> L’ELOGE DE L’OMBRE D’HASSAM WACHILL

L’ELOGE DE L’OMBRE D’HASSAM WACHILL

Par |2018-08-16T10:48:50+00:00 22 avril 2014|Catégories : Blog|

Le poète mau­ri­cien Hassam Wachill est sur­tout connu pour son recueil Jour après jour, édi­té chez Gallimard en 1988 et cou­ron­né par le Grand prix de poé­sie de l’Académie fran­çaise. Eloge de l’ombre, impri­mé à compte d’auteur à Maurice huit ans aupa­ra­vant, est res­té qua­si­ment incon­nu du public, que ce soit à Maurice, où Hassam Wachill est né en 1939, ou en France, où il vit depuis 1968.

Ce recueil mérite d’être tiré de son injuste ano­ny­mat en rai­son de sa haute fac­ture et de son uni­vers sin­gu­lier, carac­té­ri­sé par une forte pré­oc­cu­pa­tion onto­lo­gique asso­ciée à une poé­tique de la salis­sure et de la ténèbre. Ecrit dans une période domi­née à Maurice par la vague des sur­réa­listes tels que René Char, Malcom de Chazal et autre Jean Fanchette, l’Eloge de l’ombre du très dis­cret Hassam Wachill se dis­tingue radi­ca­le­ment, avec une écri­ture rele­vant moins de l’imaginaire que de l’« ima­gi­nal », au sens sou­fi du terme – c’est-à-dire d’un mode de per­cep­tion pos­sé­dant sa fonc­tion cog­ni­tive propre, don­nant accès à d’autres régions de l’Etre, à un inter-monde connec­té avec le Sacré.

Regroupant une soixan­taine de poèmes, le recueil est décou­pé en cinq temps qui scandent la plon­gée dans le drame : à un « Cycle de l’ange » suc­cèdent des « Chroniques de l’île sub­mer­gée », l’« Histoire d’une soli­tude », des « Débris » et enfin, « Les mots de l’adieu ».

La poé­sie d’Eloge de l’ombre agit par impré­gna­tion. On s’y enfonce dou­ce­ment, dans une ambiance de déca­dence, de perte, de déchi­rure subrep­tice. Le recueil s’ouvre sur la rémi­nis­cence d’un état pré­cé­dent, d’un cycle révo­lu :

 

sur ton corps des traces de lanières
ou de verges, mais aucun ves­tige
de nos règnes pré­cé­dents (p. 13)

 

Quelque chose reste en sus­pens dans un temps indé­fi­ni, réso­lu­ment noc­turne, mar­qué contras­tant avec ce cycle révo­lu, et en un lieu indé­cis dont on sent qu’il est mar­qué par l’île, une île « sub­mer­gée »  et dont le pour­tour se fait « plus com­pli­qué ».

L’ombre dont il est fait l’éloge ici est celle de la nuit qui tombe, de « ce qui nous avait enla­cés et avait aggra­vé le soir », « et puisque la nuit a fon­du sur nous avec l’âpreté de la fau­conne », « il marche sur nous une nuit de poutres écla­tées », typi­fiant ce qu’Hassam Wachill, dans une note en fin d’ouvrage, qua­li­fie lui-même « d’image […] de des­truc­tion, de per­di­tion de l’âme ».

 

la nuit tombe (encore tu me pro­mènes
dans la char­rette infa­mante de ton cœur) (. 20)

 

C’est au demeu­rant une poé­sie peu­plée de très peu d’humains, mais plu­tôt d’animaux, de gnomes, de fées et de dieux à têtes ani­males. Elle est tra­ver­sée par trois figures cen­trales, celle de l’ange, d’une démente et de la femme aimée, dont on ne sait dans quelle mesure exac­te­ment elles sont dis­tinctes ou se confondent en une seule.

C’est d’ailleurs un « Cycle de l’ange » qui ouvre le recueil, lié à un temps auro­ral qui ne peut empê­cher la pro­gres­sion de la ténèbre. Aurore « vide » ou « qui se déchire », ce temps limi­naire est déjà por­teur de déchi­rures et de décep­tions, de bles­sures et de salis­sures à venir.

 

l’aurore se déchire,
lacère les char­dons velus
et les yeux d’oiseau de l’archange (p. 73)
 

 C’est ain­si que je te sur­prends, ange déce­vant,
dans l’aurore vide (p. 13)
 

le plus pur de tous,
ange aux ailes repliées sur le visage
le plus souillé de tous (p. 14)

 

La suite du recueil est tra­ver­sé par la figure de la démente, « la jeune folle se lis­sant patiem­ment la che­ve­lure /​ dans une glace de mer­cure écaillée », dont l’empreinte lais­sée est tan­tôt celle de l’énonciation, tan­tôt celle de l’amour car­nas­sier, avant de se retrou­ver neu­tra­li­sée par la mort, une mort  qui relève plus l’enlisement que de l’ensevelissement.

