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Ecrire en situation mauricienne (2) : Manifeste pour l’émergence d’architectures mentales alternatives

Par |2018-09-23T16:24:12+00:00 5 juillet 2015|Catégories : Chroniques|

 

Ecrire en situa­tion mau­ri­cienne (2) : Manifeste pour l’émergence d’architectures men­tales alter­na­tives*

 

Le poète, « enfan­teur » de formes en deve­nir, est res­pon­sable du renou­vel­le­ment des archi­tec­tures men­tales de la socié­té dans laquelle il évo­lue. Dans la situa­tion insu­laire post­co­lo­niale de l’île Maurice, où 250 ans de colo­ni­sa­tion ont don­né lieu à des sché­mas de pen­sée dura­ble­ment exter­na­li­sés, la for­ma­tion d’une épis­té­mê endo­gène est un enjeu de taille pour sou­te­nir une démarche onto­lo­gique. La piste d’une « her­mé­neu­tique créa­trice » est ici pro­po­sée …

« Si l’on écrit, cela veut dire que l’on n’agit pas. Que l’on se sent en dif­fi­cul­té devant la réa­li­té, que l’on choi­sit un autre moyen de réac­tion, une autre façon de com­mu­ni­quer », regret­tait Jean Marie Gustave Le Clézio dans son dis­cours du Nobel[1]. Constat d’impuissance d’un auteur enfer­mé dans une « forêt de para­doxes », pris entre l’envie d’« agir, plu­tôt que témoi­gner », et l’écho d’« une voix [qui] lui souffle que cela ne se pour­ra pas, que les mots sont des mots que le vent de la socié­té emporte, que les rêves ne sont que des chi­mères »[2]

Pourtant, depuis le mou­ve­ment sur­réa­liste on a pu prendre conscience de la for­mi­dable res­source que consti­tue l’imaginaire. Dans son Manifeste du sur­réa­lisme (1924), André Breton affir­mait que « si les pro­fon­deurs de notre esprit recèlent d'étranges forces capables d'augmenter celles de la sur­face, ou de lut­ter vic­to­rieu­se­ment contre elles, il y a tout inté­rêt à les cap­ter […] »[3]. L'imaginaire : non pas ce rêve sté­rile, cette chi­mère dont se désole Le Clézio, mais plu­tôt un « dyna­misme ins­tau­ra­tif » pour l'écriture poé­tique, comme l’affirme Michel Beniamino[4].

L'enjeu est d’abord indi­vi­duel. Face au « confor­misme mal­sain et face au popu­lisme réduc­teur de la culture mar­ke­ting qui fige les ima­gi­naires dans la sim­pli­fi­ca­tion », que dénonce le poète mau­ri­cien Sadek Ruhmaly[5], l’écriture poé­tique est un acte de puis­sance. De « sou­ve­rai­ne­té », dirait Georges Bataille. Grâce à la poé­sie, l'auteur est libé­ré de sa « forêt de para­doxes », il devient l’acteur agis­sant de sa propre expé­rience dans le monde. A condi­tion tou­te­fois de mettre en valeur les poten­tia­li­tés onto­lo­giques de l’écriture, et pour cela de res­tau­rer la part active de l’imagination dans ces pro­ces­sus.

La concep­tion phi­lo­so­phique occi­den­tale n’admet que deux sources de connais­sance : « la per­cep­tion sen­sible, four­nis­sant les don­nées que l’on appelle empi­riques » d’un côté et de l’autre « les concepts de l’entendement, le monde des lois régis­sant ces don­nées empi­riques », obser­vait Henry Corbin[6]. Entre ces deux caté­go­ries de la pen­sée, la place est res­tée vide. Elle a été dédai­gneu­se­ment aban­don­née à la poé­sie, pour­suit Henry Corbin, comme étant celle de l’imaginaire… Considéré de façon péjo­ra­tive comme ne pou­vant sécré­ter que de l’irréel, du mer­veilleux, de la fic­tion. D’où, cor­ré­la­ti­ve­ment, le pré­ju­gé atta­ché à la poé­sie et aux arts en géné­ral, qui passent pour n’être « pas ˮsé­rieuxˮ puisqu’ils ne consti­tuent pas des ins­tru­ments de connais­sance »[7].

