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El rayo que no cesa (1)

Par |2018-10-22T10:03:22+00:00 22 juin 2014|Catégories : Blog|

Un choix de poèmes de Myriam Montoya, née en 1963 à Bello (Colombie), avec une belle pré­sen­ta­tion cri­tique de Jean-Luc Despax.

Les poèmes sont tra­duits par Stéphane Chaumet, sauf men­tion

 

 

   Myriam Montoya : dans le corps du poème

 

   À force de mal­me­ner l’adage mal­lar­méen selon lequel la poé­sie est faite avec des mots et non avec des idées, ce qui per­met com­mo­dé­ment de ne pas inter­ro­ger la manière com­plexe dont la vie et la mort tra­vaillent les mots, nous tra­vaillent par les mots, nous menant au sens ou à l’absurde, bien des poètes fran­çais ont oublié qu’ils avaient un corps. Que ce corps fait voya­ger dans ses veines un héri­tage géné­tique et une faim géné­sique. Ce corps sait obs­cu­ré­ment l’explication de nos angoisses héré­di­taires, trans­mis­sibles à l’échelon col­lec­tif. Ils ont oublié, les poètes de la colère par l’ellipse, par l’éclatement du syn­tagme sur l’espace vir­gi­nal de la page et le codage her­mé­tique dont ne vou­drait pas même la consigne rouillée d’une gare cras­seuse, que le réel saigne, qu’il tousse, qu’il trans­pire et que des yeux coulent du sperme, du sang, des larmes. Ils ont oublié que la peur fait trans­pi­rer et que la sueur par­fois, dans l’étreinte, réchauffe et ras­sé­rène, puisque le corps est une machine dési­rante en même temps que le com­plo­teur en chef des res­sources de notre incons­cient. Plus grave encore, ils feignent d’oublier que le corps des citoyens est un enjeu poli­tique : après tout, l’aliénation, l’humiliation, l’exploitation et la mani­pu­la­tion font tour­ner l’entreprise capi­ta­liste et empêchent l’employé de ne pas se tailler les veines tout de suite.

   Pour que la poé­sie libère, il faut des poètes comme Myriam Montoya. Femme du poème, plus que poète de la femme, elle place le chant dans ses entrailles. Elle pose que la semence et le séman­tique, la matrice et le man­tra assu­re­ront la per­pé­tua­tion du rêve. L’âme doit se sou­ve­nir que nous avons des tripes, non pour faire de la dégra­da­tion fati­dique du corps une humi­lia­tion de plus de l’esprit, mais pour mettre en avant de notre regard ce qui se dérobe à nos yeux. Le mou­ve­ment d’écrire se loge dans le corps. Le bat­te­ment, l’élan, la pul­sion, le geste maî­tri­sé assurent la cadence et pro­gramment l’héritage mémo­riel. Mais la poé­sie n’échappe pas à la règle com­mune de l’impossibilité de fon­der. Nous ne pou­vons tirer du sol une force qui y suf­fi­rait. Nous sommes davan­tage feuilles pro­mises au pour­ris­se­ment qu’agents téléo­lo­giques des pro­messes de la racine. La métrique et la musique répètent plu­sieurs fois par minute le pro­vi­soire, mais aus­si bien l’aléatoire et l’orgueil du pari sur l’avenir. Sève de l’arbre donc, mais dans la feuille, dans son vol, tra­jec­toire por­tée par le vent d’une étrange salve de futur. Pourquoi s’interdire la pos­si­bi­li­té du chan­ge­ment si les dieux, qui n’ont cure d’être anciens, aident à la manœuvre ? Dans la prise de conscience fina­le­ment joyeuse de ne pou­voir être le pro­lon­ge­ment de la racine, se fait jour la pos­si­bi­li­té de faire rhi­zome, comme l’écrivait le phi­lo­sophe Gilles Deleuze, de par­tir dans les direc­tions mul­tiples de l’expansion du sens, comme les gra­mi­nées qui com­pensent la perte de puis­sance par l’expansion éche­ve­lée.

   Myriam Montoya essaime dans l’espace de la page qui n’a rien d’une stèle, ni d’un sur­moi mar­mo­réen. Elle invente les figures en mou­ve­ment de la révé­la­tion de l’Être. Croire au sens strict ce poète quand elle nous parle des deve­nirs de l’écrivain. Devenir-tor­tue, deve­nir-oiseau de proie. La croire éga­le­ment lorsqu’elle nous dit qu’elle a trou­vé dans ses châ­teaux fan­tas­més la légende fos­si­li­sée et qu’elle en a fait une arme pour frac­tu­rer l’évidence. Lorsque le poème dit la jouis­sance, il occupe une place à part : l’instance de parole d’un corps qui jouit de s’abandonner à être seule­ment lui-même par­mi les objets qui com­posent le monde. Le monde ne sait pas jouir et la jouis­sance ne fait pas monde. Au mieux deux monades ont-elles conve­nu que le pro­blème du ter­rain d’entente ne se posait plus. Une foule ne peut jouir à l’unisson et la foule com­mence sou­vent à deux. Mais la spé­ci­fi­ci­té méta­pho­rique du poème, qui relie les points à prio­ri les plus éloi­gnés du monde, irrigue ces points fixes du mou­ve­ment et de la méta­mor­phose redou­blée de l’un comme de l’autre. Devenir-oiseau du regard, deve­nir-regard de l’oiseau, deve­nir-du-deve­nir pour que le corps, d’où tout est par­ti et où tout revien­dra devienne enfin à sa manière, la manière poé­tique, fon­da­tion. Le froid de l’air qui pénètre dans les pou­mons et refroi­dit les pou­mons fait éga­le­ment deve­nir pou­mons le froid. Ce n’est pas de la magie. Ni de la sor­cel­le­rie (un peu cepen­dant). C’est assu­mer que si l’invocation c’est de la voix, la voix ce sont des cordes vocales.

