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Ecrire en situation mauricienne (3) : Déjouer l’interculturel stérilisant

Par | 2018-02-21T19:53:13+00:00 15 octobre 2016|Catégories : Essais & Chroniques|

 

 

Le « com­mu­na­lisme » mau­ri­cien, cloi­son­ne­ment entre com­mu­nau­tés eth­niques en com­pé­ti­tion, est sou­vent décrié pour ses  effets cli­vants et sté­ri­li­sants, y com­pris sur la lit­té­ra­ture, écla­tée en « autant de ter­ri­toires de pou­voirs en par­tage » (Magdelaine, 2004 : 142). Mais contre toute attente, le com­mu­na­lisme ne serait-il pas aus­si un mode de pen­sée spé­ci­fi­que­ment mau­ri­cien, pro­duc­teur de formes de créa­ti­vi­té per­met­tant la négo­cia­tion entre ces ter­ri­toires en par­tage ?

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La lit­té­ra­ture joue un rôle essen­tiel dans la construc­tion natio­nale des pays qui ont connu les situa­tions  vio­lem­ment inéga­li­taires de colo­ni­sa­tion. Franz Fanon a mon­tré ce rôle cru­cial d’une lit­té­ra­ture natio­nale qui per­met au déco­lo­ni­sé de restruc­tu­rer ses per­cep­tions, ouvrant ain­si la pos­si­bi­li­té de don­ner « forme et contours » à une conscience natio­nale (Fanon, 2002 : 228). Ceci est à rap­por­ter au fait que les récits ou nar­ra­tifs (de l’anglais, « nar­ra­tives ») sont plus que des repré­sen­ta­tions, ils consti­tuent des modes de construc­tion de la réa­li­té sociale (Bruner, 1991 : 5).

A Maurice, le modèle natio­nal prô­nant l’« uni­té dans la diver­si­té » a éri­gé une repré­sen­ta­tion idéa­li­sée de la nation indé­pen­dante com­po­sée de dif­fé­rents groupes eth­niques. Selon ce modèle natio­nal qui se pré­sente comme « mul­ti­cul­tu­rel », l’Etat-nation mau­ri­cien se donne comme pro­jet la construc­tion d’un vivre-ensemble qui serait « coha­bi­ta­tion des cultures diverses pré­sentes sur le ter­ri­toire et impor­tées par les nom­breuses migra­tions de l’histoire » (Jean-François, 2014 : 8). Cette approche est célé­brée dis­cur­si­ve­ment et offi­ciel­le­ment, à tra­vers des slo­gans tels que l’« uni­té dans la diver­si­té » ou la « nation arc-en-ciel » et par l’encouragement aux spec­tacles « socio-cultu­rels ». Chaque com­mu­nau­té se voit ain­si octroyer la pos­si­bi­li­té d’exprimer et de célé­brer son eth­ni­ci­té dans l’espace public (Boswell, 2005 : 19-27), ce qui encou­rage la per­cep­tion selon laquelle chaque groupe doit pos­sé­der une iden­ti­té dis­tinc­tive et une ances­tra­li­té défi­nie pour dis­po­ser d’une place légi­time dans la nation. Voilà la facette offi­cielle et enga­geante de ce fameux « com­mu­na­lisme » mau­ri­cien.

Or, les nar­ra­tives offi­ciels ont un poids beau­coup plus impor­tant dans les repré­sen­ta­tions que toute autre forme de nar­ra­tifs (Ochs & Capps, 1996 : 32). Les nar­ra­tives offi­ciels sont de nature hégé­mo­nique, c’est-à-dire qu’ils ont voca­tion à vali­der une hié­rar­chie sociale et à conso­li­der le contrôle social. Dans cet ordre des choses, nous sommes en pré­sence d’un modèle natio­nal mau­ri­cien qui entend para­doxa­le­ment garan­tir les condi­tions d’un vivre-ensemble tout en défi­nis­sant celles-ci par la valo­ri­sa­tion des iden­ti­tés eth­niques mono­li­thiques et en encou­ra­geant le com­par­ti­men­tage.

