> Ésotérique du guerrier de lumière.

Ésotérique du guerrier de lumière.

Par | 2018-02-21T22:02:29+00:00 8 février 2016|Catégories : Essais|

 

                                                     « J’ai emprun­té leurs feux aux météores et j’en ai embra­sé le rivage.
                 J’ai mis en fuite les troupes de démons, afin qu’ils ne me voient pas mon­tant  vers les cohortes de lumière ».
                                                                                                  (Sohravardi, Psaume du Grand Testament)

Depuis Paolo Coelho, le concept de « guer­rier de la lumière », sou­vent uti­li­sé par les acti­vistes, a été gal­vau­dé et, plus grave, appau­vri de sa pro­fon­deur éso­té­rique. Pourtant, aucune de ses deux conno­ta­tions, poli­tique et spi­ri­tuelle, n’en enlève à l’autre. Dans la jonc­tion des deux se joue au contraire ce qu’Hannah Arendt a appe­lé le « ren­ver­se­ment de la hié­rar­chie tra­di­tion­nelle entre contem­pla­tion et action ».

L’action poli­tique, défi­nie par la poli­tiste alle­mande, est action inno­vante, qui engage une liber­té. L’action poli­tique ne sau­rait donc être simple réac­tion ou simple réponse à une situa­tion. Sa liber­té est celle d’une citoyen­ne­té active, qui a le pou­voir de faire sur­gir du nou­veau. Dans le sens noble du terme, l'action poli­tique n'instrumentalise pas une situa­tion ou un rap­port social, elle mani­feste des prin­cipes qui com­mandent l'agir, explique Hannah Arendt. Ainsi, une action en faveur de la jus­tice, ne « pro­duit » pas de la jus­tice, elle fait se mani­fes­ter la Justice.

L'action poli­tique ne peut donc se com­prendre par le recours aux caté­go­ries habi­tuelles en termes de fins et de moyens, et elle échappe même aux moti­va­tions de l'acteur. Il est impos­sible à ce der­nier de cal­cu­ler à l’avance ce qui va être révé­lé par son action, aver­tit Arendt. De même qu’il ne peut en escomp­ter un béné­fice pour lui-même. « Ceux pour qui les fruits de l’action sont leur mobile méritent la pitié », révèle le dieu Krishna à Arjuna dans la Bhagavad Gîta.

La notion de « guer­rier de la lumière » trouve ses ori­gines dans le concept de javân­mar­dî, ou che­va­le­rie spi­ri­tuelle, héri­té de l’antique reli­gion maz­déenne. La javân­mar­di maz­déenne, ou fotow­wat chez les sou­fis, est une caté­go­rie éthique qui désigne ceux en qui s'actualisent les éner­gies spi­ri­tuelles, les forces de l’âme. Elle est la mani­fes­ta­tion de la lumière inté­rieure de l’être et de la domi­na­tion de cette lumière sur la ténèbre. Le sou­fi per­san Najm Kobrâ (13ème siècle) décrit la nature de ce com­bat spi­ri­tuel qui consiste en pre­mier lieu à iden­ti­fier et com­battre les formes de l’ennemi inté­rieur que consti­tue l’âme infé­rieure, ce qui com­mence par la pro­pre­té de mœurs et l’accomplissement des hautes ver­tus. Cette remon­tée vers la lumière, qui débute donc par le déchi­re­ment du voile de la ténèbre inté­rieure, s’opère par la trans­cen­dance de l’âme humaine allant se conjoindre avec la lumière de l’âme uni­ver­selle. Et c’est « lumière sur lumière » dit le Coran. C’est éga­le­ment le Tat Tvam Asi des védas, décri­vant l’identité entre le jiva indi­vi­duel et Brahman : « Cela, toi aus­si tu l’es ».

Le ser­vice du javân­mard, le che­va­lier spi­ri­tuel, c’est de per­mettre que reste pos­sible cette unio mys­ti­ca grâce à laquelle l’humanité peut per­sé­vé­rer dans son acte d’être. Le javân­mard est par excel­lence le por­teur du Xvarnah, la lumière vic­to­riale. Le Xvarnah, dont la racine maz­déenne signi­fie à la fois lumière et des­tin, c’est la flamme supra­sen­sible, la lumière des mondes supé­rieurs qui effuse la pré­sence et l’essence divine dans l’être créé, lui don­nant force et splen­deur. C’est elle qui confère aux êtres de lumière la vic­toire contre la cor­rup­tion et la ténèbre.

