> Du chaud et du froid, de E. Sénécal

Du chaud et du froid, de E. Sénécal

Par | 2018-02-26T04:19:29+00:00 22 mars 2013|Catégories : Critiques|

Éric Sénécal donne à lire un recueil assez aty­pique inti­tu­lé Tu vas attra­per froid, titre qui ren­voie à une phrase banale du quo­ti­dien alors qu'il défi­nit ses textes comme des étho­pées. L'éthopée désigne, en rhé­to­rique, la pein­ture des mœurs et des pas­sions humaines. Il faut donc prendre ce mot comme une invi­ta­tion à déco­der  les proses et les poèmes de ce livre. Les textes sont, sur le plan maté­riel, très dif­fé­rents : si le vers libre domine, c'est à côté de  proses dont on ne sait trop si elles sont des récits/​reportages, de brefs essais ou des poèmes en prose… La poé­sie, il faut en par­ler, et pour cela lire "Pages d'écriture" où Éric Sénécal raconte son expé­rience d'une com­mande d'un texte pour une revue. Et c'est, au-delà de la cir­cons­tance, une réflexion sur la poé­sie dans la socié­té actuelle. Il faut rele­ver ces pro­pos expé­di­tifs : "Une grande part de l'édition de poé­sie est aujourd'hui […] inutile, abs­conse et auto­suf­fi­sante…" Et dans une note en bas de page, il stig­ma­tise, non sans humour, "le consen­sus mou et bedon­nant des pages de cri­tiques des revues qui en pro­duisent, où tous les livres ont des qua­li­tés, sur­tout ceux des col­lègues sus­cep­tibles de rendre la poli­tesse…" Voilà qui ne faci­lite pas l'envie de par­ler de son livre : ou il est abs­cons et le cri­tique sera alors taxé d'incompétence, ou ce der­nier se risque à abor­der posi­ti­ve­ment le dit livre et il peut alors être carac­té­ri­sé de bedon­nant atten­dant un ren­voi d'ascenseur ! Précisons-le de suite, je n'attends rien de Sénécal, ni de son édi­teur…

    Reste ce recueil. Et la ques­tion qu'en dire ? Ou com­ment lire ? Sénécal a, tou­jours dans le même texte, ces mots éclai­rants : "Il m'est vite appa­ru impos­sible […] de défi­nir au préa­lable ce qui four­ni­ra l'objet d'un livre". Dont acte, voi­là qui rejoint une pre­mière impres­sion à la lec­ture de Tu vas attra­per froid. On peut pen­ser que cer­tains de ces textes ont été écrits sous l'urgence et d'autres non. Le mélange des genres, des formes (proses et vers, par­fois réduits à un mot ou deux) plaide pour cette impres­sion. D'où cette sen­sa­tion d'un recueil d'expériences qui laissent le lec­teur sur l'expectative. Autant Pages d'écriture ou Bout du quai, ou encore Récit de dédé l'aviateur m'ont convain­cu d'emblée, autant cer­tains poèmes m'ont lais­sé sur ma faim. Le résul­tat n'est, par­fois (et je sou­ligne ce mot), pas à la hau­teur de l'exigence que recèle le terme étho­pée.  Même si la pein­ture de l'enfance qui se construit d'un poème à l'autre est une réus­site. Mais peut-être n'ai-je pas su lire comme il fal­lait ce recueil…

    Écrivant ce qui pré­cède, je ne peux m'empêcher de pen­ser (et de citer) ces deux phrases de Salah Stétié dans l'avertissement  à son essai Rimbaud, le hui­tième dor­mant, paru en 1993 chez Fata Morgana : "Toute lec­ture est en défi­ni­tive un semi-dia­logue et un demi-mono­logue. Elle ren­voie, à tra­vers les mots d'autrui, à la propre voix alté­rée du lec­teur." Sans doute s'appliquent-elles  ici ? Peut-être…