Cette inter­pré­ta­tion offi­cielle enferme les repré­sen­ta­tions dans un para­doxe, dans la mesure où elle se pro­pose de gérer l’unité natio­nale par la pré­ser­va­tion du cloi­son­ne­ment eth­nique tout en deman­dant aux Mauriciens de se repré­sen­ter leur iden­ti­té comme homo­gène (Boswell, 2005 : 19-27). Elle main­tient ain­si les Mauriciens dans l’impression schi­zo­phrène qu’ils ne peuvent exis­ter ensemble que dans des mondes sépa­rés.

Un modèle natio­nal source de dis­jonc­tion dans les repré­sen­ta­tions

Le nar­ra­tive du modèle natio­nal pré­sen­tant le mul­ti­cul­tu­rel comme source à la fois de diver­si­té et d’intégration est non seule­ment para­doxal, de plus il est en déca­lage avec les réa­li­tés sociales : « Île para­di­siaque et accueillante aux tou­ristes, nation arc-en-ciel, pays cos­mo­po­lite où des cultures diverses se côtoient et se res­pectent, répu­blique plu­ri­cul­tu­relle et mul­ti­con­fes­sion­nelle où règne l’harmonie : voi­ci en effet l’image de marque, même si la réa­li­té sociale au quo­ti­dien ne s’y conforme pas » (Lionnet, 2012 : 17). Or, lorsque le nar­ra­tif offi­ciel entre en contra­dic­tion avec les réa­li­tés sociales, dans la mesure où il est hégé­mo­nique il pren­dra le des­sus sur ces der­nières, sans les éli­mi­ner tou­te­fois, au point d’être source de « dis­jonc­tions » dans les repré­sen­ta­tions (Ochs & Capps, 1996 : 33). C’est bien le cas du modèle natio­nal mau­ri­cien, qui empri­sonne les repré­sen­ta­tions sociales dans une « toile de cli­chés défor­mants » (Lionnet, 2012 : 103). La mosaïque mau­ri­cienne est pré­sen­tée comme un modèle de tolé­rance alors même qu’elle se veut « her­mé­ti­que­ment enclose en ses divers par­ti­cu­la­rismes » (Magdelaine, 2004 : 142).

Se pose alors la ques­tion du sta­tut de la lit­té­ra­ture dans sa fonc­tion de construc­tion d’une conscience natio­nale. Aux dis­cours offi­ciels de nature hégé­mo­nique, la lit­té­ra­ture ten­drait géné­ra­le­ment à oppo­ser des nar­ra­tifs alter­na­tifs (Ochs & Capps, 1996 : 33). Cette confron­ta­tion entre la ver­sion offi­cielle et les récits lit­té­raires se joue­rait sur le mode de ce qu’Elinor Ochs et Lisa Capps ont appe­lé des « asy­mé­tries nar­ra­tives » : les nar­ra­tifs lit­té­raires alter­na­tifs s’attacheront à rendre appa­rente la dis­jonc­tion pro­duite par le nar­ra­tif offi­ciel (Ochs & Capps, 1996 : 32, 37).

Cette mise en visi­bi­li­té de la dis­jonc­tion inhé­rente au modèle offi­ciel est ce qui per­met d’entretenir une créa­ti­vi­té autour des repré­sen­ta­tions de la nation, dans la mesure où, pour reprendre les mots de Fanon, elle per­met de struc­tu­rer les per­cep­tions pour don­ner forme et contours à une conscience natio­nale. Toutefois, la ques­tion se pose de l’efficacité de ces « nar­ra­tifs de la dis­jonc­tion » lorsqu’ils ont recours aux images de la nation mul­ti­cul­tu­relle telles que la mosaïque, l’arc-en-ciel, et autres « tropes de la com­plexi­té dans la diver­si­té » qui, comme aver­tit Arjun Appadurai, n’offriraient pas les res­sources ima­gi­na­tives néces­saires à l’entreprise de construc­tion de la nation (Appadurai, 2005 : 251).

En situa­tion mau­ri­cienne, l’asymétrie nar­ra­tive entre les nar­ra­tifs offi­ciels et les nar­ra­tifs lit­té­raires alter­na­tifs se joue sur le mode de l’opposition entre « uto­pie glo­ri­fiée » et « dys­to­pie dia­bo­li­sée » (Lionnet, 2012 : 103). Les nar­ra­tifs lit­té­raires s’attachent à dénon­cer la vio­lence sociale dont est por­teur un modèle natio­nal qui entre­tient insi­dieu­se­ment le cloi­son­ne­ment eth­nique.