La pen­sée sou­fi en revanche a accor­dé une large place à la notion d’« ima­gi­na­tion active » (ou « agente »), qui pos­sè­de­rait une fonc­tion cog­ni­tive, voire noé­tique[8] propre, celle de nous « donne[r] accès à une région et réa­li­té de l’Etre qui sans elle nous reste fer­mée et inter­dite »[9]. Héritée des pla­to­ni­ciens de Perse tels que Sohravardî (1155-1191) ou Mollâ Sadrâ Shîrâzî (1571-1640) cette ima­gi­na­tion active ne doit « sur­tout pas être confon­due avec l’imagination que l’homme moderne regarde comme ʽfan­tai­sieʼ et qui ne secrète que de l’ʽimaginaireʼ »[10] aver­tit Henry Corbin. Il faut donc par­ler ici non pas d’« ima­gi­naire », mais d’« ima­gi­nal », car l’imagination agente appa­raît au même titre que l’intellect et les sens, comme un « organe » de connais­sance ou plus exac­te­ment, de « péné­tra­tion ». Elle est la fenêtre ouverte sur un mun­dis ima­gi­na­lis dont les réa­li­tés intel­lec­tives, les ani­mae cae­lestes, appa­raissent sous la forme d’apparences sen­sibles per­çues ima­gi­na­ti­ve­ment, par exemple la connais­sance se mani­fes­tant sous la forme sym­bo­lique de lait ou d’eau[11].

L’imagination active ou agente donne ain­si la pos­si­bi­li­té d’une exé­gèse spi­ri­tuelle (ta’wîl) qui recon­duit le sym­bole à sa source. En ver­tu de ce pro­cé­dé du ta’wîl, l’imagination ne construit pas de l’irréel, elle dévoile le réel caché[12]. « Là où est pré­sent le monde des Animae cae­lestes, il y a des récits sym­bo­liques ; là où il est absent, il n’y a plus que du roman »[13]. D’où la rela­tion par­ti­cu­lière de la poé­sie au mun­dus ima­gi­na­lis, en tant que mode d’écriture per­met­tant une her­mé­neu­tique des formes supra­sen­sibles. « La rose rouge pro­vient de la gloire de Dieu ; qui désire contem­pler la gloire de Dieu, qu'il contemple la rose rouge », s’extasiait le cal­li­graphe ira­kien Yahya Ibn Mahmud Al-Wâsitî au 13ème siècle.

Pas de rup­ture donc, entre l’imagination active des sou­fis et la rêve­rie poé­tique des poètes insu­laires décrite par Michel Beniamino, qui réaf­firme avec Gaston Bachelard qu’« il y a acti­vi­té de l’imagination quand il y a ten­dance à pas­ser au niveau cos­mique »[14]. En plus de consti­tuer « une manière pour la conscience de se repré­sen­ter le monde et de lui don­ner un sens », l’imagination peut consti­tuer un  « prin­cipe liant » entre l’être et le cos­mos, grâce auquel « le moi rêvant peut atteindre une com­pli­ci­té avec le cos­mos »[15]. Dans son étude de la poé­sie réunion­naise moderne, Michel Beniamino montre com­ment l’imagination devient « dyna­misme ins­tau­ra­tif » : en ins­tau­rant un rap­port spé­ci­fique au monde, l’imaginaire poé­tique vient « confor­ter la volon­té onto­lo­gique d’identité du sujet », c’est-à-dire lui per­mettre de se sai­sir à la fois en tant qu’être et en tant que membre d’une col­lec­ti­vi­té ori­gi­nale au sein de son île[16].

L’enjeu est donc aus­si social, et se révèle essen­tiel dans les îles en situa­tion post­co­lo­niale. Subramani a démon­tré la néces­si­té pour les pays du Pacifique de déve­lop­per des épis­tè­mê locales, en effec­tuant une prise de dis­tance épis­té­mo­lo­gique vis-à-vis des dis­cours occi­den­taux qui pré­tendent de façon hégé­mo­nique décrire « com­ment le savoir est conçu, construit, codé et com­mu­ni­qué »[17]. La théo­rie lit­té­raire est un autre fac­teur inhi­bant la créa­tion et dont il convient aus­si de se déprendre, sou­ligne pour sa part Christophe Hanna, parce que repo­sant « sur un cer­tain nombre de concepts qui ralen­tissent de façon conser­va­trice l'émergence de la nou­veau­té en entre­te­nant com­pul­si­ve­ment le retour du même »[18]. En effet, les théo­ries lit­té­raires vont éva­luer les lit­té­ra­tures émer­gentes à l’aune d’œuvres exis­tantes éri­gées en cor­pus-éta­lon, de sorte qu’elles « ne sont capables que de recon­naître ce qu’elles ont pré­dé­fi­ni »[19].

