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DU POÈME

Par |2018-08-19T19:35:33+00:00 5 septembre 2014|Catégories : Blog|

 

Je n’aime pas les poèmes docu­men­taires
je n’aime pas les poèmes de l’amour en dou­leur
je n’aime pas les poèmes de pleurs indignes
ni les poèmes de rose mauve et de fièvre
ni ceux de fauves ou mièvres
je n’aime pas les poèmes de vitrine per­son­nelle

J’aime bien les poèmes qu’il faut lire
pro­fon­dé­ment
et les poèmes d’arrachement

Je n’aime pas les mots fades
ni les mots com­pli­qués
dans les poèmes
à moins qu’ils ne servent de faire valoir à une idée

Je n’aime pas les lec­teurs de poèmes
stu­pides
ni les esprits à sens unique obli­ga­toire
ni les poèmes à cer­ti­tudes
ni les lec­teurs à cer­ti­tudes

Je n’aime pas que l’on n’aime pas mon poème
je n’aime pas ne pas aimer mon lec­teur

J’aime faire un poème par amour du lec­teur
Je n’aime pas qu’un poème reste inédit
ni ne pas le mesu­rer à l’épreuve
du regard des autres

J’aime les poèmes clin d’œil
coups de pied
et pour­quoi pas les poèmes gui­li­zi­li

J’aime mieux dire :
« j’ai du mal à entrer dans votre poème »
plu­tôt que car­ré­ment :
« je n’aime pas votre poème »
ou pen­ser 
« c’est de la merde son poème »

C’est trop fra­gile un poète
j’aurais trop peur de le cas­ser
et d’ailleurs
il est pos­sible que plus tard je découvre
que je n’avais alors vrai­ment rien com­pris
pas même entre­vu la démarche
et sa sub­ti­li­té ou l’étrangeté
et du poème et du poète

J’aime res­ter sans voix en lisant un poème
et je vou­drais bien
à chaque fois
frap­per de stu­peur
mon audi­teur-lec­teur

J’aime trou­ver des mots de langue humaine
à cris de bête et à mur­mures de feuilles
j’aime appe­ler un chat un rat
ou lan­ternes
des ves­sies

J’aime mieux un poème à gri­mace ami­cale
plu­tôt qu’à sou­rire de mépris

J’aime attendre et attendre
que mûrisse un poème
même si j’ai peur de le perdre

Mais je n’aime pas les rêvas­se­ries sté­riles
des nuits char­gées
ou les géné­ro­si­tés
d’enthousiasmes subits
et me méfie des grands élans et des poèmes de nos­tal­gie

J’aime les poèmes qui sont du genre point final
les poèmes « c’est comme ça »
sans deman­der si
« oui ou non ? »
« et alors, qu’en pen­sez-vous ? »

Je n’aime pas don­ner les clés
ni expli­quer
ni argu­tier
ni me bles­ser aux juge­ments des clas­si­fi­ca­teurs
à ceux de ceux qui savent
à ceux qui ne voient pas le fond
sous la forme

Je veux offrir avec ou sans par­tage
un moment de ce temps-pri­vi­lège
sor­ti
de la rage
de rien
du vent
à prendre ou à lais­ser

Peu importe

 

Paris novembre 2008

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