 

 Le cri de l’oiseau dit la folle,
est une gifle, une dédi­cace
qui reten­tit dans la lumière glauque (p. 33)
 

Voici mille ans que nous nous aimons, la démente,
celle qui sent le cha­cal, et moi (p. 56)
 

Plus près de nous, la demeu­rée
Du troi­sième retrou­vée dans la vase (p. 60)
 

Enfin, il y a l’omniprésence de l’amante, avec qui le poète entre­tient une rela­tion tein­tée de cruau­té, « une hymé­née d’ombre et de boue ». Cette dua­li­té se décèle d’emblée dans le nom don­née à la femme aimée, « ma cra­paude », mot qui désigne la femelle du cra­paud, mais aus­si en fran­çais de Belgique l’amoureuse, la fian­cée. 

 

Certes, je fus le pitre,
Mon cœur fut un paquet de larmes,
Ma cra­paude (p. 46)
 

Mais ne t’affole pas ma cra­paude,
Marche tran­quille­ment dans la feuillée
Où s’éploie le lin­ceul
De ce mau­vais lys (p. 71)

 

La rela­tion avec cette femme à laquelle il s’adresse dans « un chant de haine et d’amour », prend la forme d’un jeu que le poète qua­li­fie d’« inique », et mar­qué par une volon­té déli­bé­rée de salis­sure :

 

 et c’est pour t’écraser la bouche
dans un bai­ser immonde
que je me suis enduit la bouche d’ordures (p. 43)
 

 Chacun est aujourd’hui l’œuvre salie
de l’autre (p. 21)

 

Dans cette rela­tion pas­sion­nelle tein­tée de cruau­té et de ven­geance, l’amour qui aurait pu être anti­dote devient venin et poi­son, « pen­dant que j’entasse sur ton corps /​ Les roses trem­pées dans le vinaigre et l’alcali »  – com­ment oublier d’ailleurs que le cra­paud est un ani­mal veni­meux :

 

Tu seras le drap blanc par­se­mé d’if,
tu seras la mor­sure et la thé­riaque (p. 77)
 

La main vul­né­raire,
la blême méduse des pro­mon­toires,
(…) n’est plus qu’un coli­fi­chet (p. 73)
 

Ce rela­tion­nel empoi­son­né et mar­qué du sceau de l’infamie trouve son paroxysme dans la pul­sion de meurtre :

 

Sous le tulle taché de sang noir,
Je regarde battre la veine dans  ton cou (p. 18)
 

Il y a encore une guir­lande,
guir­lande des mortes de la mer
agres­sant ton cou pur,
qu’ici même j’enterre (p. 17)
 

Cette rela­tion mène à la des­truc­tion et à la mort, mais para­doxa­le­ment c’est dans la mort et l’anéantissement que la vio­lence peut se résor­ber et que la sépa­ra­tion peut deve­nir union, récon­ci­lia­tion :

 

Nous serons morts ensemble
Sur les mêmes herses étoi­lées,
dans la même fumée dense (p. 52)
 

Nous serons sépa­rés.
Nous serons dans la terre de l’échange,
dans l’anneau de la nuit (p. 65)
 

Un unique anneau nous enchâs­sait
sous le socle violent de l’autruche égor­gée
au cœur du jar­din d’ormes (p. 75)
 

Inversement, c’est dans cet anéan­tis­se­ment, sous le sceau de l’anneau matri­mo­nial consa­cré dans la mort vio­lente, que réside la pos­si­bi­li­té d’estomper la nuit et de faire adve­nir le jour nou­veau :

 

Les mêmes ronces qui nous ont déchi­ré les lèvres
nous réunissent par ce matin par­ci­mo­nieux (p. 72)
 

De sorte que mal­gré – ou plu­tôt, en rai­son de – cette rela­tion pas­sion­née, la haine de la femme aimée devient la média­trice, le fil conduc­teur d’une onto­lo­gie dou­lou­reuse de l’existence :

 

la val­lée où je creuse et où je dors,
l’aube déchi­rée que je porte,
ce cercle de songe est ton œuvre (p. 17)
 

Ce pro­ces­sus onto­lo­gique culmine dans la résur­rec­tion et la renais­sance en tant qu’être humain, par dis­tinc­tion et sépa­ra­tion d’avec le règne ani­mal, au terme d’un pro­ces­sus de sal­va­tion :

 

Car au cadastre des noyés,
je suis la figure iro­nique de l’animal
qui dénoue le lierre de la tour (p. 71)
 

Cela se peut que j’aie fran­chi
la borne au chiffre effa­cé
ou que j’aie triom­phé de la sco­lo­pendre,
la pourpre et dure maî­tresse des orgies,
cela se peut (p. 27)
 

et j’œuvre déses­pé­ré­ment
à être l’ornithorynque et la belette
dans une glace où seul peut-être
je suis humain (p. 79)
 

Ce pro­ces­sus onto­lo­gique d’Hassam Wachill trouve son abou­tis­se­ment créa­tif dans une poé­tique qui ins­talle ses propres cadres de réfé­rence, dépas­sant toutes réfé­rences spa­tio-tem­po­relles pour s’inscrire dans une dimen­sion subli­mée à une échelle d’être supé­rieure :

 

Nous allons vers le drap mil­lé­naire,
l’empreinte ensan­glan­tée de l’oiseau
qui sur­vo­la les tertres chauves
et les mers gelées.
Et nous allons vers la bouche impé­ni­tente (p. 82)

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