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Elle est celle qui attend

Par |2018-08-20T01:50:09+00:00 22 décembre 2013|Catégories : Blog|

Elle est celle qui attend.
Égrainer les heures de ses jours et de ses nuits, un épi de maïs, en reti­rer les men­songes et les dupe­ries, faire pas­ser les grains un à un, entre ses doigts, comme des mots d’insomnie et de cha­grin, des­si­ner un arbre dont aucune feuille ne connaî­trait l’été, parce qu’elle est celle qui attend.
Elle évoque le poète de son pays loin­tain :

 

Écoutez-moi, vous autres qui tra­ver­sez le seul, l’infini désert,
Vous, déjà ombres ! qui grin­cez telles les ser­rures moi­sies de la soli­tude,
Ah ! Vous autres, dans l’urne du silence comme ces pous­sières, ces gri­moires et les années ! [1]
 

Elle désire le silence, loin du désert des villes abreu­vées de foules ano­nymes et des regards impa­vides, le silence où naissent les aubes, avant qu’elles n’apaisent la peur, le silence d’entre nuit et jour, celui qui vous prend par la main et vous mène sur les che­mins où elle éprou­ve­ra son souffle, à la ren­contre for­tuite d’un oiseau sur une branche.
 

Dans ce fré­mis­se­ment d’ailes et de vent, qui, de la branche et de l’oiseau, est la branche ?
 

Fermer les yeux sur l’insignifiance de la vie, effa­cer les sen­tiers sus­pects, l’indécence des dis­cours, la cer­ti­tude des cuistres, oublier le sar­casme des feintes, bri­ser la came­lote des sen­ti­ments et du faire sem­blant, ratu­rer la ramure épaisse des illu­sions, s’éloigner de l’imposture, car elle ne veut plus être celle qui attend.
 

Alors elle a posé le che­min au devant d’elle, elle a créé sa marche et son iti­né­rance, pas à pas,  elle a construit ses murets de pierres sèches, les gariottes et les cazelles pour s’abriter en cas de pluie, les sources, les dol­mens, les ponts, les forêts, après la péré­gri­na­tion des saules, après les champs de melons et de lavandes, après les neiges, après les champs de bleuets, l’émerveillement des coque­li­cots et des mar­gue­rites,  après qu’elle eut tra­ver­sé le cla­po­tis des rivières.
Elle a mar­ché.
Longtemps.
Elle ne veut don­ner au che­min que ses pas, l’effort de la marche, la cha­leur et la sou­plesse retrou­vée de ses muscles et de cha­cune de ses arti­cu­la­tions, à la ren­contre des ter­roirs de son corps et des limons de sa peau, de tourbe et de glaise vêtue, nue de bon­heur. Le che­min récu­se­ra les ignobles fer­veurs des hommes qu’elle n’a pas aimés, les appa­ri­tions du père man­chot, des amis absents, et l’absence immuable de l’être aimé. Marcher, mar­cher sur le Chemin, pour déjouer toute pen­sée, tant elle a eu peur des rumeurs, des incen­dies, et de cet enfant qui vient à elle et qu’elle ne recon­naît pas alors qu’il lui res­semble tant.
Elle aime­rait n’avoir plus rien à se dire, plus rien à don­ner ni à rece­voir, ni plus jamais se par­ler, ni entendre aucune musique, évi­ter les mono­logues avec le sang, avec les ruines, avec le plai­sir, elle vou­drait juste rece­voir l’amitié du che­min, deve­nir le che­min, être le che­min pour reve­nir des ténèbres avec un regard sans pen­sée, et le sou­rire de l’enfance parce que la seule Parole qu’elle invite est celle de son enfance :  le silence de la véran­da, le chant des per­ruches dans la volière, les gestes de jazz qui pré­cèdent l’ombre des man­go­tiers,  la sur­prise des zin­nias que les coli­bris butinent ; les mots viennent, l’apaisent et elle sou­rit à les dire dans ce pay­sage de France : bou­gain­vil­lées, hibis­cus, mangues, avo­cats, papayes, goyaves, coros­sols, cocos, mais aus­si euca­lyp­tus et bam­bous, et elle dit la mer, la mer ! que seuls les filaos honorent de son nom de mer, elle s’en éprend encore alors qu’elle a quit­té son pays natal depuis si long­temps, elle en goûte encore les sons alors qu’elle marche sa marche de France, elle com­prend la source cras­seuse de son angoisse tu n’as pas su par­tir retour­ner là-bas tu as trop  atten­du ah oui bien sûr tes bonnes rai­sons de car­ton-pâte, ah oui pour celui qui ne revien­dra jamais, ah oui bien sûr pour ton petit confort fran­co-fran­çais hexa­go­na­lo-toc cosy chou­chou­té cou­cou­né tu sais qu’il est trop tard, ô femme qui attend !
 