Dénoncer la vio­lence du modèle mul­ti­cul­tu­rel

A la ver­sion offi­cielle du modèle natio­nal, à voca­tion lar­ge­ment tou­ris­tique, d’un « éden social » s’oppose la vision catas­tro­phiste d’un pays constam­ment au bord de l’explosion (Richon, 2013 : 8-10). Cette thèse d’une explo­sion sociale tou­jours immi­nente s’appuie sur les exemples des deux épi­sodes d’émeutes inter-eth­niques sur­ve­nus en 1968 et en 1999. Elle pointe du doigt comme res­pon­sable d’un consen­sus social fra­gile voire fic­tif, la jux­ta­po­si­tion de com­mu­nau­tés étanches les unes aux autres, situa­tion géné­ra­trice de vio­lence lar­vée en rai­son des stra­té­gies d’évitement et d’exclusion réci­proques qui pré­valent.

En écho, les nar­ra­tifs de la lit­té­ra­ture mau­ri­cienne fran­co­phone décrivent un réel insu­laire où l’enfermement sur la com­mu­nau­té eth­nique est pré­sen­té comme source majeure de vio­lence. Différents auteurs s’attachent à dénon­cer des logiques de confron­ta­tion des iden­ti­tés eth­niques qui créent une haine de l’altérité. La des­crip­tion de la face conflic­tuelle de ce vivre-ensemble, loin de la ver­sion offi­cielle empreinte d’irénisme, est au cœur du roman de Carl de Souza, Les Jours Kaya (L’Olivier, 2000) dont la trame se déroule pen­dant les émeutes de 1999 et exprime l’impuissance d’une com­mu­nau­té dis­cri­mi­née, qui trouve dans la vio­lence un exu­toire et une manière de se faire entendre, d’exister.

Cette démarche lit­té­raire donne lieu à une poé­tique de la vio­lence, axée sur « l’élaboration d’un équi­valent poé­tique à ces formes de réel des­truc­teur » par des tech­niques d’écriture qui libèrent « la lit­té­ra­ri­té de la face laide » (Jean-François, 2010 : 518) et dont l’écriture d’Ananda Devi est par­ti­cu­liè­re­ment emblé­ma­tique. Cette forme d’écriture serait ain­si créa­trice de nou­velles formes lit­té­raires, basées sur la « jux­ta­po­si­tion cathar­tique [] d’une réa­li­té hor­rible et d’une écri­ture sublime » (Jean-François, 2010 : 518).

La dis­jonc­tion inhé­rente au modèle natio­nal est ain­si tra­duite sty­lis­ti­que­ment  par cette  asy­mé­trie nar­ra­tive entre le style subli­mant de l’écriture et la des­crip­tion noire des réa­li­tés sociales.

En s’attachant à « lever le voile sur les hypo­cri­sies et les vio­lences du modèle mul­ti­cul­tu­rel natio­nal » (Jean-François, 2014 : 14), ces récits alter­na­tifs de dénon­cia­tion de la vio­lence tentent de conscien­ti­ser la socié­té mau­ri­cienne, pour « qu’elle se donne les moyens de se recons­truire au lieu de détour­ner le regard » (Jean-François & Kee Mew, 2010 : 77). Valérie Magdelaine voit dans cette lit­té­ra­ture mau­ri­cienne de la vio­lence la « mise en marche d’une décons­truc­tion [des] cloi­son­ne­ments iden­ti­taires » (Magdelaine, 2004 : 149). Pour Françoise Lionnet, cette démarche donne déjà lieu à la pro­duc­tion de « contre-repré­sen­ta­tions », préa­lable indis­pen­sable à toute démarche de libé­ra­tion, à l’émergence d’un dis­cours anti-hégé­mo­nique.

L’alternative inter­cul­tu­relle pro­blé­ma­tique

L’opposition entre « uto­pie glo­ri­fiée » et « dys­to­pie dia­bo­li­sée » se joue aus­si par la mise en scène de sce­na­rii inter­cul­tu­rels, qui viennent remettre en ques­tion les cloi­son­ne­ments et rela­tion­nels mani­chéens impo­sés par le modèle mul­ti­cul­tu­rel domi­nant.

