> Les Unités Fugaces, de Juan Carlos de Sancho

Les Unités Fugaces, de Juan Carlos de Sancho

Par | 2018-05-22T00:46:32+00:00 15 septembre 2013|Catégories : Blog|

Juan Carlos de Sancho, né à Las Palmas de Gran Canaria en 1956, voue une fidé­li­té indé­fec­tible aux îles et sur­tout un enga­ge­ment ardent en faveur d’une pen­sée archi­pé­la­gique comme nou­veau mode de rap­port à l’horizon du monde. Son recueil de poé­sie Les uni­tés fugaces, publié à Anroart Editions en 2008 (Las Palmas de Gran Canaria), déploie toute une cos­mo­go­nie qui nous invite à entre­prendre le voyage vers de nou­veaux ter­ri­toires de la pen­sée où le mythe joue le rôle de pour­voyeur du savoir et où « l’émotion est le voyage poé­tique des idées ».

Poète, des­si­na­teur, cri­tique d’art et scé­na­riste, Juan Carlos de Sancho mélange dans ce recueil poé­sie, mythe et conte, qu’il prend soin d’agrémenter de ses propres des­sins à l’encre noire, comme pour bou­cler la boucle. Cofondateur d’une revue d’art et de lit­té­ra­ture, Puentepalos (1980), ini­tia­teur d’une antho­lo­gie de poé­sie cana­rienne du 20ème siècle, il est éga­le­ment l’auteur de livres de contes (Aucun oiseau ne vole là où l’air n’existe pas, 2005 ; Le train de l’infini, 2007), d’essais (L’île inven­tée, 2008) et son recueil La fête du Désert a rem­por­té le prix Ciudad de la Laguna en 1986.

Juan Carlos de Sancho aime à dire qu’il est né dans un archi­pel d’« îles inven­tées », rap­pe­lant ain­si le rôle cru­cial des poètes dans la fon­da­tion et dans le deve­nir des espaces insu­laires où la colo­ni­sa­tion avec son sys­tème d’externalisation a dura­ble­ment sac­ca­gé ou sup­plan­té la pro­duc­tion d’une pen­sée endo­gène. Dans Unités fugaces, ses poèmes nous pro­jettent dans un espace-temps ulté­rieur où le souffle créa­teur, les ini­tiés et les artistes seront les garants d’une (re)fondation des grands idéaux huma­nistes.

Catherine Boudet, Quatre-Bornes (île Maurice), 26 juin 2013.

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Ici nous mon­trons la Bibliothèque des Livres Ethérés. Ces objets invi­sibles, ce sont les poèmes et leurs écri­tures. Ceux-là, les plus flous, ce sont les écri­vains. Un peu plus loin, dans l’attente de la relève, les employés d’écriture. Ceux qui regardent passent le temps dans la contem­pla­tion et dans l’oubli, comme à leur habi­tude.

Aquí mos­tra­mos la Biblioteca de los Libros Etéreos. Estos obje­tos invi­sibles son los poe­mas y sus escri­tu­ras. Aquellos, los más bor­ro­sos, son los escri­tores. Un poco más allá, espe­ran­do el recam­bio, los escri­bientes. Los que miran, se entre­tie­nen miran­do y olvi­dan­do, como es su cos­tumbre.

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Ceux qui réus­sissent à mode­ler leur vie en livres et en résul­tats ont aban­don­né l’état de léthar­gie. Mais sou­vent, ils découvrent que ces rafales de clar­té sont des mirages que le Temps emporte. C’est le sen­ti­ment carac­té­ris­tique de ceux qui ont la nos­tal­gie du bon­heur éter­nel, de ceux qui jouent leur peau pour conqué­rir ce que les illu­mi­nés appellent le pro­blème de fond.

Los que alcan­zan a mode­lar su vida en libros y resul­ta­dos han aban­do­na­do el esta­do de letar­go. Pero a menu­do des­cu­bren como esas ráfa­gas de cla­ri­dad son espe­jis­mos que el Tiempo se lle­va. Este es el sen­ti­mien­to carac­terís­ti­co de los que año­ran la feli­ci­dad eter­na, de los que se jue­gan el pel­le­jo por conquis­tar lo que los ilu­mi­na­dos lla­man el asun­to de fon­do.