Alors ces che­mins de France où elle ne cesse de mar­cher, elle les accom­pagne d’invocations dans sa langue bien­heu­reuse : Atabé ! /​ Atabé ! /​ Ururé ! /​ Matabara !
Catala catun balé, /​ catun balé caté cata­la ![2] ; sur les anciennes chaus­sées de France elle chu­chote les noms des vol­cans d’Équateur : Atacazo, Carihuairazo Chachimbiro, Chimborazo, Guagua Pichincha, ceux de son île aus­si :  Le Morne Rouge, Rivière Madame, Case Pilote, Rivière Salée, elle récite les noms des affluents de l’Orénoque et elle rit parce qu’elle ne les a pas oubliés : Ventuari, Cauca, Caroni, Apure, Arauca ; aux gra­nits de la Margeride elle dit les noms : Juan Atapam, Blas, Llaguarcos, Bernabé Ladña ; pour les genêts et les bruyères, elle mur­mure les noms :  Andrés Chabla, Isidro Guamacela, Pablo Pumacuri, sur les pavés argen­tés des basi­liques elle répète les noms : Marcos Lezma, Gaspar Tomayco, Sebastián Caxicondor ; pour les peu­pliers, pour les perce-neige, dans l’église Saint-Pierre de Moissac, devant la sta­tue du pro­phète Jérémie, elle chu­chote les noms : Chorlaví, Chamanal, Tantajagua, Nieblí. Chisingue[3] et pour la lande de l’Aubrac les poèmes de Vallejo et de León de Greiff !.
 

Ses pas créent les che­mins et les noms à mesure de ses pas, ceux de là-bas, ceux de son pays loin­tain, est-ce bien elle qui marche ou bien l’ombre de celle qui attend ? celle qui s’attarde à cares­ser les mousses, à res­pi­rer l’étonnement du vent ? Elle a peur quel­que­fois, elle se demande qui est là, qui la suit, elle se retourne elle a envie de crier « Qui vive ? », car elle entend un frois­se­ment de feuilles, le bruit sourd d’un fruit qui tombe d’un arbre, la rumeur d’une pierre qui roule, elle regarde le remous des nuages, les soyeux, les blancs et les déli­cats, les clair­se­més, les trans­pa­rents, les plus légers qui viennent en bande comme une migra­tion  d’oiseaux.  
 

Elle les a vus un jour, les nuages de Saint-Jacques. Arrivée au Cabo Fisterra, elle a brû­lé ses vête­ments.
 

L’océan.
 

Elle a su qu’elle par­ti­rait pour le pays des vol­cans, des bana­niers et des citrons verts.
 

 

Rémy Durand, 2013

   

 


[1] Alfredo Gangotena, in L’orage secret, À l’ombre des séquoias, 1926-1927,  in Alfredo Gangotena, Poèmes fran­çais II, édi­tion éta­blie par Claude Couffon – Orphée La Différence 1992

 

[2] Antonio Preciado, Matabara del hombre bue­no, in Tal como somos, 1969, in Hernan Rodriguez Castelo, Lírica ecua­to­ria­na contem­porá­nea, T.2, 1979

[3] César Dávila Andrade, in Boletín y elegía de las mitas, 1956, op.cit. T. 1

 

 

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