Le recours à l’interculturel sert ain­si à dénon­cer les méfaits d’un modèle natio­nal qui « cherche à pres­crire » la nature des rela­tions sociales en stig­ma­ti­sant l’expression des iden­ti­tés « de l’entre-deux » (Jean-François, 2014 : 12, 20). Ces textes lèvent le voile sur les tabous et les inter­dits qui pèsent sur les rela­tions inter­com­mu­nau­taires. Pour ce faire ils mettent en scène des rela­tions amou­reuses inter­eth­niques, donc taboues et répri­mées, comme dans Pagli (Gallimard, 2001) d’Ananda Devi. Ce roman décrit l’enfermement par la com­mu­nau­té oppres­sive d’une femme hin­doue mal mariée et son amour inter­dit – donc for­cé­ment trans­gres­sif et tra­gique, « pagli » signi­fiant « folle » en hin­di – pour un pêcheur créole, amour qui la condui­ra à la libé­ra­tion dans la mort. Ou bien encore les textes auront recours à la des­crip­tion des pro­ces­sus de mar­gi­na­li­sa­tion et d’aliénation de per­son­nages en situa­tion de métis­sage, comme dans Le Sang de l’Anglais (Hatier, 1993) de Carl de Souza. Ainsi la pos­ture inter­cul­tu­relle prend en charge la dis­jonc­tion inhé­rente au modèle domi­nant par la des­crip­tion crue de ses effets tra­giques sur la vie des per­son­nages qui vivent des situa­tions d’« entre-deux ».

La trans­gres­sion trans­cul­tu­relle et le ques­tion­ne­ment des cli­vages

Une troi­sième pos­ture alter­na­tive de décons­truc­tion du modèle mul­ti­cul­tu­rel domi­nant a recours au trans­cul­tu­rel comme mode de trans­gres­sion. Le trans­cul­tu­rel peut se défi­nir comme un mode d’existence qui trans­cende les fron­tières cultu­relles en pre­nant en compte les mul­tiples iden­ti­tés de chaque indi­vi­du (Epstein, 1999 : 79-90). Il s’exerce ici par le recours au croi­se­ment des cli­vages, socio-éco­no­mique et eth­ni­co-reli­gieux, qui sont super­po­sés voire confon­dus dans les repré­sen­ta­tions héri­tées de la stra­ti­fi­ca­tion escla­va­giste (du Code Noir) qui consi­dèrent les groupes comme des « eth­no-classes » (Issur, 2012 : 98).

En quête d’une autre façon de décrire les réa­li­tés sociales, d’une « autre véri­té » (Lionnet, 2012 : 103), ces auteurs cherchent à décrire la com­plexi­té de l’agencement des cli­vages sociaux dans une socié­té post­co­lo­niale héri­tière de l’esclavage et de l’engagisme où l’appartenance eth­nique est encore sou­vent per­çue comme une iden­ti­té unique. Dans ces textes d’auteurs contem­po­rains, l’identification eth­nique est dis­so­ciée de ces autres iden­ti­tés, dans une démarche de décons­truc­tion des sché­mas linéaires qui « enferment l’imaginaire col­lec­tif dans des repré­sen­ta­tions essen­tia­listes et sta­tiques de l’ethnicité » (Jean-François, 2013 : 5). La décons­truc­tion des repré­sen­ta­tions figées des eth­no-classes s’effectue ain­si par la mise en scène d’identités « déviantes et défiantes » (Jean-François, 2014 : 19). Ainsi, la rela­tion homo­sexuelle des deux héroïnes du Sari Vert d’Ananda Devi se situe « non pas dans l’espace de l’interculturel, mais dans celui de leur trans­gres­sion sexuelle triom­phante » (Jean-François, 2014 : 29).

Autre « pein­ture dys­to­pique » de la socié­té mau­ri­cienne, le der­nier roman d’Amal Sewtohul, Made in Mauritius (Gallimard, 2012) « lamine et déstruc­ture les sté­réo­types liés à l’identité cultu­relle et natio­nale » (Petkov, 2014 : 2, 10). Ce récit montre qu’en réa­li­té, les cli­vages socio-éco­no­miques jouent un rôle plus impor­tant que les iden­ti­tés eth­niques et sont « la véri­table matrice qui régit la socié­té » (Petkov, 2014 : 6). A la concep­tion mau­ri­cienne essen­tia­liste d’identités fixes et mono­li­thiques, Amal Sewtohul oppose des iden­ti­tés fluides et négo­ciables, une eth­ni­ci­té voya­geuse qui dans son noma­disme s’adjoint à l’art, au sur­na­tu­rel, au mys­tique, à l’humour, pour pro­duire « une écri­ture du trans-quelque-chose qui est celle d’une nou­velle trans-gres­sion » (Jean-François, 2013 : 6).

