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La revue Mwa Vèè dédiée à la poésie kanak

Par |2018-08-19T17:51:50+00:00 29 janvier 2014|Catégories : Blog|

La poésie kanak face au monde : produire du nouvel endogène

 

Une vision poé­tique du monde se déployant selon ses propres règles et concepts. C’est ain­si que la revue d’expression cultu­relle néo-calé­do­nienne Mwa Vèè décrit la poé­sie kanak dans son numé­ro 33 de 2001, consa­cré aux écri­tures poé­tiques océa­niennes.

Nous avons trou­vé for­te­ment per­ti­nent de remettre au goût du jour ce numé­ro daté de Mwa Vèè qui met en lumière la démarche à l’œuvre dans la poé­sie kanak, en rai­son de l’optique adop­tée d’une valo­ri­sa­tion et d’un encou­ra­ge­ment à la pro­duc­tion de formes endo­gènes de pen­sée dans les pays ancien­ne­ment colo­ni­sés – notam­ment en Océanie. Il s’agit, dans la même pers­pec­tive énon­cée par Subramani, d’aller vers une déco­lo­ni­sa­tion, voire une « déshé­gé­mo­ni­sa­tion » des pro­ces­sus de savoirs et de créa­ti­vi­té des peuples autoch­tones, par la réap­pro­pria­tion des modes de pro­duc­tion de leurs savoirs scien­ti­fiques ou créa­tifs (Subramani 2003).

Le numé­ro 33 de Mwa Vèè consa­cré à la poé­sie kanak pre­nait d’ailleurs comme pré­cau­tion limi­naire d’écarter d’emblée toute défi­ni­tion de la poé­sie kanak « au sens aca­dé­mique du terme ». Mwa Vèè, fon­dée en mai 2013, est édi­tée par l’Agence de Développement de la Culture Kanak (ADCK), basée à Nouméa, Nouvelle-Calédonie. Dirigée par Emmanuel Tjibaou, fils du lea­der kanak his­to­rique Jean-Marie Tjibaou, elle a pour rédac­teur-en-chef Gérard del Rio. Son titre est tiré de la langue dju­béa, l’une des quelque vingt-huit langues kanak encore exis­tantes ; il pro­pose de tra­duire l’idée de jour­nal ou plus pré­ci­sé­ment, de « conte­nant de paroles ». Valorisant la dimen­sion contem­po­raine des  cultures et expres­sions artis­tiques kanak,  Mwà Véé s’attache à « pro­po­ser des pistes de réflexion sur la socié­té kanak d’hier et d’aujourd’hui », en par­ti­cu­lier sur ses valeurs fon­da­men­tales, son rap­port au monde exté­rieur et ses pro­ces­sus d’adaptation à la moder­ni­té.

Dans ce numé­ro 33 consa­cré à la vision poé­tique kanak du monde, les auteurs insistent sur le fait qu’il ne faut pas cher­cher à qua­li­fier la poé­sie kanak en ayant recours à des réfé­rences exté­rieures, car, comme le sou­ligne Albert Sio, «  c’est une poé­sie qui se déve­loppe selon ses propres concepts ». « La poé­sie kanak n’a pas de règle défi­nie. Elle est sa propre règle et sa propre mesure », lui fait écho le pas­teur Wanir Wélépane, qui pro­clame lui aus­si avec force la liber­té de cette poé­sie kanak loin de tout stan­dard ou modèle connu.

Les deux poètes observent d’ailleurs que, si la poé­sie n’est pas nom­mée en tant que telle dans les langues kanak, elle n’en fait pas moins « com­plè­te­ment par­tie » de ces langues. Nicolas Kurtovitch appelle d’ailleurs poé­sie « kanak » non seule­ment la poé­sie écrite en langue kanak (défi­ni­tion stricte qui exclue­rait alors les jeunes poètes kanak qui ne connaissent pas leur langue) mais aus­si la poé­sie écrite par des Kanaks quelle que soit la langue uti­li­sée.

La poé­sie kanak ne se limite donc pas à être une forme d’expression, explique Gérard del Rio dans son édi­to­rial. « Spontanée quand l’occasion le per­met, codi­fiée quand la situa­tion s’impose », la poé­sie kanak répond à sa manière « à un désir ou un besoin d’expression de la pen­sée, de la sen­si­bi­li­té », et consti­tue ain­si avant tout une « per­cep­tion poé­tique du monde ».

Dégagée du pas­sage au crible des canons aca­dé­miques, la com­pré­hen­sion de la poé­sie kanak comme forme d’expression et per­cep­tion du monde obéis­sant à des règles intrin­sèques, implique la prise en compte du sta­tut de la langue et de la culture kanak comme langue et culture autoch­tones devant négo­cier leur rap­port avec la culture occi­den­tale colo­ni­sa­trice, et plus lar­ge­ment, avec la moder­ni­té. Il ne s’agit pas seule­ment de la pré­ser­va­tion d’un patri­moine cultu­rel et mémo­riel kanak, mais de son dyna­misme actuel. Ainsi, Wanir Welepane note chez les poètes kanaks une évo­lu­tion dans les manières de par­ler des choses et de les écrire. « Du temps des vieux », par­ler de sexe ou d’amour était tabou, il fal­lait uti­li­ser un lan­gage caché, main­te­nant on dit les choses telles qu’elles sont, observe le pas­teur et poète kanak, qui s’attache d’ailleurs à moder­ni­ser l’approche poé­tique. 

