> Deux lectures de Jean-Louis Rambour

Deux lectures de Jean-Louis Rambour

Par | 2018-05-26T21:51:26+00:00 14 décembre 2014|Catégories : Critiques|

 

Quatre-vingt-dix poèmes non rimés, non ponc­tués, sans strophes, mais avec de belles majus­cules, au début de chaque vers, pour bien com­men­cer la ligne, prendre son élan avant de des­cendre dans le puits des catas­trophes ou grim­per au faîte des mer­veilles ; mais aus­si en plein vers, sans attendre un point ni crier gare, une sou­daine accé­lé­ra­tion parce qu’il faut que la vie de Lucienne, de Pierre le Belge, de Chaïma ou de Janny Paulette Geneviève tienne le coup jusqu’à la fin de leur hom­mage. D’émouvantes minia­tures où chaque détail — tes­selles cou­pantes d’une mosaïque, éclats de vitre, d’obus, de rire — recons­truit le des­tin contre l’oubli, contre l’effritement, contre le déses­poir. Convoquer le Vietnam, l’Algérie, La Grande Guerre, Auschwitz, la des­truc­tion des quar­tiers d’Amiens, ce n’est pas numé­ri­ser l’Histoire mais la rendre à la conscience des hommes car Les jours sont comp­tés en nombre de bombes. Témoigner de la che­ve­lure humi­liée de Fernande, de l’expulsion de Mme Houbron, des tags ensan­glan­tés d’Adiba, de l’odeur des seins de Valentine, ce n’est pas frot­ter la corde d’un réa­lisme voyeur mais créer un lien entre les extré­mi­tés de notre ver­tige. Si le céleste Brahim bombe le fût du châ­teau d’eau, Rémi /​ De son ciel à lui enfoui sous ses lichens et fos­siles /​ Y voit le visa pour la résur­rec­tion des morts.

Jean-Louis Rambour avise en héraut des mas­sacres pas­sés et à venir à tra­vers la déli­ca­tesse de vies par­ti­cu­lières. Chaque poème com­mence par « Ici » : un numé­ro de rue, une pierre tom­bale, une pho­to­gra­phie dans une vitrine ou un album — l’aire même du poème, conçu pour recueillir, dans sa conces­sion renou­ve­lée, la chute d’un Icare qui lui donne sa forme. L’adverbe sonne comme un appel à écou­ter en cercle intime des des­tins si absurdes qu’ils en sont deve­nus pré­cieux, non par un effet de nos­tal­gie, cette fai­blesse de la poé­sie par­fois, mais parce qu’au contraire le poème ici délivre une réa­li­té immé­diate, vive encore de son échauf­fe­ment par le vers. La mort n’y est pas une fata­li­té à pleu­rer, mais, com­plice mal­gré elle de la beau­té et de la légè­re­té, une invi­ta­tion à tra­ver­ser ses fan­tômes comme des com­pa­gnons d’éternité. Ainsi les parents, les grands-parents d’Habib ne sont pas tout à fait absents /​ Quelque chose dans les gouttes de pluie /​ Les rap­pelle Parfois dans le cercle blanc /​ De la lune

Avec La vie crue, paru chez Corps Puce en 2011, le poète livrait ses visions d’apocalypses à par­tir d’exploration d’encres ; dans Le mémo d’Amiens, il nous intro­duit jusque dans le corps dense et troué d’une cité bruis­sante d’histoires Où se jouent les scènes de la comé­die du monde /​ Où les coups du bri­ga­dier résonnent dans les crânes.

Saluons au pas­sage le minu­tieux tra­vail des édi­tions Henry qui per­mettent, à un prix modique, d’emporter l’ouvrage n’importe où, ici ou là, ici plu­tôt, où se passe la vie à laquelle nul ne peut échap­per pas plus qu’aux poèmes de Jean-Louis Rambour. 

 

Tristan Félix

 

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Quatre-vingt-dix manières de par­ler de proches, dans un cata­logue qui pro­pose des por­traits de gens d’Amiens.

« Le mémo d’Amiens », bien sûr, est un mer­veilleux recueil eth­no­gra­phique où chaque pré­nom (par­fois sui­vi d’un patro­nyme) donne lieu à une brève pré­sen­ta­tion de qua­torze vers.

Tous les métiers, toutes les psy­cho­lo­gies, toutes les car­rières défilent et avec réa­lisme et humour, sinon bon­ho­mie, s’imposent à notre atten­tive lec­ture.

Rambour n’a pas son pareil pour trans­po­ser tous les pro­saïsmes en poé­sie et ver­ser toutes les situa­tions à l’intérieur de ses vers libres qui dérogent à la ponc­tua­tion et se donnent un rythme proche de la vie, du flux du quo­ti­dien.

J’aime beau­coup l’écriture qui, jouant de l’anaphore ICI, nous pré­sente chaque per­son­nage, le ren­dant ain­si vif, vivant, proche de nos yeux et de notre cœur.

 

Ici Sonia aux doigts cui­vrés mêle les cartes
En fait la dis­tri­bu­tion sur le tapis de feu­trine

Ici Bachir tombe heu­reu­se­ment dans des bras
Qui amor­tissent sa chute Quelle idée lui prend-il
Un soir trop bu Escalader le châ­teau d’eau

Les lieux connus, les rues, les petits faits d’hier et d’aujourd’hui  forment la matière de ce « cadastre » humain, haut en cou­leurs, humble et poi­gnant, mor­ceaux d’histoire, de vie heu­reuse ou gâtée par Alzheimer, aven­tures d’amour, bla­sons de la mode, traces ter­ribles de l’épuration (Fernande) ou de l’immigration, effets de misère ou d’heures insou­ciantes.

Un bijou de poé­sie rare.

 

Philippe Leuckx

 

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