Un nœud gor­dien à (ne pas) tran­cher

Toutefois, si comme l’observe Srilata Ravi, « les œuvres mau­ri­ciennes contem­po­raines sub­ver­tissent le nar­ra­tif natio­na­liste de l’ethnicité dis­tinc­tive » (Ravi, 2010 : 29-30) elles n’en four­nissent pas réel­le­ment une alter­na­tive. Valérie Magdelaine observe que ces ten­ta­tives de décons­truc­tion, même si elles sont por­teuses de nou­velles formes esthé­tiques, trouvent leur limite dans le fait qu’elles ne viennent pas remettre en ques­tion les fon­de­ments poli­tiques de la situa­tion dénon­cée, et pré­sentent même une inca­pa­ci­té à cor­ré­ler ces pro­blèmes sociaux avec le poli­tique. En se bor­nant à dénon­cer les vio­lences sociales liées à la coha­bi­ta­tion des cultures, la lit­té­ra­ture mau­ri­cienne s’est conten­tée de res­ter une « pein­ture-miroir » de la socié­té (Jean-François & Kee Mew, 2010 : 59) fonc­tion­nant sur le mode tau­to­lo­gique. « Face à des dif­fi­cul­tés sociales qu’il n’arrive pas tou­jours à expri­mer, car elles pour­raient remettre pro­fon­dé­ment en cause les struc­tures d’un Etat jeune, le dis­cours mau­ri­cien tend fré­quem­ment à jus­ti­fier la réa­li­té insu­laire par l’expression tau­to­lo­gique de ses par­ti­cu­la­rismes » (Magdelaine, 2004 : 150).

La lit­té­ra­ture fic­tion­nelle semble ain­si être la réponse appor­tée par la plu­part des auteurs mau­ri­ciens au pro­blème du téles­co­page des incom­men­su­rables entre réel social et modèle natio­nal iré­nique. Face à l’hétérogénéité, dif­fi­cile à pro­blé­ma­ti­ser et pro­dui­sant de ce fait un effet de déréa­li­sa­tion, c’est alors dans la dis­tance prise par rap­port au réel que s’effectue la libé­ra­tion ou du moins l’évasion du texte et de son auteur. Cette « éva­sion fic­tion­nelle » conduit ain­si à la pro­duc­tion d’une poé­tique « déréa­li­sante », où « la poé­tique l’emport[e] sur le poli­tique, l’illusion lit­té­raire sur le réel » (Magdelaine, 2004 : 149, 162).

Si la pro­blé­ma­ti­sa­tion du rap­port au poli­tique n’est pas effec­tuée, le scé­na­rio décrit par Franz Fanon d’une per­pé­tua­tion de la vio­lence colo­niale se véri­fie : « le colo­ni­sé est inef­fi­cace parce que pré­ci­sé­ment l’analyse de la situa­tion colo­niale n’est pas menée avec vigueur », consta­tait l’auteur des Damnés de la terre (Fanon, 2002 : 226). L’avertissement d’Arjun Appadurai, selon lequel les images de la nation-diver­si­té telles que la mosaïque ou l’arc-en-ciel n’offrent pas les res­sources néces­saires à la construc­tion de l’identité natio­nale, se véri­fie dans le cas mau­ri­cien. La dis­jonc­tion entre le nar­ra­tif du modèle natio­nal iré­nique et les réa­li­tés sociales com­man­dées par le com­mu­na­lisme entre­tient les repré­sen­ta­tions mau­ri­ciennes dans la logique d’« incom­men­su­ra­bi­li­té » que décrit Christophe Hanna dans Les dis­po­si­tifs poé­tiques, à savoir la frag­men­ta­tion des repré­sen­ta­tions d’un même réel.