Le sco­las­tique cathare Jean de Lugio (13ème siècle) éta­blit qu’il existe des degrés d’intensité ontique par­mi les êtres, qui déter­minent leur atti­tude face à l’expansion cor­rup­trice. Les âmes qui, insuf­fi­sam­ment éta­blies dans le prin­cipe du bien, pré­sentent une cer­taine défaillance, subissent plus faci­le­ment l’implantation de la malice, cette « mor­sure du néant » (qui se mani­feste par l’ego et la concu­pis­cence) et sont vain­cues plus faci­le­ment par la cor­rup­tion. Chez Jean de Lugio, la terre est « l’enfer où les âmes doivent subir les consé­quences de leur défaillance ». C’est bien dans ce monde, dans cette his­toire-ci qu’a lieu le com­bat contre l’expansion cor­rup­trice.

C’est éga­le­ment le prin­cipe des Fravarti dans le maz­déisme, dont le nom signi­fie « celles qui ont choi­si » de reve­nir dans ce monde de la matière pour pro­té­ger la créa­tion contre l’assaut des forces obs­cures. Javânmard ou Fravarti, les âmes qui ont accep­té le sacri­fice de com­battre l’expansion cor­rup­trice auront à subir les assauts suc­ces­sifs du prin­cipe malin, lequel ne peut que recom­men­cer sans cesse en ce monde, sans cesse divers à tra­vers le temps, four­nis­sant de façon répé­tée l’expérience de la ten­ta­tion et du mal­heur dans sa ten­ta­tive d’amoindrir les essences.

On retrouve chez le chiite per­san Mollâ Sadrâ Shirazi (17ème siècle), comme chez Jean de Lugio, cette notion d’intensité dans l’acte d’exister. Pour Mollâ Sadrâ, l’acte d’être se défi­nit par son degré de pré­sence. C’est une « pré­sence enga­gée » vis-à-vis de ce monde, mais cet enga­ge­ment, l’être de lumière ne peut l’assumer qu'en pro­gres­sant sur la voie du per­fec­tion­ne­ment spi­ri­tuel qui fait de son acte d’exister un acte de pré­sence éga­le­ment aux mondes au-delà. Tout en étant enga­gée dans le monde créa­tu­rel, qui est le monde de l'action, cette pré­sence est ain­si pré­ser­vée de suc­com­ber aux pièges de l’histoire appa­rente, parce qu’il n’y a d’engagement total et vrai qu’envers ce qui appar­tient à la « méta-his­toire », à l'éternité.

De sorte que le com­bat du « guer­rier de la lumière » ne se résume pas à une mobi­li­sa­tion pour une cause ou contre les injus­tices, et il est tout autre qu’un cri de révolte. Même si l’histoire est le résul­tat inévi­table de l’action poli­tique, le sens même de cette action est néces­sai­re­ment occul­té à l’acteur, rap­pelle Hannah Arendt. C'est que le sens de son action ne réside pas dans cette his­toire, rap­pelle Mollâ Sadrâ. Elle vise, explique l'anthropologue des reli­gions Zaïm Khenchelaoui, à « la récon­ci­lia­tion entre le ciel et la terre », c’est-à-dire la conjonc­tion de l'expérience vision­naire et du com­bat enga­gé du javân­mard, dont le sacri­fice « au ser­vice de son peuple » est aus­si « offrande à la nation » – tout l'opposé des tra­di­tions boud­dhiste ou hesy­chaste de la contem­pla­tion et du déta­che­ment.

Ainsi, dans le com­bat de l’être de lumière c’est, explique le théo­sophe fran­çais Henry Corbin, une autre his­toire qui se révèle : « l’histoire secrète de ceux qui sur­vivent aux déluges englou­tis­sant et suf­fo­quant les sens spi­ri­tuels » et qui res­sur­gissent aux uni­vers vers les­quels les oriente l’ordre des Invisibles. La trace lais­sée en ce monde par ces por­teurs du Xvarnah est bien celle d'un code d'honneur qui ouvre la voie vers la pos­si­bi­li­té de recon­quête d'un des­tin com­mun et assu­mé.

Ce texte est dédié à mon époux, Jeff Lingaya, qui à mes yeux a tou­jours incar­né l’idéal du Guerrier de la Lumière.

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