frée et de formes lar­vaires de vie
et les sacri­fi­ca­teurs se sont déjà lavé les mains
aux fon­taines

bien sûr que le mages orien­taux se sont attar­dés de mar­ché en mar­ché
et les char­la­tans qui vendent de la poudre de briques
épaule contre épaule avec les pipeurs de dés
et les petites vieilles cou­vertes de grains de beau­té qui pré­tendent flai­rer
les pas raré­fiés du des­tin sur la route oblique
de la paume
frap­pant à la porte pau­vre­ment ouverte
sur le pro­fond des mys­tères

per­sonne ne fait plus atten­tion depuis long­temps
à ceux qui te poussent à don­ner un bak­chich au des­tin
même si… qui sait ?
et peut-être peut-être…

il te faut par­tir
                            tu n’as plus le temps de t’occuper des détails
quelques-uns t’ont été offerts et le moment vient
de res­ti­tuer les nom­breux autres jours qui t’ont été
seule­ment prê­tés
mais que dire sinon que tu avais mal com­pris le but de la tran­sac­tion
toi qui croyais que tout cela t’était offert

la tris­tesse conti­nue évi­dem­ment à for­mer à la sur­face de ton âme
de la cale
comme les outils trop fer­me­ment tenus dans la main ser­rée du pay­san
ain­si que cela arrive au cours des tra­vaux et des jours
dans la tau­to­lo­gie quo­ti­dienne

mais tu trou­ve­ras d’instinct la route qui mène au débar­ca­dère
qui n’autorise que l’embarquement
et tu com­men­ce­ras à faire avec agi­ta­tion
des signes de la main en direc­tion de la rive aux mau­vaises herbes
de l’au-delà

(en vain essaye­rais-tu de crier en direc­tion de la barque
à tra­vers le bruit qui fuse des bis­trots en même temps que la fumée
et la trans­pi­ra­tion de tant de soli­tudes qui viennent de naître
afin de négo­cier qui entre­ra dans le lit de qui
un peu plus tard, vers minuit)

mais d’ici-là
en atten­dant
tu regar­de­ras d’un air hébé­té une vieille ins­crip­tion
déla­vée par les pluies sur le pan­neau près du pon­ton :
tisin dido­nai

 

 

tra­duit du rou­main par Benoît-Joseph Courvoisier
 

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