Ce qui est en jeu pour l’île Maurice, c’est la pro­duc­tion d’« archi­tec­tures men­tales alter­na­tives », pour reprendre les termes de Sadek Ruhmaly, selon le pro­ces­sus décrit par Subramani qui consis­te­rait à « offrir une façon de se déprendre des para­digmes cri­tiques occi­den­taux pour déve­lop­per un lan­gage propre de la cri­tique » et d’« éta­blir les condi­tions par les­quelles [les auteurs insu­laires] peuvent renou­ve­ler leur pen­sée et l’articuler dif­fé­rem­ment »[20].

Il s’agit d’ouvrir la voie vers « d'autres modes de pen­sée et d'autres orga­ni­sa­tions pos­sibles du monde » afin de « res­ti­tuer les pos­si­bi­li­tés de l’exploration onto­lo­gique pour l’auteur »[21], mal­gré l’absence d’un réser­voir d’épistémologies autoch­tones comme il peut en exis­ter dans d’autres régions par exemple en Océanie. Il s’agit aus­si, comme le pro­pose le poète mexi­cain Heriberto Yépez, d’établir « un contre­poids aus­si bien sym­bo­lique que pra­tique au dis­cours domi­nant »[22]. Ce contre­poids ne se situe­rait pas tant dans l’exercice de la cri­tique, que dans l’acte de « créer de nou­velles rela­tions entre le lan­gage et la pen­sée. Dans la pra­tique, cela signi­fie des tâches aus­si simples que de créer de nou­velles paroles, phrases, idées, pour défier le sys­tème régnant de valeurs »[23].

Telle est la res­pon­sa­bi­li­té du poète, ce « nomade qui va à la ren­contre de ce que la lumière révèle à la recherche de l’architecture invi­sible de l’être », comme le pro­cla­mait le Canarien Manuel Padorno (1933-2002). Car « lorsque l’heure d'un autre sonne le glas des formes écu­lées, le poète, loup-garou des ima­gi­naires, enfante toute une nuée de formes en deve­nir », affirme comme en écho Christophe Corp[24].

Le poète est l’engendreur par excel­lence de cette « nuée de formes en deve­nir », dans la mesure où l’activité poé­tique, montre Michel Collot, est pro­duc­trice d’une infi­ni­té de formes men­tales pos­sibles, en rai­son de la média­tion par­ti­cu­lière qu’elle effec­tue entre les trois termes que sont l’auteur, le monde et le lan­gage. Michel Collot méta­pho­rise le rap­port entre ces trois pôles avec le motif de l’horizon[25]. L’horizon, en consti­tuant une arti­cu­la­tion, sans cesse mobile, entre ce qui est per­çu et ce qui ne l’est pas, régit à la fois le rap­port au monde (l’horizon du monde per­çu), la consti­tu­tion de l’être (le monde inté­rieur de l’individu) et la pra­tique du lan­gage (l’espace du texte lui-même). L’horizon de l’écriture consti­tue ain­si à la fois un prin­cipe de struc­tu­ra­tion et un prin­cipe d'ouverture, d’« indé­ter­mi­na­tion struc­tu­rante », qui lui confèrent une fonc­tion her­mé­neu­tique[26]. Ce prin­cipe prend une impor­tance accrue dans les îles, où l’horizon est déjà pour­voyeur d’un rap­port par­ti­cu­lier au monde. L’horizon insu­laire est cir­cu­laire, et il faut pour s’en assu­rer une élé­va­tion – tant phy­sique que sym­bo­lique – ce qui, de fait, dote les insu­laires d’une « struc­ture men­tale par­ti­cu­lière » dans leur mode d’accès aux idées, observe le poète cana­rien Juan Carlos de Sancho[27].  

