La poésie kanak face au monde : produire du nouvel endogène

 

Une vision poé­tique du monde se déploy­ant selon ses pro­pres règles et con­cepts. C’est ain­si que la revue d’expression cul­turelle néo-calé­doni­enne Mwa Vèè décrit la poésie kanak dans son numéro 33 de 2001, con­sacré aux écri­t­ures poé­tiques océaniennes.

Nous avons trou­vé forte­ment per­ti­nent de remet­tre au goût du jour ce numéro daté de Mwa Vèè qui met en lumière la démarche à l’œuvre dans la poésie kanak, en rai­son de l’optique adop­tée d’une val­ori­sa­tion et d’un encour­age­ment à la pro­duc­tion de formes endogènes de pen­sée dans les pays anci­en­nement colonisés – notam­ment en Océanie. Il s’agit, dans la même per­spec­tive énon­cée par Sub­ra­mani, d’aller vers une décoloni­sa­tion, voire une « déshégé­mon­i­sa­tion » des proces­sus de savoirs et de créa­tiv­ité des peu­ples autochtones, par la réap­pro­pri­a­tion des modes de pro­duc­tion de leurs savoirs sci­en­tifiques ou créat­ifs (Sub­ra­mani 2003).

Le numéro 33 de Mwa Vèè con­sacré à la poésie kanak pre­nait d’ailleurs comme pré­cau­tion lim­i­naire d’écarter d’emblée toute déf­i­ni­tion de la poésie kanak « au sens académique du terme ». Mwa Vèè, fondée en mai 2013, est éditée par l’Agence de Développe­ment de la Cul­ture Kanak (ADCK), basée à Nouméa, Nou­velle-Calé­donie. Dirigée par Emmanuel Tjibaou, fils du leader kanak his­torique Jean-Marie Tjibaou, elle a pour rédac­teur-en-chef Gérard del Rio. Son titre est tiré de la langue djubéa, l’une des quelque vingt-huit langues kanak encore exis­tantes ; il pro­pose de traduire l’idée de jour­nal ou plus pré­cisé­ment, de « con­tenant de paroles ». Val­orisant la dimen­sion con­tem­po­raine des  cul­tures et expres­sions artis­tiques kanak,  Mwà Véé s’attache à « pro­pos­er des pistes de réflex­ion sur la société kanak d’hier et d’aujourd’hui », en par­ti­c­uli­er sur ses valeurs fon­da­men­tales, son rap­port au monde extérieur et ses proces­sus d’adaptation à la modernité.

Dans ce numéro 33 con­sacré à la vision poé­tique kanak du monde, les auteurs insis­tent sur le fait qu’il ne faut pas chercher à qual­i­fi­er la poésie kanak en ayant recours à des références extérieures, car, comme le souligne Albert Sio, «  c’est une poésie qui se développe selon ses pro­pres con­cepts ». « La poésie kanak n’a pas de règle définie. Elle est sa pro­pre règle et sa pro­pre mesure », lui fait écho le pas­teur Wanir Wélé­pane, qui proclame lui aus­si avec force la lib­erté de cette poésie kanak loin de tout stan­dard ou mod­èle connu.

Les deux poètes obser­vent d’ailleurs que, si la poésie n’est pas nom­mée en tant que telle dans les langues kanak, elle n’en fait pas moins « com­plète­ment par­tie » de ces langues. Nico­las Kur­tovitch appelle d’ailleurs poésie « kanak » non seule­ment la poésie écrite en langue kanak (déf­i­ni­tion stricte qui excluerait alors les jeunes poètes kanak qui ne con­nais­sent pas leur langue) mais aus­si la poésie écrite par des Kanaks quelle que soit la langue utilisée.

La poésie kanak ne se lim­ite donc pas à être une forme d’expression, explique Gérard del Rio dans son édi­to­r­i­al. « Spon­tanée quand l’occasion le per­met, cod­i­fiée quand la sit­u­a­tion s’impose », la poésie kanak répond à sa manière « à un désir ou un besoin d’expression de la pen­sée, de la sen­si­bil­ité », et con­stitue ain­si avant tout une « per­cep­tion poé­tique du monde ».