   Faire rhi­zome, répandre du sens, ne sau­rait pro­cu­rer une liber­té défi­ni­tive. Le corps reste une pri­son, ce que des géné­ra­tions de lyriques plain­tifs ont appe­lé une immense soli­tude. Mais dans cette pri­son il s’agit de déca­ler les focales, d’empêcher la sur­veillance domi­na­trice, qui fige le pri­son­nier dans un jeu de rôles ou de masques. Il s’agit d’une bagarre entre le moi social, le double insin­cère et nor­ma­tif qui fabrique de la pos­ture pour soi, ce que l’on appelle la mau­vaise foi, et le moi tout court, qui va ten­ter de pra­ti­quer des lignes de fuite (encore du voca­bu­laire deleu­zien) pour trou­ver ce qu’il ne peut s’attendre à prou­ver. Mouvement d’amour vers la vie. Le contraire exact de l’épanchement déri­soire du Je lyrique. Mais pour s’engouffrer dans la brèche, il faut avoir créé la fis­sure. Quelle sera la dyna­mite, la dyna­mique ? Eh bien l’explosion du bai­ser. La force pro­vo­cante de l’érotisme. L’intensité du regard. Les lèvres sont une porte mais l’épiderme est une armure cou­pante. Il s’apparente au style, soit au sty­let. La phrase poé­tique incise les évi­dences. Et de la bles­sure, comme de toute éter­ni­té, naît la connais­sance. Dans cet exer­cice méta­phy­sique qu’est la poé­sie, il ne faut pas s’étonner que l’arme se retourne contre l’individu qui l’a engen­drée, au risque de le dévo­rer. Poésie, ou le pou­voir dévo­rant du mot.

   La langue ? Oui, mais elle est en feu, elle dévaste, elle peut tuer. On pour­rait tou­jours dire qu’il ne s’agit là que d’une aven­ture lan­ga­gière gra­vée dans le papier, sans plus de consé­quence qu’un moment de lec­ture intense. Mais il s’agit d’un papier très spé­cial, qui s’appelle la peau. Le monde lui-même a une peau. Et la vie aus­si. Ils ne se laissent tou­cher que par les élé­ments, la pluie, le soleil. Et les poèmes de Myriam Montoya sont déjà en train de vous tom­ber des­sus, dans une éclair­cie bien­ve­nue.

                       

Jean-Luc Despax

En fran­çais :
La fuite (roman), Editions La Dragonne, 2011.
Flor de rechazo/​Fleur du refus (poé­sie) Editions Ecrits des Forges et Phi, 2009.
Huellas/​Traces (poé­sie) Editions L’Oreille du Loup, 2008.
Vengo de la noche/​Je viens de la nuit, Editions Ecrits des Forges et Castor Astral, 2004.
Desarraigos/​Déracinements (poé­sie) Editions Indigo, 1999 (tra­duc­tion Claude Couffon).
Fugas/​Fugues (poé­sie) Editions L’Harmattan, 1997 (tra­duc­tion Claude Couffon).

 

 

 

El rayo que no cesa (1)

Par |2018-10-22T10:03:22+00:00 25 novembre 2013|Catégories : Blog|

Si Leopoldo María Panero est une légende vivante en Espagne, en France son nom ne dit presque rien. Mal aimé dans son pays, il semble l’être aus­si des tra­duc­teurs et des édi­teurs fran­çais. C’est un poète qui dérange, autant la langue que la socié­té et ses petits milieux lit­té­raires. Panero, c’est la mau­vaise conscience de l’Espagne, sa dent noire, celle qui tour­mente, et à défaut de pou­voir l’arracher on cherche, c’est selon, à la cacher ou l’exhiber. En vain. Sans doute le poète espa­gnol vivant le plus néces­saire, avec Antonio Gamoneda, mais sa poé­sie en est la face obs­cure, angois­sée, abrupte et cruelle. Né en 1948 à Madrid, fils d’un célèbre poète fran­quiste, Leopoldo María Panero s’engage à 16 ans dans le par­ti com­mu­niste clan­des­tin, ce qui lui vaut un pre­mier séjour en pri­son. Il étu­die un temps à Madrid et Barcelone, puis vaga­bonde dans Paris. L’alcool et la drogue prennent une place impor­tante dans sa vie et son œuvre. Dans les années 80, après plu­sieurs dépres­sions et ten­ta­tives de sui­cide, il est volon­tai­re­ment inter­né à Mondragón, puis il choi­sit de s’établir dans l’unité psy­chia­trique de Las Palmas de Gran Canaria, où il vit aujourd’hui et conti­nue à écrire, obses­sif, irré­duc­tible.

En espa­gnol :
Poesía Completa 1970-2000 (Visor, Madrid, 2001)
Poesía Completa 2000-2010 (Visor, Madrid, 2013)

En fran­çais :
Territoire de la peur/​Territorio del medio (antho­lo­gie bilingue), tra­duc­tion de Stéphane Chaumet, L’Oreille du Loup, 2011.
Bonne nou­velle du désastre (antho­lo­gie), tra­duc­tion de Victor Martinez et Cédric Demangeot, Fissile, 2013.

Deux films sur Leopoldo María Panero et sa famille :
El Desencanto (1976), de Jaime Chávarri
Después de tan­tos años (1994) de Ricardo Franco 

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