Une ligne d’horizon cir­cu­laire, mais aus­si un pro­ces­sus ori­gi­nal de genèse, font du milieu insu­laire un creu­set pri­vi­lé­gié pour l’émergence poten­tielle de modes de pen­sée ori­gi­naux spé­ci­fiques. Selon Gilles Deleuze, l’île serait par excel­lence le lieu pro­pice aux pro­ces­sus d’ontogénèse du fait de son rôle ins­ti­ga­teur de l’élaboration créa­trice. Le mou­ve­ment de créa­tion (la pro­duc­tion ima­gi­naire de l’île) suit le mou­ve­ment de sa pro­duc­tion géo­lo­gique, sur­gie du fond des mers : « ce n’est plus l’île qui se crée du fond de la terre à tra­vers les eaux, c’est l’homme qui recrée le monde à par­tir de l’île et sur les eaux » [28]. A par­tir du ter­ri­toire insu­laire s’opère un pro­ces­sus de re-créa­tion, « non pas le com­men­ce­ment mais le re-com­men­ce­ment », l’île étant « le mini­mum néces­saire à ce recom­men­ce­ment, le maté­riel sur­vi­vant de la pre­mière ori­gine, le noyau ou l’œuf irra­diant qui doit suf­fire à tout re-pro­duire »[29].

Dans ce pro­ces­sus d’ontogénèse à deux temps, le deuxième temps sup­pose que le pre­mier soit néces­sai­re­ment com­pro­mis, « re-nié » dans une catas­trophe[30]. Cette catas­trophe, en l’occurrence, c’est l’éradication de la pen­sée endo­gène par la colo­ni­sa­tion, l’externalisation for­cée des modes de pen­sée, que dénoncent aus­si bien Juan Carlos de Sancho pour les Canaries, que Subramani pour les îles du Pacifique. Ce constat d’une exter­na­li­sa­tion des sché­mas de pen­sée est valable pour Maurice éga­le­ment, même si les Mascareignes n’ont pas connu de peu­ple­ment pré­co­lo­nial, contrai­re­ment aux archi­pels des Canaries ou du Pacifique.

Aux Canaries, comme dans toutes les autres îles ou archi­pels où la colo­ni­sa­tion a éra­di­qué les traces du peu­ple­ment abo­ri­gène et où « l’effort cacique a consis­té à repro­duire les modèles éco­no­miques, sociaux et urbains du conti­nent »  les poètes ont dû « inven­ter leur île »[31]. La recherche d’identité s’est réa­li­sée en réac­tion à l’emprise colo­niale, par des artistes qui ont dû « se char­ger de construire l’imaginaire insu­laire en par­tant de zéro »[32].

Pour l’heure, il semble que le pro­ces­sus de re-créa­tion insu­laire chez les auteurs mau­ri­ciens contem­po­rains s’effectue prin­ci­pa­le­ment, selon Magali Nirina Marson, par un recours obses­sion­nel à l’Histoire, qui les pousse à « re-pré­sen­ter » leur terre natale sur le mode du « res­sas­se­ment » dans une sorte de sup­plice de Sisyphe indo­céa­nien, la répé­ti­tion d’une « Histoire-bles­sure »[33]. Magali Nirina Marson relève chez des auteurs tels qu’Ananda Devi une dimen­sion créa­tive de cette poé­tique consti­tuée de « traces géné­riques métis­sées »[34]. Ce « bri­co­lage » de textes d’archives et de résur­gences mytho­lo­giques donne lieu à un « tis­sage mul­ti­forme des réfé­rences » alliant l’oralité tra­di­tion­nelle à l’Histoire et aux textes sacrés du Mahâbhârata ou du Coran[35].

La poé­tique du res­sas­se­ment qui sature le dis­cours lit­té­raire mau­ri­cien conduit, non à l’élaboration de nou­velles formes de pen­sée, mais à la pro­duc­tion d’une poé­tique « déréa­li­sante », carac­té­ri­sée par une éva­sion fic­tion­nelle, « la poé­tique l’emportant sur le poli­tique, l’illusion lit­té­raire sur le réel »[36] observe Valérie Magdelaine. Le res­sas­se­ment d’histoire vic­ti­maire peut se don­ner à lire comme un outil de res­tau­ra­tion iden­ti­taire chez les auteurs, comme le sou­ligne Magali Nirina Marson[37]. Toutefois, cette langue lit­té­raire  se borne à dénon­cer les vio­lences sociales liées à la coha­bi­ta­tion des cultures, sans décrire les méca­nismes de leur pro­duc­tion ou de leur repro­duc­tion. Evitant sur­tout de pro­blé­ma­ti­ser leur rap­port à l’ethno-politique, – signa­lant les symp­tômes sans énon­cer la cause –, elle se contente d’euphémiser et n’engage pas de ques­tion­ne­ment onto­lo­gique, de démarche de fon­da­tion[38]. Cette poé­tique déréa­li­sante, qui fonc­tionne sur le mode du res­sas­se­ment, freine le pro­ces­sus onto­lo­gique dans la créa­tion lit­té­raire, mar­quant à l’inverse « une phase sup­plé­men­taire de l’évidement de l’être insu­laire » [39].