Selon Christophe Hanna, sont incom­men­su­rables des valeurs ou des visions dont les condi­tions de signi­fi­ca­tion demeurent incom­pa­tibles, revê­tant des pré­sup­po­sés dif­fé­rents selon les cultures en pré­sence (Hanna, 2010 : 169). L’expérience de l’incommensurabilité en situa­tion mau­ri­cienne se vit dans les situa­tions de la vie quo­ti­dienne à la faveur de téles­co­pages cir­cons­tan­ciels des valeurs rele­vant de cor­pus eth­ni­co-reli­gieux dif­fé­rents. C’est le prin­cipe de la jux­ta­po­si­tion des modes de pen­sée et des repré­sen­ta­tions qui reste pri­vi­lé­gié.

Pendant long­temps donc, les œuvres lit­té­raires mau­ri­ciennes n’ont pas réus­si, ou n’ont pas osé, tran­cher ce nœud gor­dien du modèle natio­nal mul­ti­cul­tu­rel, évi­tant de remettre en ques­tion les racines poli­tiques de la vio­lence. On peut de ce fait dou­ter de l’efficacité de la lit­té­ra­ture à résoudre les dis­jonc­tions du modèle natio­nal, voire se dire que la poé­tique fic­tion­nelle ne fait que ren­for­cer l’incommensurabilité des repré­sen­ta­tions, les enfer­mant dans une dimen­sion sté­ri­li­sante.

Or, le modèle natio­nal de l’« uni­té dans la diver­si­té » a d’abord une voca­tion poli­tique : en sou­te­nant l’idée d’une construc­tion natio­nale en per­pé­tuel deve­nir, et en remet­tant sans cesse à un ave­nir ulté­rieur la réa­li­sa­tion de l’unité, le modèle natio­nal valide et légi­time la per­pé­tua­tion d’un sys­tème poli­tique fon­dé sur l’ethno-politique, c’est-à-dire fon­dé sur l’élection d’élites poli­tiques cen­sées repré­sen­ter les groupes eth­niques. Dans cette logique, les dis­cours des élites poli­tiques doivent sus­ci­ter le renou­vel­le­ment per­ma­nent des divi­sions eth­niques pour étayer leur légi­ti­mi­té.

Toutefois, deux auteurs majeurs, Lindsey Collen et Amal Sewtohul, ouvrent une brèche dans la façade iré­nique du modèle natio­nal mul­ti­cul­tu­rel, en met­tant à jour les méca­nismes poli­tiques de sa per­pé­tua­tion. Dans son roman The Malaria Man and her neigh­bours (Editions LPT, 2010), l’auteure anglo­phone Lindsey Collen met en lumière le tabou des racines poli­tiques de la vio­lence eth­nique. Elle y fait « l’anatomie d’une rébel­lion », dénon­çant les effets de la vio­lence éta­tique sur la socié­té, la per­ver­sion de l’Etat poli­cier. L’auteur démonte les méca­nismes de cette per­ver­sion pro­duc­trice de la vio­lence sociale qui  a conduit aux émeutes eth­niques.

Dans Made in Mauritius, Amal Sewtohul s’attaque aux méca­nismes de pro­duc­tion poli­tique des iden­ti­tés eth­niques. Il ne se contente pas de dénon­cer un « sur­res­pect » des iden­ti­tés eth­ni­co-reli­gieuses, savam­ment entre­te­nues par les poli­ti­ciens pour mobi­li­ser les votes. Il par­vient à relier cette sur­en­chère iden­ti­taire aux ambi­guï­tés du modèle natio­nal mul­ti­cul­tu­rel et du dis­cours autour de la nation mau­ri­cienne qui pèsent comme autant de « secrets ter­ribles qui nous dépassent per­pé­tuel­le­ment ». Le mul­ti­cul­tu­ra­lisme mau­ri­cien est « ridi­cu­li­sé allé­go­ri­que­ment » dans ce roman (Petkov, 2014 : 10). L’œuvre d’art réa­li­sée par le héros du roman, bap­ti­sée « Made in Mauritius », nom du roman épo­nyme, com­po­sée d’un entas­se­ment d’objets hété­ro­clites, vient sym­bo­li­ser le carac­tère fabri­qué et hété­ro­gène de la nation mau­ri­cienne (Petkov, 2014 : 9).