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Ce tra­vail immense : celui des mots et de leur invi­si­bi­li­té, des frag­ments pour décou­vrir ce que nous savons par pur ins­tinct. Ces choses nous sont don­nées comme les nuages : elles viennent, lentes, et nous appa­raissent comme des des­sins d’un cata­logue infi­ni. Le tra­vail de l’écriture, dans le doute, la souf­france, la len­teur. Et nous aus­si, qui voya­geons dans d’autres navires, nous éloi­gnons défi­ni­ti­ve­ment de nos livres, parce que nous non plus, ne sommes plus les mêmes.

Este tra­ba­jo inmen­so : el de las pala­bras y sus invi­si­bi­li­dades, frag­men­tos para des­cu­brir lo que sabe­mos por puro ins­tin­to. Esas cosas nos son dadas como nubes : vie­nen len­tas y se nos mues­tran como dibu­jos de un catá­lo­go infi­ni­to. El tra­ba­jo de la escri­tu­ra, des­con­fia­do, sufri­do, lentí­si­mo. Y tam­bién noso­tros, que via­ja­mos en otras naves, ale­ján­do­nos defi­ni­ti­va­mente de nues­tros libros, porque tam­po­co ya somos los mis­mos.

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Les siècles met­tront à notre dis­po­si­tion le bon­heur que pro­duisent les nou­velles idées. Nous ne serons plus là pour en jouir mais les Immenses Cosmogonies et Théories ren­dront à la terre son ima­gi­na­tion et sa fécon­di­té. Il dépen­dra des maîtres ini­tiés que le souffle sur­vienne au lieu pré­cis.

Los siglos pon­drán a nues­tra dis­po­si­ción la feli­ci­dad que pro­du­cirán las nue­vas ideas. Ya no esta­re­mos para dis­fru­tar­las, pero Inmensas Cosmogonías y Teorías devol­verán a la tier­ra su ima­gi­na­ción y fecun­di­dad. Dependerá de los maes­tros inicia­dos que el soplo suce­da en el lugar pre­ci­so.

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En cette nuit astro­lo­gique, les muses qui pos­sèdent les Arts naviguent vers la pein­ture qui parle. Un petit de fau­con tra­verse une étoile fugace et crée un monde déla­vé et unique. À une table désor­don­née et pla­né­taire, l’architecte des mots des­sine, sur les plans fas­ci­nants de la poé­sie silen­cieuse, un Univers nou­veau et spec­ta­cu­laire.

Esta noche astroló­gi­ca las musas que poseen las Artes nave­gan hacia la pin­tu­ra que habla. Una cría de halcón atra­vie­sa una estrel­la fugaz y crea un mun­do desla­va­za­do y úni­co. En una mesa desor­de­na­da y pla­ne­ta­ria, el arqui­tec­to de pala­bras dibu­ja, sobre los fas­ci­nantes pla­nos de la poesía silen­cio­sa, un nue­vo y espec­ta­cu­lar Universo.

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La Grande Idée était recou­verte de sables mou­vants, de caisses énormes, de routes inter­mi­nables, de grandes masses d’humains qui regar­daient fixe­ment les étoiles. Tout fut impé­tueu­se­ment secoué. La cité ima­gi­naire gran­dit sur le lieu pré­cis où l’écrivain édi­fia son œuvre. Voici le chien qui sur­vé­cut au désastre et j’ai ici le livre qui émut le monde.

La Gran Idea esta­ba cubier­ta de are­nas move­di­zas, de cajas enormes, de car­re­te­ras inter­mi­nables, de grandes masas de huma­nos que mira­ban fija­mente a las estrel­las. Todo fue sacu­di­do impe­tuo­sa­mente. La ciu­dad ima­gi­na­ria cre­ció jus­to en el mis­mo lugar donde el escri­tor culminó su obra. Este es el per­ro que sobre­vi­vió al desastre y he aquí el libro que conmo­vió el mun­do.

 

Extraits de Juan Carlos de Sancho, Unités Fugaces, Las Palmas de Gran Canaria, Anroart Ediciones, 2008. Traduction : Catherine Boudet.

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