Dans cette situa­tion d’« obs­cur­cis­se­ment de la pers­pec­tive onto­lo­gique »[40], et dans la pers­pec­tive de créer de nou­velles archi­tec­tures men­tales en dépas­sant le piège d’un res­sas­se­ment de l’Histoire, Mircea Eliade four­nit la piste d’une « her­mé­neu­tique créa­trice » [41], inté­res­sante pour un contexte mul­ti reli­gieux comme celui de Maurice. L’exégèse des textes sacrés anciens ou étran­gers donne à explo­rer des uni­vers spi­ri­tuels « sub­mer­gés » et des situa­tions exis­ten­tielles « incon­nues ou dif­fi­ci­le­ment ima­gi­nables pour un lec­teur moderne »[42]. Elle repré­sente « un effort pour com­prendre des modes d’être et des signi­fi­ca­tions atta­chées à des reli­gions incon­nues ou autre­ment inac­ces­sibles ». Elle per­met aus­si de dévoi­ler des signi­fi­ca­tions qu'on ne sai­sis­sait pas aupa­ra­vant, ou de les mettre en relief de telle sorte « qu’après avoir assi­mi­lé cette nou­velle inter­pré­ta­tion la conscience n'est plus la même »[43]. A ce titre, l’herméneutique devient « créa­trice » dans la mesure où, pro­pose Mircea Eliade, l’exégèse des textes sacrés per­met de « nour­rir, sti­mu­ler ou renou­ve­ler la pen­sée » et d’aboutir « à la créa­tion de nou­velles valeurs cultu­relles » [44].

L’herméneutique créa­trice, ain­si éri­gée en « tech­nique spi­ri­tuelle sus­cep­tible de modi­fier la qua­li­té même de l'existence »[45] dans la lignée de la concep­tion sou­fie du ta’wîl, confor­te­rait la pro­duc­tion d’« archi­tec­tures men­tales alter­na­tives ». Démarche cru­ciale pour pro­cu­rer à la poé­sie son plein poten­tiel d’acte inter­ven­tion­niste dans l’espace public, capable d’enclencher une recon­nais­sance, en amont au sens cog­ni­tif du terme, en éta­blis­sant des caté­go­ries nou­velles de pen­sée sus­cep­tibles d’accroître la lisi­bi­li­té des textes deve­nus iden­ti­fiables, et en aval au sens poli­tique du terme, en per­met­tant la dif­fu­sion de ces formes nou­velles dans l’espace public[46].

Ardent défen­seur d’une pen­sée archi­pé­lique comme nou­veau mode de rap­port à l’horizon du monde, Juan Carlos de Sancho anti­cipe « le bon­heur que pro­dui­ront les nou­velles idées »[47]. Ses Unités Fugaces nous pro­jettent dans un espace-temps ulté­rieur où le poète, ce « sculp­teur oni­rique », cet « archi­tecte des mots »[48], sera le garant d’une (re)fondation des grands idéaux huma­nistes : «  sur une table désor­don­née et pla­né­taire, l’architecte des mots des­sine, sur les plans fas­ci­nants de la poé­sie silen­cieuse, un nou­vel Univers spec­ta­cu­laire »[49]. Enrichi de cette pers­pec­tive noé­tique, l’âge d’or est non plus pas­sé mais à venir, lorsque d’« Immenses Cosmogonies et Théories ren­dront à la terre son ima­gi­na­tion et sa fécon­di­té »[50].

 

Quatre-Bornes, île Maurice, le 12 février 2015.

 

(*) C’est au poète mau­ri­cien sou­fi Sadek Ruhmaly que nous devons cette expres­sion des « archi­tec­tures men­tales alter­na­tives ».