Dégagée du pas­sage au crible des canons académiques, la com­préhen­sion de la poésie kanak comme forme d’expression et per­cep­tion du monde obéis­sant à des règles intrin­sèques, implique la prise en compte du statut de la langue et de la cul­ture kanak comme langue et cul­ture autochtones devant négoci­er leur rap­port avec la cul­ture occi­den­tale colonisatrice, et plus large­ment, avec la moder­nité. Il ne s’agit pas seule­ment de la préser­va­tion d’un pat­ri­moine cul­turel et mémoriel kanak, mais de son dynamisme actuel. Ain­si, Wanir Welepane note chez les poètes kanaks une évo­lu­tion dans les manières de par­ler des choses et de les écrire. « Du temps des vieux », par­ler de sexe ou d’amour était tabou, il fal­lait utilis­er un lan­gage caché, main­tenant on dit les choses telles qu’elles sont, observe le pas­teur et poète kanak, qui s’attache d’ailleurs à mod­erniser l’approche poétique. 

Rel­e­vant à l’origine d’une cul­ture de l’oralité, la poésie kanak fait d’abord appel à l’art ora­toire. Elle s’exprime ain­si dans divers domaines allant du chant à la danse en pas­sant par les con­tes, les légen­des, les dic­tons, les mythes… Mais, la coloni­sa­tion étant passée par là, la poésie kanak s’exprime désor­mais sur deux reg­istres : « tan­tôt par l’oralité dont elle pos­sède une grande maîtrise, tan­tôt par l’écrit dont elle s’accommode de plus en plus aisé­ment », observe Gérard del Rio. Ayant pour base la parole, con­sid­érée comme ayant un pou­voir par­ti­c­uli­er,  la poésie kanak en se déploy­ant vers le monde de l’écriture,  con­stitue un « moyen de fix­er la pen­sée », et à ce titre elle revêt une impor­tance en ter­mes de con­ti­nu­ité sur plusieurs plans : « dans la con­ti­nu­ité du souf­fle des ancêtres, du souf­fle actuel, de celui de la nature », affirme Albert Sio.

Face à la cul­ture occi­den­tale, et à la moder­nité apportée par cette dernière, il s’agit pour la poésie kanak de se pos­er sans s’opposer : ain­si, les poètes kanak de la revue Mwa Vèè conçoivent la poésie kanak non pas dans une rela­tion d’antagonisme avec la poésie calé­doni­enne, mais au con­traire dans un rap­port de déf­i­ni­tion mutuelle avec cette dernière. Poésie kanak et poésie calé­doni­enne, inspirées par un envi­ron­nement com­mun même si elles le traduisent dis­tincte­ment à tra­vers leur pro­pre vision du monde, se « nour­ris­sent » l’une de l’autre, s’inscrivant en cela « dans l’esprit d’ouverture poli­tique approu­vée par une majorité des gens de ce pays », affirme Nico­las Kurtovitch.

Il n’empêche que le rap­port à la moder­nité peut être vécu sur un mode obsid­ion­al, comme l’exprime Jim­my Oedin, qui pour sa part pra­tique l’écriture « parce que j’ai peur que notre iden­tité océani­enne soit broyée par la société occi­den­tale et que cet espace océanien devi­enne inac­ces­si­ble » et qui est d’avis qu’« il faut qu’on dise cette peur-là aux pira­nhas de la con­som­ma­tion qui veu­lent nous dévor­er ». Du coup, la recon­nais­sance de la poésie en tant qu’expression de l’identité kanak et comme richesse pos­si­ble à partager n’est pas un proces­sus sans dan­ger. Son dévoile­ment entraîne l’appréhension de « se voir brimé, muselé », et dans ce dévoile­ment, « de n’être pas sûr de la valeur de ce que l’on pro­pose », explique Ben Hom­bouy. « Est-ce que le fait d’en par­ler, de l’officialiser, ce n’est pas aus­si se trahir, se laiss­er envahir par d’autres cul­tures, par les cul­tures mod­ernes ? », s’interroge cet enseignant kanak.