Relevant à l’origine d’une culture de l’oralité, la poé­sie kanak fait d’abord appel à l’art ora­toire. Elle s’exprime ain­si dans divers domaines allant du chant à la danse en pas­sant par les contes, les légendes, les dic­tons, les mythes… Mais, la colo­ni­sa­tion étant pas­sée par là, la poé­sie kanak s’exprime désor­mais sur deux registres : « tan­tôt par l’oralité dont elle pos­sède une grande maî­trise, tan­tôt par l’écrit dont elle s’accommode de plus en plus aisé­ment », observe Gérard del Rio. Ayant pour base la parole, consi­dé­rée comme ayant un pou­voir par­ti­cu­lier,  la poé­sie kanak en se déployant vers le monde de l’écriture,  consti­tue un « moyen de fixer la pen­sée », et à ce titre elle revêt une impor­tance en termes de conti­nui­té sur plu­sieurs plans : « dans la conti­nui­té du souffle des ancêtres, du souffle actuel, de celui de la nature », affirme Albert Sio.

Face à la culture occi­den­tale, et à la moder­ni­té appor­tée par cette der­nière, il s’agit pour la poé­sie kanak de se poser sans s’opposer : ain­si, les poètes kanak de la revue Mwa Vèè conçoivent la poé­sie kanak non pas dans une rela­tion d’antagonisme avec la poé­sie calé­do­nienne, mais au contraire dans un rap­port de défi­ni­tion mutuelle avec cette der­nière. Poésie kanak et poé­sie calé­do­nienne, ins­pi­rées par un envi­ron­ne­ment com­mun même si elles le tra­duisent dis­tinc­te­ment à tra­vers leur propre vision du monde, se « nour­rissent » l’une de l’autre, s’inscrivant en cela « dans l’esprit d’ouverture poli­tique approu­vée par une majo­ri­té des gens de ce pays », affirme Nicolas Kurtovitch.

Il n’empêche que le rap­port à la moder­ni­té peut être vécu sur un mode obsi­dio­nal, comme l’exprime Jimmy Oedin, qui pour sa part pra­tique l’écriture « parce que j’ai peur que notre iden­ti­té océa­nienne soit broyée par la socié­té occi­den­tale et que cet espace océa­nien devienne inac­ces­sible » et qui est d’avis qu’« il faut qu’on dise cette peur-là aux piran­has de la consom­ma­tion qui veulent nous dévo­rer ». Du coup, la recon­nais­sance de la poé­sie en tant qu’expression de l’identité kanak et comme richesse pos­sible à par­ta­ger n’est pas un pro­ces­sus sans dan­ger. Son dévoi­le­ment entraîne l’appréhension de « se voir bri­mé, muse­lé », et dans ce dévoi­le­ment, « de n’être pas sûr de la valeur de ce que l’on pro­pose », explique Ben Hombouy. « Est-ce que le fait d’en par­ler, de l’officialiser, ce n’est pas aus­si se tra­hir, se lais­ser enva­hir par d’autres cultures, par les cultures modernes ? », s’interroge cet ensei­gnant kanak.

Quant à la ques­tion du rap­port avec la mémoire, le patri­moine cultu­rel kanak n’est plus seule­ment conçu comme « une source de docu­men­ta­tion sur “d’où on vient” et d’information sur “de là où on est” », mais comme une source impor­tante pour une iden­ti­té artis­tique « riche, très puis­sante ». De l’avis de Jimmy Oedin, la poé­sie kanak peut ain­si s’appuyer sur un héri­tage conser­vé de plus de  100 ans consti­tué d’archives kanak en langue, un patri­moine très riche « qu’il faut faire sor­tir et faire vivre ».

Au cœur du rap­port entre moder­ni­té et tra­di­tion, la ques­tion de la créa­tion ne relève plus seule­ment du sou­ci de pré­ser­ver une tra­di­tion qui se perd, mais aus­si d’arriver à pro­duire du nou­veau au sein de celle-ci, du nou­vel « endo­gène ». Une telle démarche relève bien de la pro­duc­tion d’épistémologies endo­gènes par les peuples autoch­tones d’Océanie iden­ti­fiée par Subramani. Au-delà de la néces­si­té d’aller vers une « déshé­gé­mo­ni­sa­tion » des pra­tiques et des savoirs impo­sés par l’Occident ou la glo­ba­li­sa­tion, ce qui est en jeu dans le pro­ces­sus, rap­pe­lait ce cher­cheur fid­jien, c’est bien la néces­si­té pour les peuples autoch­tones de pré­ser­ver voire d’encourager la pro­duc­tion d’« épis­té­mo­lo­gies locales »[1] afin d’exister en tant que « com­mu­nau­tés créa­tives », capables de se réap­pro­prier une auto­ri­té intel­lec­tuelle et de créer les condi­tions de leur propre bien-être en fonc­tion de valeurs intrin­sèques et non plus impor­tées.

http://​www​.adck​.nc/​p​a​t​r​i​m​o​i​n​e​/​m​w​a​-​v​e​e​/​p​r​e​s​e​n​t​a​t​ion

 

Quatre-Bornes, Ile Maurice

 


[1] Subramani, “Emerging Epistemologies”, in South Pacific Litteratures, Emerging Litteratures, Local Interest and Global Significance, Theory Politics, Society, Noumea, Nouvelle-Calédonie, 20-24 octobre 2003

 

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