 

 

 

 

 


[1] Jean Marie Gustave Le Clezio, « Dans la forêt des para­doxes », Conférence pro­non­cée à l’occasion de la remise du Prix Nobel de lit­té­ra­ture, le 7 décembre 2008 à Oslo.

[2] Ibid.

[3] André Breton, Manifeste du sur­réa­lisme, Éditions du Sagittaire, Paris, 1924, p. 4.

[4] Michel Beniamino, L’imaginaire réunion­nais, Editions du Tramail, Saint-Denis de La Réunion, 1992, p. 12.

[5] Conversations face­book avec le poète.

[6] Henry Corbin, Corps spi­ri­tuel et Terre céleste : de l'Iran Mazdéen à l'Iran Shî'ite, Buchet-Chastel, Paris, 1960, p. 8.

[7] Mircea Eliade, La Nostalgie des ori­gines. Méthodologie et his­toire des reli­gions, Gallimard, Paris (pour la ver­sion fran­çaise), 1971, p. 113.

[8] Etude et déve­lop­pe­ment de toutes les formes de connais­sance et de créa­tion qui engendrent les connais­sances de la Terre (défi­ni­tion du Littré).

[9] Henry Corbin, op. cit., p. 8.

[10] Henry Corbin, op. cit., p. 106.      

[11] C’est dans ce mun­dus ima­gi­na­lis que se pro­duisent les expé­riences vision­naires et les révé­la­tions divines, où ont lieu les gestes des épo­pées mys­tiques. Henry Corbin, op. cit., pp. 12, 151.

[12] Henry Corbin, op. cit., p. 38.

[13] Henry Corbin, En islam ira­nien, tome IV, Aspects spi­ri­tuels et phi­lo­so­phiques, Gallimard, Paris, 1991, p. 98.

[14] Gaston Bachelard, cité dans Michel Beniamino, op. cit., p. 13.

[15] Ibid.

[16] Michel Beniamino, op. cit., p. 12.

[17] Subramani, « Emerging Epistemologies », in Actes du col­loque « South Pacific lit­te­ra­tures, emer­ging lit­te­ra­tures, local inter­est and glo­bal signi­fi­cance, theo­ry poli­tics, socie­ty, Noumea, Nouvelle-Calédonie », Nouméa, Nouvelle-Calédonie, 20-24 octobre 2003. URL : http://​www​.usp​.ac​.fj/​f​i​l​e​a​d​m​i​n​/​f​i​l​e​s​/​o​t​h​e​r​s​/​v​a​k​a​v​u​k​u​/​s​u​b​r​a​m​a​n​i​.​doc

[18] Florent Coste, « Poésie et espace public », recen­sion de Christophe Hanna, Nos dis­po­si­tifs poé­tiques, Questions théo­riques, Paris, 2010, publié en ligne le 25 mai 2011. URL : http://​www​.lavie​de​si​dees​.fr/​P​o​e​s​i​e​-​e​t​-​e​s​p​a​c​e​-​p​u​b​l​i​c​.​h​tml

[19] Christophe Hanna, Nos dis­po­si­tifs poé­tiques, Questions théo­riques, Paris, 2010, p. 37.

[20] Subramani, « The Oceanic Imaginary », The Contemporary Pacific. vol. 13(1), 2001, p. 152.

[21] Catherine Boudet, « La res­pon­sa­bi­li­té sociale de l'auteur », Le Mauricien du 29 jan­vier 2013. URL : http://www.lemauricien.com/article/la-responsabilite-sociale-l%E2%80%99auteur

[22] Heriberto Yépez, « Domesticación de la escri­tu­ra », UIC Foro Multidisciplinario de la Universidad Intercontinental, no. 22, octobre-décembre 2011, p. 7.

[23] Ibid. Ainsi, « créer des livres dont la struc­ture soit clai­re­ment diver­gente des struc­tures de la télé­vi­sion, par exemple, est un grand suc­cès », explique Heriberto Yépez.

[24] Christophe Corp, « Editorial », Souffles n°70(236-237) « Le chant infi­ni des méta­mor­phoses », 2012, p. 10.

[25] Michel Collot, La poé­sie moderne et la struc­ture d’horizon, Presses Universitaires de France, Paris, 1989, nou­velle édi­tion 2005, p. 5-6.