Préserver les incom­men­su­rables

Le décol­lage d’une culture natio­nale, aver­tis­sait Fanon, n’est réa­li­sable qu’à la condi­tion de son « ins­crip­tion dans la conscience du peuple » (Fanon, 2002 : 234). Mais ce qui s’inscrit dans la conscience popu­laire mau­ri­cienne, c’est un ensemble frag­men­té de réfé­rents et de valeurs.

Même si les élé­ments de savoirs et de valeurs qui com­posent la culture natio­nale mau­ri­cienne relèvent du « bric-à-brac » pour reprendre le terme d’Amal Sewtohul, ils ne sont pas her­mé­ti­que­ment sépa­rés. Christophe Hannah rap­pelle que les lan­gages, valeurs et visions, même incom­men­su­rables res­tent liés par leurs contextes res­pec­tifs de signi­fi­ca­tion, dont les liai­sons et ten­sions réci­proques consti­tuent un « savoir latent » dis­po­nible et ré actua­li­sable en per­ma­nence (Hanna, 2010 : 169). Leur contexte de signi­fi­ca­tion, c’est en effet la culture natio­nale, qui n’est jamais un ensemble homo­gène mais qui est consti­tuée, comme le pré­cise Frantz Fanon, de la somme des ten­sions internes et externes à la socié­té et aux dif­fé­rentes couches de cette socié­té (Fanon, 2002 : 232).

C’est pré­ci­sé­ment ce contexte cultu­rel com­mun qui per­met l’intertextualité entre les dif­fé­rents récits nar­ra­tifs en dépit de leur incom­men­su­ra­bi­li­té. Chaque culture pos­sède en effet ses propres pro­ces­sus de négo­cia­tion des signi­fi­ca­tions, qui déter­mi­ne­ront les inter­pré­ta­tions que s’en font les par­ti­ci­pants immer­gés dans ce contexte cultu­rel (Bruner, 1991 : 17, 18). La dépen­dance des récits nar­ra­tifs envers leur contexte cultu­rel natio­nal com­mun  rend pos­sible la négo­cia­tion entre les diverses signi­fi­ca­tions qu’ils véhi­culent (Bruner, 1991 : 18).

Le savoir latent consti­tué par les liai­sons et ten­sions réci­proques qui s’exercent entre les dif­fé­rents cor­pus de signi­fi­ca­tions et aus­si entre leurs contextes res­pec­tifs peut se réac­tua­li­ser en per­ma­nence et en contexte grâce au prin­cipe du « plus petit déno­mi­na­teur com­mun ». En ver­tu de ce « plus petit déno­mi­na­teur com­mun » (Eriksen 1998 : 18) qui régit les inter­ac­tions, les inter­lo­cu­teurs d’une situa­tion don­née cher­che­ront à mettre en avant les simi­la­ri­tés qui les unissent, en tant que plates-formes des dis­cours et des inter­ac­tions. Ce « plus petit déno­mi­na­teur com­mun » est émi­nem­ment contex­tuel et adap­ta­tif, il pour­ra donc être variable pour un même indi­vi­du d’une situa­tion à l’autre, et donc don­ner lieu à des posi­tion­ne­ments dif­fé­rents selon le contexte et les inter­lo­cu­teurs aux­quels il est confron­té. Ces ententes seront contex­tuelles et cir­cons­tan­ciées.

Il serait donc vain et sté­rile de cher­cher à repé­rer l’existence d’« une pen­sée typi­que­ment mau­ri­cienne » selon la for­mule de Ramharai (Ramharai, 1995 : 124). Tout se passe au contraire comme si la pro­po­si­tion d’un cor­pus uni­fié ris­quait de venir figer les repré­sen­ta­tions et par là-même, blo­quer le flux des repré­sen­ta­tions. Les logiques com­mu­na­listes qui sont à l’œuvre sur le plan eth­ni­co-poli­tique et se réper­cutent dans les sché­mas lit­té­raires sont ain­si domi­nées par la « super­struc­ture » d’un mode de pen­sée qui fonc­tionne sur du frag­men­taire, du jux­ta­po­sable auto­ri­sant la négo­cia­tion et la com­bi­nai­son à l’infini des repré­sen­ta­tions même hété­ro­clites. Même si elles peuvent avoir un effet sté­ri­li­sant sur les pro­duc­tions lit­té­raires, pri­son­nières du tro­pisme de l’ethnicité, elles sont en réa­li­té la garan­tie de la per­pé­tua­tion de ces pos­sibles.

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