Quant à la ques­tion du rap­port avec la mémoire, le pat­ri­moine cul­turel kanak n’est plus seule­ment conçu comme « une source de doc­u­men­ta­tion sur “d’où on vient” et d’information sur “de là où on est” », mais comme une source impor­tante pour une iden­tité artis­tique « riche, très puis­sante ». De l’avis de Jim­my Oedin, la poésie kanak peut ain­si s’appuyer sur un héritage con­servé de plus de  100 ans con­sti­tué d’archives kanak en langue, un pat­ri­moine très riche « qu’il faut faire sor­tir et faire vivre ».

Au cœur du rap­port entre moder­nité et tra­di­tion, la ques­tion de la créa­tion ne relève plus seule­ment du souci de préserv­er une tra­di­tion qui se perd, mais aus­si d’arriver à pro­duire du nou­veau au sein de celle-ci, du nou­v­el « endogène ». Une telle démarche relève bien de la pro­duc­tion d’épistémologies endogènes par les peu­ples autochtones d’Océanie iden­ti­fiée par Sub­ra­mani. Au-delà de la néces­sité d’aller vers une « déshégé­mon­i­sa­tion » des pra­tiques et des savoirs imposés par l’Occident ou la glob­al­i­sa­tion, ce qui est en jeu dans le proces­sus, rap­pelait ce chercheur fid­jien, c’est bien la néces­sité pour les peu­ples autochtones de préserv­er voire d’encourager la pro­duc­tion d’« épisté­molo­gies locales »[1] afin d’exister en tant que « com­mu­nautés créa­tives », capa­bles de se réap­pro­prier une autorité intel­lectuelle et de créer les con­di­tions de leur pro­pre bien-être en fonc­tion de valeurs intrin­sèques et non plus importées.

http://www.adck.nc/patrimoine/mwa-vee/presentation

 

Qua­tre-Bornes, Ile Maurice

 


[1] Sub­ra­mani, “Emerg­ing Epis­te­molo­gies”, in South Pacif­ic Lit­ter­a­tures, Emerg­ing Lit­ter­a­tures, Local Inter­est and Glob­al Sig­nif­i­cance, The­o­ry Pol­i­tics, Soci­ety, Noumea, Nou­velle-Calé­donie, 20–24 octo­bre 2003

 

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Catherine Boudet

Jour­nal­iste, chercheur en Sci­ence poli­tique et poète, Cather­ine Boudet est née à l’île de La Réu­nion et réside à l’île Mau­rice depuis une dizaine d’années, où elle est con­nue pour ses analy­ses de l’actualité poli­tique et son engage­ment en faveur des droits humains et civiques. Elle a con­sacré toute sa car­rière à la recherche en Sci­ence poli­tique sur la démoc­ra­tie maurici­enne. Grand Prix de poésie Joseph Del­teil 2012 pour Les laves bleues [Cal­ligra­phie des silences] et Prix Fetkann de poésie 2013 pour Bour­bon Holo­gramme, elle est l’auteur d’une dizaine de recueils poé­tiques et fig­ure dans plusieurs antholo­gies de l’océan Indi­en et d’Afrique. A tra­vers ses écrits jour­nal­is­tiques, poli­tiques et lit­téraires, Cather­ine Boudet s’attache à pro­mou­voir des « archi­tec­tures men­tales alter­na­tives ». Il s’agit là non seule­ment de pro­pos­er un con­tre­poids aux dis­cours dom­i­nants ou une décon­struc­tion de ces derniers, mais aus­si de pro­duire de nou­veaux modes d’approche du monde insu­laire et de favoris­er l’émergence d’une pen­sée endogène. De ce fait, l’écriture de Cather­ine Boudet entend se démar­quer des thèmes désor­mais clichés du métis­sage, de la créolité et de l’interculturel, pour aller vers de nou­velles descrip­tions poé­tiques du vivre-ensem­ble insu­laire, notam­ment celle de l’incommensurabilité des expéri­ences en con­texte multiculturel.