[26] Ibid.

[27] Juan Carlos de Sancho, cité dans Catherine Boudet, « Anthologie de poé­sie cana­rienne : onto­lo­gie visible pour archi­pel inven­té », Recours au poème n°51, 22 mai 2013. URL : https://www.recoursaupoeme.fr/critiques/anthologie-de-po%C3%A9sie-canarienne-ontologie-visible-pour-archipel-invent%C3%A9/catherine-boudet#_ftn10

[28] Gilles Deleuze, « Causes et rai­sons des îles désertes », in L’Île déserte et autres textes, Textes et entre­tiens 1953-1974, Editions de Minuit, Paris, p. 12.

[29] Ibid., page 16.

[30] Ibid., page 16.

[31] Juan Carlos de Sancho, « La isla inven­ta­da », La Máqui­na del tiem­po, 2007. URL : http://​www​.lama​qui​na​del​tiem​po​.com/​a​l​g​o​d​e​/​c​a​n​a​r​i​a​s​.​htm.

[32] Ibid.

[33] Magali Nirina Marson, « Le res­sas­se­ment ou la poé­tique de l’essai répé­té dans les lit­té­ra­tures indo­céanes », Loxias n°37, 2012, p. 7. URL : http://​revel​.unice​.fr/​l​o​x​i​a​s​/​i​n​d​e​x​.​h​t​m​l​?​i​d​=​7​214.

[34] Magali Nirina Marson, « Les lit­té­ra­tures ‘indo­céanes’ : labo­ra­toire et para­digme du bri­co­lage géné­rique et de la créa­tion lit­té­raire », Loxias-Colloques, 2013. URL : http://​revel​.unice​.fr/​s​y​m​p​o​s​i​a​/​a​c​t​e​l​/​i​n​d​e​x​.​h​t​m​l​?​i​d​=​430.

[35] Ibid.

[36] Valérie Magdelaine, « Une mise en scène de la diver­si­té lin­guis­tique : com­ment la lit­té­ra­ture fran­co­phone mau­ri­cienne se dis­so­cie-t-elle des nou­velles normes antillaises ? », Glottopol n°3, jan­vier 2004, pp. 149, 162.

[37] Magali Nirina Marson, « Le res­sas­se­ment ou la poé­tique de l’essai répé­té dans les lit­té­ra­tures indo­céanes », op. cit., p. 11.

[38] Catherine Boudet, « Ecrire en situa­tion mau­ri­cienne : l’obscurcissement de la pers­pec­tive onto­lo­gique », Recours au poème n°51, 22 mai 2013. URL : http://​www​.recour​sau​poeme​.fr/​e​s​s​a​i​s​/​e​c​r​i​r​e​-​e​n​-​s​i​t​u​a​t​i​o​n​-​m​a​u​r​i​c​i​e​n​n​e​/​c​a​t​h​e​r​i​n​e​-​b​o​u​d​e​t​#​_​e​d​n19

[39] Magali Nirina Marson, « Le res­sas­se­ment ou la poé­tique de l’essai répé­té dans les lit­té­ra­tures indo­céanes », op. cit., p. 12.

[40] Catherine Boudet, « Ecrire en situa­tion mau­ri­cienne : l’obscurcissement de la pers­pec­tive onto­lo­gique », op. cit.

[41] Mircea Eliade, op. cit., p. 108.

[42] Mircea Eliade, op. cit., p. 109 et 111.

[43] Mircea Eliade, op. cit., p. 108.

[44] Mircea Eliade, op. cit., pp. 108, 112-113.

[45] Mircea Eliade, op. cit., p. 108.

[46] Florent Coste, op. cit.

[47] Juan Carlos de Sancho, Las Unidades Fugaces, Anroart Ediciones, Madrid, 2008, p. 21.

[48] Ibid., pp. 16 et 39.

[49] « En una mesa desor­de­na­da e pla­ne­ta­ria, el arqui­tec­to de pala­bras dibu­ja, sobre los fas­ci­nantes pla­nos de la poe­sia silen­cio­sa, un nue­vo y espec­ta­cu­lar Universo » (notre tra­duc­tion). Juan Carlos de Sancho, Las Unidades Fugaces, op. cit., p. 39.

[50] Ibid., p. 21.

 

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